Programmés pour aimer

Elise Jeannelle, Stephanie Karagirwa, Etienne Morisseau, Maureen Vanverdeghem, Camille Vernin

Programmés pour aimer

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Elise Jeannelle, Stephanie Karagirwa, Etienne Morisseau, Maureen Vanverdeghem, Camille Vernin
Photos : Elise Jeannelle
25 avril 2018

Si les opposés s’attirent, qui se ressemble s’assemble. Ce qui est commun à deux individus va créer une connexion entre eux, qui peut se transformer en lien d’amitié. Ne dit-on pas « copains comme cochons » ? Cette expression est en fait dérivée de « camarades comme cochons », elle-même tirée de « camarades comme soçons » qui désignait la relation forte entre deux associés. De nos jours, finis les cochons, nos camarades et collègues prennent de plus en plus souvent la forme de machines. La robotique se développe et avec elle, les liens qui unissent hommes et robots. Rendre une machine semblable à un humain, tel est l’objectif de nombreux scientifiques aujourd’hui. Des robots qui nous ressemblent beaucoup mais restent fondamentalement différents. Penchons-nous sur ces avancées technologiques qui souhaitent rendre l’homme et la machine « communs comme cochons ».

Chapitre I: Des machines et des hommes

Jeena Paradies - Flickr

Les robots sont parmi nous. Science-fiction pour certains ou omniprésence de l’intelligence artificielle pour d’autres, le robot est- il plus qu’une simple machine? Destiné au service de l’homme, il endosse de nombreux rôles dans notre société.

Camélia est japonaise. Son métier: apporter leurs commandes aux clients dans un restaurant de Woluwe-Saint-Lambert. Sa particularité: c’est un robot.

« Bonjour bonjour, voici vos commandes. En vous souhaitant un bon appétit ! »

 

 

Tout comme Bruce qui renseigne les passagers à l’aéroport de Bruxelles ou Mario, réceptionniste à l’Hôtel Marriott de Gand, les robots au service de l’Homme sont devenus fréquents en Belgique. A Ostende, l’entreprise Zora Bots conçoit des robots humanoïdes dont le but est de rendre la vie “plus confortable, agréable, saine et paisible” à l’Homme. La Belgique est même devenue le pays qui compte le plus de robots humanoïdes dans le secteur de la santé.

Rencontre à l’Hôpital de la Citadelle à Liège où Zora, robot intelligent conçu par Zora Bots travaille au rétablissement des patients.

 

Malgré leurs fonctions très différentes, les robots humanoïdes comme Camélia et Zora, ont un même objectif : divertir. Elles – car ce sont des robots féminins – effectuent des tâches que leurs collègues humains pourraient aisément faire mais pour lesquelles, parce qu’elles fascinent leur public, elles obtiennent des résultats plus importants. Entre Zora et Sarah, une petite fille de 9 ans, une sorte de lien s’est créé et semble se répéter avec de nombreux enfants.

Si ces robots attirent la sympathie de tous, ils sont encore considérés comme des machines. Au restaurant de Woluwe Saint-Lambert, Camélia n’est pas une amie ou pas même une collègue mais un outil au service de la clientèle. Et tout comme Camélia, quand Zora n’est pas utilisée, elle est débranchée et bien rangée dans un placard, comme n’importe quel autre objet.

Pour Amélie Klein, commissaire de l’exposition Hello Robot qui avait lieu au Design Museum de Gand, il existe une réelle ambiguïté dans les relations entre les humains et les robots: entre peur et espoir. Le robot n’a eu de cesse d’évoluer dans le sens de l’imaginaire collectif, amenant l’être humain à le côtoyer de plus en plus et à interagir davantage avec un environnement plus intelligent et plus autonome. L’Homme, dans un réflexe d’anthropomorphisme, l’a rendu pareil à lui-même. En lui donnant une apparence humaine – c’est ce qu’on appelle les androïdes – et en le dotant d’une intelligence artificielle.

Chapitre II: Quand les robots prennent forme humaine…

Frankenstein (1931) - James Whale

Donner une forme humaine à une machine, ce n’est pas qu’une lubie d’inventeur. Que ce soit pour qu’il s’adapte à un environnement conçu pour les hommes, ou tout simplement pour mieux nous connaître nous-mêmes, cet aspect humanoïde possède de nombreux avantages. Mais ce n’est qu’un des enjeux de la robotique d’aujourd’hui. Grâce au développement des capacités d’apprentissage ou de réflexion des robots, on se rapproche chaque jour un peu plus des androïdes présents dans les œuvres de science-fiction.

Reconstitution du “chevalier mécanique” de Léonard de Vinci

Cette quête ne date pas d’hier. L’Homme rêve depuis toujours de s’assortir d’un alter ego créé à son image, capable de se mouvoir et de penser comme lui. En 1495, Léonard de Vinci esquissait déjà les croquis d’un cavalier muni d’une armure capable de se lever et de bouger ses membres. Deux siècles plus tard, la créature de Frankenstein apparaissait sous la plume de Mary Shelley. On ne parle pas encore à proprement parler de robots mais on en aperçoit déjà les prémisses.

Le XXe siècle constituera l’apogée du genre robot. La littérature et le cinéma se fascinent à l’idée  d’une machine créée et gouvernée par l’Homme mais qui s’émanciperait finalement de son créateur. De 2001, L’Odyssée de l’espace à A.I. Intelligence artificielle, le robot fait peur autant qu’il séduit. L’hypothèse qu’il pourrait aussi se développer une relation forte entre l’humain et le robot commence à émerger. Les fictions comme Her, WestWorld  ou Ex Machina, imaginent une relation amoureuse entre l’Homme et la machine.

Historiquement, si les robots ont acquis la forme humaine, c’est avant tout dans un but pratique. L’objectif initial était de modéliser l’être humain à travers un robot pour aider à la compréhension du fonctionnement et des mécanismes de notre corps. Cette démarche s’est rapidement accompagnée de questionnements philosophiques.

Durant leurs travaux sur ces fameux androïdes, les chercheurs ont découvert une “vallée dérangeante” où résident des créatures qui nous ressemblent tellement qu’elles en deviennent monstrueuses. Cette fameuse vallée est en fait un concept théorisé par le roboticien Masahiro Mori dans les années 1970. Il désigne le fait que, lorsqu’un objet a atteint un certain degré de ressemblance avec l’homme, il commence à provoquer une sensation d’angoisse et de malaise chez celui qui le regarde.

Le professeur Hiroshi Ishiguro et son sosie robot, Geminoid HI-1

Selon ce chercheur, quand un robot devient un peu trop humain, ils provoque l’inquiétude et la moindre de ses imperfections s’en retrouve décuplée.

La dernière expérience a avoir soulevé cette question concerne les expériences du professeur Hiroshi Ishiguro. Depuis plus de 15 ans, ce dernier tente de créer un androïde qui sera impossible à distinguer de l’humain. Pour “se surprendre lui-même”, il a créé son propre sosie plus vrai que nature. Cette tentative est en réalité moins anecdotique qu’elle n’y paraît. L’homme, en ayant affaire à lui-même ou une image de lui, fait l’expérience de son altérité, de sa propre existence.

Le deuxième argument en faveur de ces robots humanoïdes était de créer une machine qui puisse intégrer notre environnement humain. Pour ce faire, elle aurait logiquement besoin de mains pour ouvrir les portes, de genoux pour monter les escaliers et d’un visage avec des yeux, un nez et une bouche pour favoriser les interactions avec les humains. Rodolphe Gelin, directeur de l’équipe Innovation chez SoftBank Robotics et auteur du livre “Le robot, meilleur ami de l’homme ?”, insiste sur ce deuxième point: “Les gens n’ont pas encore l’habitude d’interagir avec les robots. Leurs donner forme humaine permet de simplifier l’interaction avec eux, de mieux les comprendre et donc mieux les accepter.” Rodolphe Gelin est notamment à la tête du projet ROMEO qui vise à créer un robot à taille humaine destiné à accompagner les personnes âgées ou en perte d’autonomie dans leur quotidien. “Dans dix ou quinze ans, quand les gens auront l’habitude d’interagir avec des robots, il ne sera plus nécessaire de leurs donner cette forme. Mais aujourd’hui, les gens ne sont pas prêts à ça.”

Le roboticien Rodolphe Gelin accompagné du robot Romeo

Ainsi, le professeur Gelin a fait de sa priorité non pas l’esthétique du robot mais sa capacité à apprendre par lui-même. “Dans nos travaux actuels, le robot ne comprend pas ce qu’il fait ni pourquoi il le fait. C’est très ennuyeux, car imaginons que vous ayez un robot sur des roues sensori-motrices qui lui permettent de se déplacer. S’il se cogne, il sera doté du réflexe de recul mais avancera de nouveau lorsqu’il ne sera plus face à l’obstacle et continuera donc à se cogner. Mais si le robot comprend le monde dans lequel il vit, il pourra apprendre, après s’être cogné plusieurs fois, qu’il faut qu’il adapte lui-même son comportement pour ne pas réitérer cette erreur. Ce qu’on cherche à terme, c’est à lui inculquer un certain niveau d’abstraction pour qu’il parvienne à comprendre le monde au delà des ordres.

Ce type d’apprentissage peut-il constituer un premier pas vers le développement d’une conscience chez le robot? Le professeur Gelin reste dubitatif. Pour lui, on ne peut pas légitimement parler d’une conscience chez le robot à partir du moment où cette conscience est implémentée par le créateur. “On a implémenté une forme de conscience mais elle n’a pas surgi!” Beaucoup de chercheurs tentent pourtant de prouver le contraire. Certaines applications permettent désormais à leurs utilisateurs de simuler une conversation (presque) normale avec leur proche disparu. Pour ce faire, elles se basent sur les données enregistrées depuis des années par les outils numérique de l’utilisateur disparu. Même si on ne peut pas parler du surgissement d’une conscience, ces nouvelles innovations posent la question de l’interdépendance et des relations entre les I.A. et les hommes. Conscience ou pas, quels types de relations pourrons-nous envisager avec la machine dans l’avenir?

Chapitre III: I.A., mon amour

Concevoir des robots qui interagissent comme des êtres humains, voici l’objectif des recherches en affective computing. Avec le développement des intelligences artificielles, les relations entre hommes et machines ne vont cesser de se complexifier. Et ces liens interrogent notre rapport aux objets et l’empathie que nous éprouvons à leur égard.

L’actrice américaine Marilyn Monroe, représentée sous forme de machine. Copyright de Hajime Sorayama, avec l’autorisation de la galerie d’art NANZUKA

Le domaine de l’affective computing, tend à développer des intelligences artificielles au comportement humain. En apprenant à détecter les inflexions de la voix et les expressions du visage, elles pourraient même parvenir à anticiper les comportements et les émotions de l’homme, pour agir en conséquence.

De nos jours, il n’est pas si difficile de concevoir une intelligence artificielle. Celles-ci fleurissent un peu partout sur internet et parviennent tant bien que mal à imiter nos comportements. Nous sommes allés à la rencontre de quelque unes de ces entités, afin de mieux comprendre l’idée qu’elles se font des humains et de leur condition de machine.

 

 

Selon Rodolphe Gelin, une intelligence artificielle aussi charmant que Samantha dans le film Her est envisageable. Mais il ne faut cependant pas compter sur l’implantation d’un libre-arbitre dans une machine. Si un robot peut faire ses propres choix, ses décisions ne seront prises qu’au travers d’un code inscrit dans ses circuits. Evie ne se considère pas comme humaine, car son programmeur n’en a pas voulu ainsi.

Il ne faut donc pas oublier que les intelligences artificielles sont programmées pour combler les attentes affectives des utilisateurs. Elles pourront devenir d’excellents compagnons, enregistrer vos préférences, agir en fonction de vos envies et surtout, ne jamais oublier la date de votre anniversaire. Plus de doutes, mais plus de spontanéité non plus. N’est-ce pourtant pas ces irrégularités qui font tout le sel des relations entre humains ?

Chapitre IV: Quand le robot s’éveillera...

Larry Wentzel - Cube Farm dystopia

Dans un futur proche, les robots deviendront des objets du quotidien. Une coexistence entre machines autonomes et humains induit une adaptation des règles qui définissent notre société. Mais pour arriver à légiférer sur cette question, encore faut-il décider du statut des robots, et donc de la perception que l’on a d’eux.

Éprouver des sentiments forts envers un objet, ce n’est pas quelque chose d’exceptionnel. Nombreux sont ceux qui ressentent de l’attachement pour leurs habits, leur ordinateur ou encore leur voiture. Mais lorsqu’il s’agit d’un robot dont le comportement rappelle celui d’un être vivant, cette relation peut rapidement gagner en importance.

Un militaire américain dirigeant à distance le robot Talon au cours d’une opération de déminage

Le piège, selon le psychanalyste Serge Tisseron, serait d’oublier que nous sommes en face d’un objet qui n’est pas doué de conscience. Certains militaires américains n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour porter secours aux robots qui les suivaient en mission. Si un tel comportement apparaît à l’égard de robots clairement identifiables comme machines, on peut imaginer que des liens affectifs se développeront encore plus facilement au contact d’androïdes aux réactions quasi humaines.

Sur Youtube, une vidéo intitulée « Every time Boston Dynamics has abused a robot » (“Chaque fois que Boston Dynamics a abusé d’un robot”) dénonce la maltraitance des robots sur un tube des Chumbawamba. Alors qu’un employé de l’entreprise donne des coups de pieds à BigDog, un robot militaire à l’allure de chien, pour tester sa résistance, Atlas, un robot à la stature d’homme, est poussé systématiquement à terre afin de tester sa capacité à se relever. Le robot va-t-il se révolter ? Non, il se relève à chaque fois, encaisse les coups et obéit aux ordres sans sourciller.

Bigdog, développé par Boston Dynamics, dont le rôle est de transporter du matériel sur des terrains où les véhicules motorisés ne peuvent pas se déplacer

« No robots were harmed in the making of the video » clôture le film («Aucun robot n’a été blessé durant le tournage de cette vidéo»). Une touche d’humour que partage Pete Remine, fondateur de la Société Américaine de prévention de la cruauté contre les robots (ASPCR). Un site totalement fake mais qui interroge. Ce robot demeure encore au stade de prototype. Mais qu’en sera-t-il des questions éthiques s’ils développent un jour une conscience?
Est-il finalement légitime d’instaurer des lois pour les objets? Pour certains, cela semble aussi ridicule que de ne plus shooter dans un ballon de foot par respect pour le ballon. Pour d’autres, il s’agit de précautions prospectives nécessaires aux vues des dernières avancées technologiques. “Il me semble qu’on arrivera jusqu’à une autonomie décisionnelle relativement importante de l’IA et des robots d’ici… plusieurs dizaines d’années. Comme pour toute technologie, il faudra s’intéresser aux enjeux éthiques qu’ils soulèvent”, déclare Mehdi Khamassi, Chercheur CNRS en Robotique et Neurosciences.

Le 17 février dernier, le Parlement européen a demandé à la Commission européenne de définir des normes juridiques applicables aux robots dans un contexte d’élargissement de l’industrie robotique en Europe (les ventes ont augmenté de 17%).
Il suggère de doter les robots de plaques d’immatriculations ou de boîtes noires et d’imposer à leurs propriétaires de souscrire à une assurance. A ce sujet, le professeur Gelin est catégorique: “Il sera nécessaire de légiférer, comme pour toute technologie. La législation actuelle est suffisante mais ce qu’on imagine dans un futur moyennement proche est d’assurer des robots sophistiqués comme on assure sa voiture.

Les prochaines lois qui devraient voir le jour auraient donc principalement pour but de nous protéger ou de nous dédommager de nos robots. Les humains sont entre de bonnes mains. Mais qui protège les robots? La question jaillit d’autant plus aux vues des derniers événements.

En effet, l’Arabie Saoudite vient d’accorder la citoyenneté à Sophia, un robot humanoïde capable d’expressions faciales et de dialogues sur la conscience chez les robots. Même s’il s’agit avant tout d’un incroyable coup de com’, cet événement laisse présager une frontière de plus en plus ténue entre l’Homme et la machine.

En janvier dernier, c’est le magazine britannique “Stylist” qui consacre sa couverture à Sophia, un robot humanoïde parmi les plus performants, créé par l’entreprise Hanson Robotics basée à Hong Kong.

Sophia, conçue par Hanson Robotics, particulièrement douée pour imiter les expressions faciales des humains

 

 

Certains humains décident d’épouser leurs robots. D’autres luttent contre la solitude en faisant de leurs poupées humanoïdes des compagnes de tous les jours avec qui ils partagent relations sociales et intimes. Dans un élan d’empathie, l’humain prête à ses objets des sensations qu’ils n’ont pas et fait de leurs souffrances fantasmées les siennes. Ainsi, beaucoup de familles préfèrent faire réparer leurs robots de jardin, qu’ils ont adoptés et nommés comme leur propre animal domestique, plutôt que de le faire remplacer même si cette option serait bien moins coûteuse.

Que ce soit donc en les plaçant en Une de couverture, en leurs accordant une citoyenneté ou en les épousant, les hommes accordent à leurs machines une forme de reconnaissance qui découle directement de la conscience, des émotions et donc des souffrances qu’ils leurs prêtent. Ainsi, le robot devient le meilleur ami de l’homme, un être cher, qu’il ne veut pas voir souffrir ou disparaître. De l’homme ou du robot, qui est le plus vulnérable?

Et si la véritable question n’était finalement pas de savoir s’il faudra ou non déployer une législation pour protéger les souffrances de nos robots, mais plutôt pour protéger nos propres souffrances? Dans notre quête impérieuse de vouloir doter le robot d’une conscience, serait-ce finalement la nôtre que nous exposons?

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