Journalisme : la nature multiple de l’engagement

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.      [ph : Mathieu Clairet]

Le cours de Pratique de journalisme poursuit, ce vendredi 21 novembre 2014, sa table ronde autour de l’engagement. Au programme : séminaire académique animé par trois chercheurs de l’ULB, Laurence Brogniez, Fabrice Preyat et Valérie Nahon. Denis Ruellan, de l’Université de Rennes 1 et Bruno Frère de l’ULg étaient eux aussi de la partie. Chacun, à travers un court exposé d’une quinzaine de minutes, devrait donner une définition de l’engagement selon son champ d’étude. Une tâche peu aisée au vu de « la multiplicité des définitions que l’on peut en donner », introduisait Florence Le Cam, Présidente de la filière information et communication à l’ULB. 

laurence Laurence Brogniez est la première à prendre la parole. Elle présente un texte qu’elle avait réalisé dans le cadre d’un colloque sur le combat pour l’unité italienne au 19ème siècle.“Une odyssée en 1860. Dumas “embarqué”: du voyage au reportage”. A l’époque, cet événement historique avait incité les journalistes des quatre coins de l’Europe à se rendre sur place pour témoigner. Parmi eux, le célèbre écrivain Alexandre Dumas. En 1860, Dumas l’artiste devient donc Dumas le reporter. Engagé aux côtés de Garibaldi, le journaliste en herbe devient journaliste « embedded » (embarqué). Effectivement, Dumas va être enrôlé parmi les partisans de Garibaldi, les chemises rouges. Il va directement se retrouver propulsé dans un rôle d’historien, d’acteur du conflit et donc de témoin impliqué. Cette situation d’observateur privilégié va se ressentir dans ses premiers écrits, très subjectif, avec une prépondérance du « je ». Ensuite, Dumas va se poser la question de la neutralité et finir par employer le « on ».

Mais est-il plus objectif pour autant ? Non, l’auteur va participer au phénomène d’iconisation d’un Garibaldi érigé en véritable héros de tout un peuple. L’épopée de Dumas est d’autant plus intéressante qu’elle est le parfait exemple d’un engagement qui peut être instrumentalisé.

fabrice La deuxième partie fait mention du reportage en bande dessinée. Fabrice Preyat entame son intervention en s’interrogeant sur les raisons qui motivent un auteur de bande dessinée à faire du journalisme engagé. Il fait remarquer que pour s’intéresser à la condition du BD reportage selon la perspective de l’engagement, il faut prendre en compte « le genre du BD reportage, la pratique du journalisme et aussi l’identité professionnelle de leurs acteurs respectifs ». Selon lui, le BD reportage, le reportage graphique ou encore le journalisme dessiné ne sont pas des genres immuables ou clairement définis. Au contraire, cela démontre une certaine désinvolture à l’égard d’un genre ou d’une discipline. Ceci à l’image même de la nature polysémique de l’engagement.

Fabrice Preyat va ensuite expliquer, à travers les définitions de différents auteurs, que le BD reportage est un genre journalistique nouveau. Un genre utile, avec beaucoup de liberté, malgré la présence d’une déontologie journalistique. Un genre qui, selon certains auteurs, veut prendre la place laissée vacante par le journalisme traditionnel. Dans le BD reportage, l’attrait à la subjectivité est totalement assumé.

Le troisième interlocuteur, Denis Ruellan, est sans doute celui qui parle le mieux d’engagement en journalisme au sens propre du terme. « L’engagement est quelque chose de noble et va de pair avec le désengagement », atteste-t-il.

denis C’est dans la recherche de la neutralité qu’on a pu observer le désengagement du journalisme dans le discours professionnel. Il est aujourd’hui lié à une réalité économique et politique. De nos jours, il n’est donc pas de journalisme possible sans distance et contact. Il faut nécessairement une sorte de conciliation entre l’engagement et le désengagement (dans le sens du discours professionnel de la neutralité). D’où parfois la difficulté de se faire largement comprendre puisque « le journaliste doit être à la fois au contact et à distance de ses sources », explique D. Ruellan.

XXI La quatrième personne à intervenir est Valérie Nahon. Elle présente la revue XXI et son style graphique si particulier. XXI propose une nouvelle formule éditoriale qui illustre l’émergence d’un nouveau public. A travers le livre de Gilles Lipovetsky et de Jean Serroy, « L’esthétisation du monde », elle explique le paradigme de l’esthétisme qui domine notre société. C’est pourquoi XXI tente de démultiplier la compréhension du réel grâce à son univers graphique. Par la suite, Valérie Nahon va principalement faire la promotion de XXI. Elle explique que le mook propose un journalisme de qualité se démarquant du « journalisme marchandise », souvent lié à la publicité.

frère Pour clôturer cette table ronde, le débat prend une tournure très sociologique avec l’intervention du sociologue Bruno Frère. « Le problème c’est qu’il n’y a, pour l’instant, pas de volonté de faire front contre le capitalisme », déclare-t-il. Ce dernier, relancé par Florence Le Cam sur le thème de l’engagement, va tenter de démontrer l’ambivalence qui existe entre les mouvements sociaux et le pouvoir public. L’indépendance économique de ces groupes sociaux face à ce dernier n’est souvent pas assurée.

Concernant l’engagement en journalisme, hormis sa nature multiple, on aura retenu que cet engagement, pour peu qu’il soit efficace, doit puiser sa motivation en amont. Il se construit par l’expérience, et peut être perçu comme une source nécessaire dans la quête de l’information.

 

 

 

 

Trezor Lokwa et Mathieu Clairet

Engagement & Journalisme : notions incompatibles ou complémentaires ?

Le Journalisme. Considérée par certains comme “le quatrième pouvoir”, et par d’autres comme un simple concept dénué d’intérêt, la profession vit aujourd’hui une crise sans précédent. Les questions sont nombreuses autour notamment, du modèle économique à adopter, de la pertinence des sujets à l’heure de l’information ultra rapide, du support le plus adapté…

A travers un table ronde organisée à l’Université Libre de Bruxelles le 18 novembre 2014, six journalistes et acteurs du monde médiatique ont tenté d’apporter des éléments de réponse à ces questions fondamentales pour la survie du métier, à travers le spectre d’une caractéristique incontournable au journalisme : l’engagement.

Lors de ce débat, animé par Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), les intervenants ont été amenés à donner leur définition et vision de l’engagement dans le journalisme. Avec leurs propres expériences et compétences, ils ont livré un avis personnel aux apprentis journalistes face à eux. Mais on l’a vu et entendu, la question suscite des réponses divergentes, qui tendent parfois à se perdre dans diverses définitions et perceptions.

 

Crédit : Philippe Delchambre

Les Intervenants (de gauche à droite) : Ricardo Gutierrez, Cyrus Pâques, Valentine Bonomo, Adèle Flaux, Sandrine Warsztacki, Olivier Bailly, François Pirot (Crédit : Philippe Delchambre)

Leur vision d’un journalisme engagé dépend avant tout du type de média dans lequel ils évoluent. Dans le domaine de l’audiovisuel, où le choix de l’image est primordial et relève d’une certaine subjectivité, Adèle Flauxjournaliste enquêtrice et assistante-réalisatrice en documentaire et web-doc se revendique de “l’École de l’objectivité”. Son choix professionnel d’aller vers le documentaire marque paradoxalement une opposition forte à l’objectivité, car selon elle, le documentaire est le fait du regard du documentariste : “la subjectivité y constitue une vraie richesse”. Elle préfère alors parler d’engagement dans le journalisme plutôt que dans le domaine du documentaire. L’engagement constitue pour elle, l’importance de faire passer des sujets indépendants et engagés.

Partageant le même point de vue, le scénariste – documentariste et réalisateur François Pirot décrit l’engagement comme “une marque de subjectivité, sans pour autant tomber dans une forme de dénonciation”. Il importe de prendre ses distances, entre l’envie d’être engagé et l’envie de militer. François Pirot met en garde : par rapport à sa propre expérience, il conseille de ne pas avancer avec des oeillères, prêchant l’engagement à tout prix au risque de se fermer à d’autres réalités et complexités.

Cyrus Pâques, photojournaliste, rejoint ces deux définitions mais ne manque pas d’ajouter une précision notable : “Je suis en faveur de la subjectivité assumée”, affirme-t-il. Selon lui, on a toujours un point de vue, donc aucune objectivité ; mais l’important, c’est surtout de l’assumer. Dans le domaine de la photographie, d’ailleurs, chaque image est choisie consciemment : on doit assumer tel ou tel choix, c’est une sorte de “légitimité personnelle” que l’on doit cultiver.

Dans un autre registre, Sandrine Warsztacki a fait de l’engagement un des objectifs de la revue Alter Echos. Le concept a, selon elle, davantage attrait au choix des sujets traités par la revue, engagée dans la défense des droits économiques et sociaux. Elle précise que l’engagement dans le journalisme peut revêtir plusieurs formes, comme le choix des sujets ou l’angle choisi, mais il peut s’opérer également de manière plus concrète au sein d’une rédaction.

Toujours dans le domaine de la presse écrite, Valentine Bonomo explique que la vision de l’engagement de “Papier Machine” tient essentiellement en sa démarche. En effet, la revue tient à s’éloigner des codes du journalisme (sujets d’actualité, faits réels, point de vue objectif et fidèle aux faits…) pour laisser la part belle à la poésie. L’engagement amène ici à la question des objectifs que la revue cherche à atteindre, “toujours en gardant un grand sens de la responsabilité, car nous produisons dans un monde déjà rempli d’informations”.  

Enfin Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de Médor”, ferme la marche avec un avis à l’opposé de tous les autres. Paradoxalement au lien mis en avant par les précédents intervants entre l’engagement et la subjectivité, le journaliste ne se sent “ni engagé, ni objectif”. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’un journaliste engagé est un journaliste qui “fait simplement son métier et essaie de bien le faire” : c’est une question de recherche de faits, d’aller sur le terrain et de rapporter les observations et informations.

Les étudiants restent sur leur faim. (Crédit : Philippe Delchambre)

Après les différents exposés, les étudiants présents dans la salle, mais également sur Twitter via le hashtag #EUJB sont perplexes. De nombreuses interrogations subsistent sur le but et l’impact de l’engagement dans le travail journalistique. La principale question dégagée restera celle-ci : l’engagement ne concernerait que les médias alternatifs, essentiellement représentés ici, au détriment des médias généralistes qui se perdent dans la diversité des sujets traités ?

L’engagement d’un journaliste dépend de contraintes socio-économiques”, répond Olivier Bailly. Selon lui, de plus en plus de journalistes travaillent dans de mauvaises conditions, dépassés par le peu de temps dont ils disposent pour réaliser un travail de qualité. En parallèle avec sa propre définition de l’engagement, il ajoute qu’on “perd du temps à se poser les mauvaises questions, centré sur nos choix et sur une logique individualiste, subjective, au lieu de se concentrer sur le factuel”.

Une dernière question est lancée, résonnant comme un cri de détresse: “Mais comment faire pour être ou rester engagé quand on travaille dans de mauvaises conditions ?”. Personne ne se mouillera vraiment pour répondre …

Valentine Antoine & Clément Bacq