Journées Journalisme et engagement

L’École Universitaire de Journalisme de Bruxelles a organisé deux événements autour du journalisme et de l’engagement pour inspirer les étudiants de deuxième année de Master en la conception de ses projets éditoriaux en groupe. Ils ont réalisé des profils des intervenants et comptes rendus de les discussions, disponibles encore pour tous. Voici les activités realisés :

Table-ronde avec des journalistes:  18 novembre à 18h. Salle DC2.206
Ricardo Gutierrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, Professeur à l’ULB, animera la table-ronde.
  • Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de Médor
  • Adèle Flaux, journaliste enquêtrice et assistante réalisatrice en documentaire et web-doc.
  • Cyrus Pâques, photojournaliste
  • François Pirot, scénariste et documentariste
  • Alwin Raoul ou Valentine Bonomo, rédacteurs en chef de Papier Machine
  • Sandrine Warsztacki, Journaliste et rédactrice en chef du magazine Alter Echos
Séminaire académique: 21 novembre de 9h à 12h. Salle DC2.206
Animation de séance: Florence Le Cam et Nadia Nahjari
  • Laurence Brogniez, ULB, sur Alexandre Dumas journaliste
  • Fabrice Preyat, ULB, sur le BD-reportage
  • Denis Ruellan, Université de Rennes 1, sur l’engagement du journaliste
  • Valérie Nahon, ULB, sur les Mooks
  • Bruno Frère, ULg, sur l’engagement et le militantisme social.

 

 

Engagement & Journalisme : notions incompatibles ou complémentaires ?

Le Journalisme. Considérée par certains comme “le quatrième pouvoir”, et par d’autres comme un simple concept dénué d’intérêt, la profession vit aujourd’hui une crise sans précédent. Les questions sont nombreuses autour notamment, du modèle économique à adopter, de la pertinence des sujets à l’heure de l’information ultra rapide, du support le plus adapté…

A travers un table ronde organisée à l’Université Libre de Bruxelles le 18 novembre 2014, six journalistes et acteurs du monde médiatique ont tenté d’apporter des éléments de réponse à ces questions fondamentales pour la survie du métier, à travers le spectre d’une caractéristique incontournable au journalisme : l’engagement.

Lors de ce débat, animé par Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), les intervenants ont été amenés à donner leur définition et vision de l’engagement dans le journalisme. Avec leurs propres expériences et compétences, ils ont livré un avis personnel aux apprentis journalistes face à eux. Mais on l’a vu et entendu, la question suscite des réponses divergentes, qui tendent parfois à se perdre dans diverses définitions et perceptions.

 

Crédit : Philippe Delchambre

Les Intervenants (de gauche à droite) : Ricardo Gutierrez, Cyrus Pâques, Valentine Bonomo, Adèle Flaux, Sandrine Warsztacki, Olivier Bailly, François Pirot (Crédit : Philippe Delchambre)

Leur vision d’un journalisme engagé dépend avant tout du type de média dans lequel ils évoluent. Dans le domaine de l’audiovisuel, où le choix de l’image est primordial et relève d’une certaine subjectivité, Adèle Flauxjournaliste enquêtrice et assistante-réalisatrice en documentaire et web-doc se revendique de “l’École de l’objectivité”. Son choix professionnel d’aller vers le documentaire marque paradoxalement une opposition forte à l’objectivité, car selon elle, le documentaire est le fait du regard du documentariste : “la subjectivité y constitue une vraie richesse”. Elle préfère alors parler d’engagement dans le journalisme plutôt que dans le domaine du documentaire. L’engagement constitue pour elle, l’importance de faire passer des sujets indépendants et engagés.

Partageant le même point de vue, le scénariste – documentariste et réalisateur François Pirot décrit l’engagement comme “une marque de subjectivité, sans pour autant tomber dans une forme de dénonciation”. Il importe de prendre ses distances, entre l’envie d’être engagé et l’envie de militer. François Pirot met en garde : par rapport à sa propre expérience, il conseille de ne pas avancer avec des oeillères, prêchant l’engagement à tout prix au risque de se fermer à d’autres réalités et complexités.

Cyrus Pâques, photojournaliste, rejoint ces deux définitions mais ne manque pas d’ajouter une précision notable : “Je suis en faveur de la subjectivité assumée”, affirme-t-il. Selon lui, on a toujours un point de vue, donc aucune objectivité ; mais l’important, c’est surtout de l’assumer. Dans le domaine de la photographie, d’ailleurs, chaque image est choisie consciemment : on doit assumer tel ou tel choix, c’est une sorte de “légitimité personnelle” que l’on doit cultiver.

Dans un autre registre, Sandrine Warsztacki a fait de l’engagement un des objectifs de la revue Alter Echos. Le concept a, selon elle, davantage attrait au choix des sujets traités par la revue, engagée dans la défense des droits économiques et sociaux. Elle précise que l’engagement dans le journalisme peut revêtir plusieurs formes, comme le choix des sujets ou l’angle choisi, mais il peut s’opérer également de manière plus concrète au sein d’une rédaction.

Toujours dans le domaine de la presse écrite, Valentine Bonomo explique que la vision de l’engagement de “Papier Machine” tient essentiellement en sa démarche. En effet, la revue tient à s’éloigner des codes du journalisme (sujets d’actualité, faits réels, point de vue objectif et fidèle aux faits…) pour laisser la part belle à la poésie. L’engagement amène ici à la question des objectifs que la revue cherche à atteindre, « toujours en gardant un grand sens de la responsabilité, car nous produisons dans un monde déjà rempli d’informations ».  

Enfin Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de « Médor », ferme la marche avec un avis à l’opposé de tous les autres. Paradoxalement au lien mis en avant par les précédents intervants entre l’engagement et la subjectivité, le journaliste ne se sent “ni engagé, ni objectif”. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’un journaliste engagé est un journaliste qui “fait simplement son métier et essaie de bien le faire” : c’est une question de recherche de faits, d’aller sur le terrain et de rapporter les observations et informations.

Les étudiants restent sur leur faim. (Crédit : Philippe Delchambre)

Après les différents exposés, les étudiants présents dans la salle, mais également sur Twitter via le hashtag #EUJB sont perplexes. De nombreuses interrogations subsistent sur le but et l’impact de l’engagement dans le travail journalistique. La principale question dégagée restera celle-ci : l’engagement ne concernerait que les médias alternatifs, essentiellement représentés ici, au détriment des médias généralistes qui se perdent dans la diversité des sujets traités ?

L’engagement d’un journaliste dépend de contraintes socio-économiques”, répond Olivier Bailly. Selon lui, de plus en plus de journalistes travaillent dans de mauvaises conditions, dépassés par le peu de temps dont ils disposent pour réaliser un travail de qualité. En parallèle avec sa propre définition de l’engagement, il ajoute qu’on “perd du temps à se poser les mauvaises questions, centré sur nos choix et sur une logique individualiste, subjective, au lieu de se concentrer sur le factuel”.

Une dernière question est lancée, résonnant comme un cri de détresse: “Mais comment faire pour être ou rester engagé quand on travaille dans de mauvaises conditions ?”. Personne ne se mouillera vraiment pour répondre …

Valentine Antoine & Clément Bacq

Le BD-reportage: un genre bien loin de Tintin

Bande dessinée et journalisme…Voici deux mots qui semblent opposés, et qui ont pourtant donné naissance à un tout nouveau genre journalistique: le BD-reportage. On en retrouve notamment dans des mooks (contraction entre magazine et book), comme la Revue XXI. Un genre que nous avons découvert vendredi dernier, lors de la journée d’étude sur l’engagement journalistique, à l’Université Libre de Bruxelles.

Parmi les intervenants, un académicien a particulièrement attiré notre attention. Il s’agit de Fabrice Preyat, spécialiste du BD-reportage à l’ULB. Ses propos nous intriguent: le BD-reportage serait un genre journalistique engagé. Comment? Et bien par son honnêteté envers le lecteur, en assumant sa subjectivité à travers le dessin. Bref, de quoi faire bondir les étudiants que nous sommes. De la subjectivité, en journalisme? Oui, mais avec la volonté de donner des informations de terrain, vécues par le BD-reporter.

Malgré le discours de Fabrice Preyat, les questions et les doutes persistent. Les BD-reporters sont-ils de vrais journalistes? Comment les croire? Comment leur faire confiance? Respectent-ils la déontologie?

Bref, nous voulions des réponses à nos interrogations. Et c’est avec plaisir que Fabrice Preyat nous ouvre les portes de son bureau, ainsi que les pages de ses bandes desssinées. Dans cette vidéo, vous saurez tout sur le BD-reportage : sa définition, ses engagements dans le journalisme, mais aussi les techniques utilisées par les BD-reporters. Ici, rien à voir avec Tintin. Le BD-reportage, c’est du sérieux !

Fabrice Preyat – Le BD-reportage from EUJB on Vimeo.

Pitisci Juliette & Van der Linden Thomas

L’avis d’Adèle

Adèle Flaux se définit comme une journaliste enquêtrice et assistante réalisatrice en documentaire et web-doc. Même si, d’après ses dires, son expérience professionnelle n’en est qu’à ses débuts, cela ne l’empêche pas d’avoir une opinion bien tranchée sur le métier de journaliste.

Adèle Flaux a récemment collaboré au projet « Génération Quoi ? », une large enquête menée en France durant des mois auprès des 18-34 ans. Le but ? Dresser le portrait, à travers une centaine de questions, de la nouvelle génération en abordant des sujets très variés tels que la politique, la sexualité ou encore le chômage. Cette enquête a débouché sur trois films documentaires diffusés sur France 2 et sur des capsules web qui avaient pour but de confronter des politiciens et des sociologues aux résultats de l’enquête, capsules réalisées par Adèle Flaux.

Bien que cette jeune femme n’ait pas reçu de formation journalistique, elle fait partie du monde documentaire, ce qui lui permet d’appréhender le métier de journaliste avec un regard différent et décalé. C’est dans ce contexte qu’elle a été invitée la semaine dernière à l’Ecole Universitaire de Journalisme de Bruxelles autour d’une table ronde qui avait pour thème l’engagement. Qu’il s’agisse d’un journalisme engagé, au niveau du sujet ou de la manière d’aborder la question ou qu’il s’agisse de l’engagement dans travail au quotidien du journaliste, Adèle Flaux nous a livré sa vision du métier.

L’avis d’Adèle from EUJB on Vimeo.

Marine Guiet & Damien Tréfois

François Pirot, entre écriture romancée et réalité capturée

Polyvalent : c’est sans doute le mot qui définit au mieux François Pirot. C’est qu’à 37 ans le réalisateur/acteur/scénariste – l’air adolescent et décontracté – a déjà plus d’une corde à son arc cinématographique.

S’il a longtemps collaboré avec le réalisateur belge Joachim Lafosse en tant que plume (il a co-scénarisé ses films Nue Propriété et Elève Libre), François Pirot s’est également lui-même essayé à la réalisation, l’un de ses premiers amours.

Un travail différent, d’action et d’équipe, loin de la solitude ou de l’ombre que l’écriture implique souvent. Une manière pour lui de mettre en avant des projets plus personnels, quand la scénarisation implique parfois l’exigence de l’autre – bien qu’il semble apprécier tout autant l’exercice.

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François Pirot à l’exercice du montage de son documentaire.

Entre courts métrages et road movie de copains (Mobile Home, son premier « long »), c’est toutefois dans le documentaire que ce touche-à-tout s’accomplit désormais. En s’immisçant dans la vie quotidienne d’un centre de demandeurs d’asile dans les Ardennes belges, le réalisateur a dû faire face à la contrainte (ou le bénéfice, c’est selon), de l’engagement dans son travail : un angle de vue après lequel il a un temps couru, avant de s’en distancier.

Car s’il n’est pas journaliste, Pirot n’en reste pas moins un investigateur, soucieux d’offrir avant tout l’image et le mot juste au prisme de son travail.

Et si les mots ne manquent pas pour qualifier François Pirot, lui, pourtant, à encore du mal à se définir. Rencontre avec un artiste tout terrain.

François Pirot, entre écriture romancée et réalité capturée from EUJB on Vimeo.

Maia Neira et Charlotte Versele

Papier Machine, ou la passion des mots, raconté par Valentine Bonomo

Papier Machine : c’est le nom d’une nouvelle revue lancée par des amoureux des mots. Le premier numéro, sorti en septembre dernier, se consacre à l’exploration du mot « souffle ». En mars 2015, ce sera au tour du mot « trappe » de passer dans les mains expertes de contributeurs de qualité. Ce projet, pour le moins risqué, nous a valu la présence de Valentine Bonomo et Aldwin Raoul, tous deux fondateurs de la revue, à la table ronde sur les rapports entre journalisme et engagement.

Pour nous, Valentine Bonomo revient sur l’obsession des mots qui a conduit à la création de la revue Papier Machine et de son Manifeste, en novembre 2013.

Pour le comité éditorial de Papier machine, il était important de redonner un certain poids, une certaine légèreté, voire une nouvelle liberté aux mots malmenés par l’usage courant. C’est pourquoi l’équipe a choisi de faire appel à des contributeurs issus du monde universitaire, artistique et journalistique afin d’enrichir l’expérience du lecteur.

Cet univers qu’espère développer toute l’équipe de Papier Machine s’inscrit dans une prise de risque, consciente et assumée qui exprime tout leur engagement dans le processus de création.

Même si la personnalité de la revue reste à construire, Valentine Bonomo et tous les autres nourrissent de grands espoirs quant à l’avenir de Papier Machine. Ils continuent en tout cas de s’y engager, par amour pour les mots.

 Kieran Sparks et Anémone Hubaut

Valérie Nahon et le mook: une histoire dans l’air du temps

Valérie Nahon est une chercheuse née. La trentaine affirmée, c’est un personnage au parcours atypique, éclectique dirait-elle même. Car cette jeune doctorante a soif d’apprendre, de découvrir. “Je suis une éternelle étudiante. Si on me payait pour étudier,  je crois que je continuerais.” Elle a notamment suivi des études en droit, en histoire de l’art et en Langues et littératures françaises et romanes, sans parler des nombreuses bourses de recherche dont elle a bénéficié. Passionnée par les mots en tant que relais des réalités sociales, elle a décidé aujourd’hui de s’attaquer au mook, cette forme hybride entre le “magazine” et le “book” qui mélange la photographie, le dessin et l’écrit pour offrir aux lecteurs un objet artistique. Mais, le mook c’est aussi un art nouveau, une forme contemporaine du journalisme. Et Valérie Nahon aime être à la page. Elle est donc parmi les premières à développer une thèse sur cette presse du temps long.

Vu votre parcours multidisciplinaire, comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux  mooks?

J’étais un peu entre l’art, la littérature et le journalisme. Ce que j’aimais avec les mooks c’est que ça touchait à la littérature, donc ça restait dans mon domaine, mais aussi à l’art. C’était donc pour moi la possibilité de lier les deux formations que j’avais tout en travaillant sur quelque chose de très contemporain. En soi, il est très clair que le mook n’a rien inventé. Il s’inspire énormément des formes du journalisme narratif, essentiellement anglo-saxonnes, comme The New Yorker. Mais ce que le mook a vraiment apporté, en plus de cette hybridation entre journalisme et littérature, c’est toute cette proposition esthétique. Il y a vraiment une recherche graphique qui est tout à fait intéressante et qui, pour moi, est ce qui a inscrit le mook dans le discours proprement contemporain actuel. Ils ont vraiment senti l’air du temps parce qu’on est dans une époque où l’esthétique a beaucoup d’importance. Dans le manifeste de XXI, ils disent « plus que jamais, l’information doit être belle ». Tout est dit.

On dit que le mook est une autre manière de penser le journalisme. D’après vos recherches, quels sont selon-vous les avantages et les inconvénients du mook par rapport au journalisme traditionnel?

Je dirais que le désavantage c’est que c’est trimestriel. C’est difficilement imaginable d’avoir des informations seulement tous les trois mois d’autant que les sujets sont triés et plus limités. Je  ne pense pas que les mooks vont remplacer l’information quotidienne qui est de plus en plus éclectique, qui vient de différents canaux et qui va très vite. Mais tous les quotidiens font plus ou moins la même chose, c’est du copié-collé. Et je pense que l’avantage du mook est justement  qu’il prend le temps de raconter l’information. Il permet donc de comprendre certains sujets d’une autre manière, en passant par exemple par le dessin. Je ne suis pas sure que les mots soient toujours la manière la plus adéquate pour faire sentir quelque chose. Le BD reportage peut vraiment renouveler les modes de compréhension du réel, de l’actualité. Il ne faut pas oublier que lorsque vous lisez un journal, vous êtes toujours plus ou moins dans la même démarche et donc ça peut aussi vous mettre des œillères. Tandis que si vous passez pas un autre canal ça va vous obliger à comprendre autrement et regarder l’information différemment. C’est comme si on vous disait : « Voilà, vous allez constamment regarder cet objet d’en haut. C’est votre habitude».  Et du jour au lendemain on vous dit : « Maintenant vous allez le regarder d’en bas ». Ce sera un autre point de vue mais il sera tout aussi informatif.

Cette presse du temps long s’oppose-t-elle au journalisme web?

Je pense que par rapport à internet c’est un objet intéressant. Certainement pas à la place d’internet, certainement pas en opposition à internet mais vraiment plutôt en complément. Par exemple, je ne dirais pas que XXI s’oppose au web mais plutôt au type d’information que véhicule Internet pour le moment.

Prendre le temps de traiter l’information implique naturellement un plus grand engagement de la part du journaliste. Mais l’engagement s’oppose-t-il à la neutralité?   

Ca dépend de ce qu’on entend par “neutre”. Qu’est-ce que l’engagement ? On peut avoir un mook qui ne va pas avoir une écriture neutre dans le sens où il y aura un point de vue. Et un point de vue ça ne veut pas nécessairement dire « voilà je suis contre, je vais vous montrer que je suis contre et je vais détruire ce sujet ». Ca peut simplement être un point de vue dans le sens où vous allez permettre au lecteur de comprendre que la personne qui écrit n’est pas une personne neutre mais une personne qui est placée dans telle situation, qui a tel type de regard. Le fait de prendre position par rapport au sujet duquel vous discutez, c’est une sorte de reconnaissance de non-neutralité quelque part. Je crois que l’écriture neutre est un leurre. Je crois qu’il y a des écritures plus engagées, plus critiques que d’autres.

Pour conclure, diriez-vous que le mook est un modèle économique viable?

Je pense que c’est viable à partir du moment où le but n’est pas de faire du profit. Et c’est justement là le problème de la presse traditionnelle. Si vous vous dites que le but est de faire du profit, vous allez de plus en plus vers une écriture neutre afin de toucher un plus large lectorat, tandis qu’avec une écriture comme celle du mook vous réduisez forcément votre public cible. Il faut que les gens comprennent pourquoi ils payent 15 ou 17 euros pour un mook. Il s’agit de restaurer la valeur d’échange entre le mook et le lecteur qui va payer pour avoir une qualité d’information. Mais s’il veut rentrer dans le système vraiment capitaliste néolibéral, où le but est de faire du profit, non seulement il ne fonctionnerait pas, mais en plus il y perdrait son âme. On est vraiment dans un monde qui pousse les gens à consommer de plus en plus. Mais quelque fois, consommer peut-être un peu moins d’informations, mais y mettant un peu plus d’âme et de réflexion, pour moi c’est du bonus.

Vous semblez séduite par le modèle du mook. Pensez-vous vous spécialiser dans ce domaine tout au long de votre carrière? 

J’aime bien le changement. Quand j’aurai fait quatre ans de recherche sur le mook je crois que j’aurai fait le tour. Pour la suite, j’aimerais continuer à me pencher sur des sujets transdisciplinaires, qui touchent au journalisme, car je voudrais garder un pied dans l’actualité, et rester dans l’air du temps. Cependant, la recherche c’est beaucoup de demandes et peu d’élus. Donc j’aimerais aussi me lancer dans l’enseignement car communiquer me plait beaucoup. Mais c’est clair que le rapport entre le journalisme, la littérature et l’art c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Donc pourquoi pas, aussi, prendre part à un mook.

Maria Udrescu & Quentin Mortier

Laurence Brogniez, la recherche au service des mots

Véritable « lectrice boulimique », Laurence Brogniez est amoureuse des mots. Depuis toujours, le livre fait partie de son quotidien. Un quotidien dédié également à la recherche et au monde académique. Mais au fil des années, une autre envie est venue se greffer : le désir d’apprendre aux autres.

 

C’est lors de ses études en philologie romane à l’Université Libre de Bruxelles que Laurence Brogniez découvre pour la première fois l’univers de la recherche. Parmi ses thèmes de prédilection, les femmes et la critique ainsi que les peintres écrivains. Elle est d’ailleurs à l’origine de la création de la base de données Pictoriana, consacrée aux écrits d’artistes.

 

La question de l’engagement a toujours fait débat. Pour Laurence Brogniez, l’engagement commence déjà dans le choix des sujets, que ce soit pour les écrivains ou encore les journalistes.

 

Depuis quelques années, la filière romane et celle en Information et communication travaillent en collaboration dans la production d’un Mook. Laurence Brogniez, au côté de Florence Le Cam, accompagne les étudiants des deux sections dans ce partage de connaissances autour de l’écriture.

 

Des projets, Laurence Brogniez en a encore plein tête. En ce moment, c’est la ville de Bruxelles qui l’occupe. Des gens de disciplines différentes telles que l’histoire de l’art, la sociologie ou encore l’architecture, participent à cette initiative. Une aventure qui bouleversera, elle en est sûre, toutes ses perspectives sur la littérature.

 

Sophie Dieryck et Maria Bemba 

Bailly, écrivain malgré lui

Olivier Bailly à l'Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly à l’Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly est journaliste indépendant depuis plus de dix ans. Ce Belge aime être seul pour écrire et assume pleinement sa misanthropie. Paradoxal, l’homme a de l’intérêt pour les gens, surtout ceux qui souffrent. Dans ses écrits, il tente inlassablement de dénoncer les dysfonctionnements de la société. La plume qui gratte, le journaliste ne se considère pas comme quelqu’un d’engagé. Il a juste l’impression de bien faire son travail…

« C’est sympa, ça fait hôpital chez vous.. » Ironique, Bailly constate. Au 11e étage aseptisé du bâtiment D de l’Université Libre de Bruxelles, l’homme s’installe. Dans une petite salle aux murs bleus clairs, le quadragénaire passe doucement ses mains autour de son cou pour se réchauffer. Prémisses d’un tatouage à peine perceptible. Le journaliste est un peu sur la réserve. Les questions, c’est lui qui les pose d’habitude. Bientôt dix ans qu’il s’intéresse aux gens et à leurs histoires, et tente de retranscrire au mieux les réalités qu’il observe. Dans la majorité de ses articles, ce reporter indépendant cherche à dénoncer les erreurs du système. Il se met constamment « du côté de ceux qui souffrent ». Voir parfois dans leurs peaux. Son travail le plus connu dénonce les problèmes managériaux au sein de l’entreprise Bpost. Bailly n’a pas hésité à donner de sa personne en se faisant passer pour un facteur bruxellois pendant deux mois. C’était en 2013. Son enquête lui a valu le Prix de la presse Belfius, à hauteur de 2000 euros. Une somme non négligeable pour le « freelance » qu’il est.

Écritures divergentes

Les constats sont essentiels pour Bailly, et doivent impérativement être respectés. « Je déteste l’estompement de la norme journalistique par rapport aux faits», explique le journaliste à propos du mélange entre la fiction et le journalisme. Et de citer des exemples qu’il ne cautionne pas comme le faux documentaire Bye Bye Belgium qui annonçait en 2006 l’indépendance de la Flandre en plein JT. Mais le reporter est loin de haïr la fiction, au contraire. Il faut juste qu’elle soit présentée comme telle.

« Le journaliste est responsable de ce que les gens croient. Dans un roman, les gens sont seuls responsables de ce qu’ils croient », déclare-t-il calmement en parlant de la frontière entre écrivain et journaliste.

Car Bailly écrit des romans depuis 2008. Des récits fictionnels en parallèle de ses reportages : dénonciateurs. Son dernier né, Sur la grue (2014) évoque la dure réalité de trois immigrés qui seront bientôt expulsés. Ils décident alors de se percher sur une grue place De Brouckère pour « revendiquer le droit d’exister, de rester dans ce pays ‘d’accueil’ qui ne les accueille pas. » Pour en savoir davantage sur cet ouvrage, ainsi que sur tous ses autres travaux, Olivier Bailly tient un blog : « Je doute donc je cherche ». Titre cartésien qui met pleine lumière sur sa curieuse humilité.

« Il n’était pas écrit que j’écrive »

Avant de se lancer dans des études de journalisme à l’IHECS, Bailly a fait un an de réalisation vidéo à l’Institut des Arts de Diffusion. Il n’est pas pris pour la seconde année et se rabat sur le journalisme. Un peu par défaut. « À ce moment précis, il n’était pas écrit que j’écrive », commente en riant le journaliste. À la fin de ses études en 1996, c’est la photographie qui l’inspire. Un an après, il réalise un reportage photographique au Rwanda. Le thème ? La reconstruction du pays post génocide contre les Tutsis en 1994. Après l’Afrique, il écrit pour plusieurs magazines, tout en étant au chômage. Le jeune homme recherche la stabilité financière. Il sera alors chargé de communication et journaliste pour le Centre national de coopération au développement (opération « 11.11.11 ») pendant quatre ans. En 2004, il se lance pleinement comme indépendant dans la presse écrite, et enchaine les projets d’immersion en Belgique ou à l’étranger. Un choix réfléchit :

« Je me suis posé deux questions à l’époque. Est-ce que je peux vivre de l’écriture ? Est-ce que je peux m’amuser avec l’écriture ? Et je n’ai jamais vraiment répondu à la deuxième… », esquisse-t-il anxieusement.

Grâce à son travail, Bailly voyage beaucoup. Il part en Ouganda pour dénoncer le système de soins de santé, au Maroc pour suivre des immigrés de la troisième génération, ou encore en Colombie pour enquêter sur les multiples disparitions en plein conflit armé. Mais le journaliste s’essouffle : « Après ces quelques voyages, je me suis rendu compte que partir dix jours dans un pays n’est pas suffisant pour expliquer une réalité sociale complexe. Je les ai donc petit à petit remis en question. » Et puis il y a la vie. Bailly est papa depuis quelques années. « Ça change l’organisation… Je prends moins de risques dans ma vie professionnelle. Les sujets de mes immersions se modifient », dévoile-t-il pudiquement. Le journaliste n’hésite pas à remettre en en cause un projet d’immersion dans le milieu de la drogue à Bruxelles, parce que « la plaque tournante » est à 200 mètres de chez lui. « Ce qui pose problème, c’est que ça risque d’influer sur ma vie de famille. Mais personnellement, ça ne me pose pas de problème », commente-t-il. L’audace du reporter se modifie avec les enfants qui naissent, faisant peut-être place à plus de sagesse.

L’engagement sans chichis

Difficile de ne pas considérer Olivier Bailly comme un journaliste engagé, de par ses sujets, de par sa manière de traiter les faits. Pourtant, ce terme lui déplaît. Quand l’engagement est abordé, il prend quelques secondes de réflexion avant de répondre.

 « Quand je veux décrire ce qu’est un journaliste engagé, j’ai juste l’impression de décrire ce qu’est un journaliste. Quelqu’un qui travaille les faits, qui les cherche, qui va les découvrir, et puis qui travaille la réalité pour être un traducteur de ces faits », développe-t-il.

Il avoue ensuite être un peu engagé dans le choix de ses sujets. « Comme le disait Robert Fisk, je suis impartial du côté de ceux qui souffrent. Je vais plus facilement travailler sur des sujets d’équité dans le monde que sur la dernière pompe à la mode vendue Avenue Louise ! » Certains de ses papiers sont parfois mis à mal par les rédactions pour lesquelles il travaille, comme celle du journal Le Soir par exemple. Bailly serait catégorisé comme un journaliste de gauche. Bien qu’il soit issu de la bourgeoisie waremmienne (« une gauche conformiste », dit-il en plaisantant), ce Bruxellois d’adoption ne revendique pas cette étiquette politique. « D’autres me catégorisent comme ça », conclut-il.

Médor : par passion

À peine arrivé au lieu de rendez-vous, le journaliste dégainait fièrement le flyer explicatif de Médor. « Médor, n’est pas un chien. Médor sera un trimestriel coopératif belge d’enquêtes et récits. », peut-on lire d’entrée de jeu au dos du petit carton. Olivier Bailly est le cofondateur de ce nouveau mook (mélange de « magazine » et « book »). Il n’aime pas trop mettre ce rôle en avant car, pour lui, le projet place les 17 contributeurs au même niveau.

« C’est une organisation horizontale, où tout le monde a le droit à la parole. Autour de moi, tous des cons, et ça commence à bien faire ! », badine-t-il,  n’en pensant pas un mot.

Mais au fond, Médor, c’est un peu son bébé. Lorsqu’il a reçu le prix Belfius (encore un) pour son enquête sur le surendettement, en 2011, il lui fallait rebondir, car il ne pourrait pas l’obtenir l’année d’après. L’idée de créer un mook d’enquêtes a donc fait son chemin. Pas pour l’argent, mais pour être libre de ses mouvements. Pour faire ce qu’il aime sans contrainte. « Ça demande de l’effort et de la conviction parce qu’on ne gagne pas un balle pour le moment. Mais ce qui est sûr, c’est que ça ouvre des horizons », argumente le journaliste. Mais dans cet effet de groupe, qu’est donc devenu le misanthrope? Celui qui aimait tant écrire seul ? « Je suis contradictoire, je ne vous le cache pas », commente-t-il avec dérision. Un brin arrogant, aussi. Comme pour se protéger du monde qui l’entoure, et qu’il raconte si bien.

Sofia Douïeb et Lise Ménalque