Denis Ruellan : la neutralité est une chimère

Denis Ruellan est un chercheur occupé. Après une carrière de journaliste, il s’est tourné vers la recherche. Il est notamment le directeur-adjoint du CRAPE (Centre de Recherches sur l’Action Politique en Europe) et co-éditeur de la plate-forme Surlejournalisme.com, site de veille centré sur l’actualité de la recherche internationale. Et il ne s’arrête pas là puisqu’il consacre aussi son temps à l’enseignement au sein de l’Université de Rennes 1.

Pas de journalisme sans engagement

Être chercheur en journalisme, c’est ne pas manquer de travail ! Les médias sont en perpétuelle évolution et directement soumis à la critique publique. Pas étonnant donc que les journalistes s’interrogent sans cesse sur leurs pratiques.

Actuellement, la question de l’engagement fait débat. Le journaliste doit-il être engagé ? Qu’est-ce qu’un journaliste engagé ? Ces questions ne sont pas anodines. Denis Ruellan tente d’y répondre dans l’ouvrage « Journalistes engagés », qu’il a co-dirigé en 2010 avec Sandrine Lévêque. Pour le chercheur, la neutralité et l’objectivité n’existent pas. L’engagement est inévitable et ne pose pas problème. Le journaliste doit au contraire l’utiliser comme une ressource, dans sa recherche de contacts ou encore pour faire valoir ses compétences.

Preuve que cette question est plus que jamais d’actualité, elle a fait l’objet de deux conférences à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Denis Ruellan était un des intervenants de la conférence du vendredi 21 novembre. A cette occasion, nous avons pu le rencontrer.

Angèle Olivier et Lisa Delmoitiez

Crédit photo en Une : Alexandra Martins/UnB Agência http://www.unb.br/noticias/unbagencia/unbagencia.php?id=4972

Crédit photo Soundcloud: Denis Ruellan http://www.ppc.labocommunicant.net/ruellan/

Bailly, écrivain malgré lui

Olivier Bailly à l'Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly à l’Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly est journaliste indépendant depuis plus de dix ans. Ce Belge aime être seul pour écrire et assume pleinement sa misanthropie. Paradoxal, l’homme a de l’intérêt pour les gens, surtout ceux qui souffrent. Dans ses écrits, il tente inlassablement de dénoncer les dysfonctionnements de la société. La plume qui gratte, le journaliste ne se considère pas comme quelqu’un d’engagé. Il a juste l’impression qu’être engagé, c’est bien faire son travail…

« C’est sympa, ça fait hôpital chez vous.. » Ironique, Bailly constate. Au 11e étage aseptisé du bâtiment D de l’Université Libre de Bruxelles, l’homme s’installe. Dans une petite salle aux murs bleus clairs, le quadragénaire passe doucement ses mains autour de son cou pour se réchauffer. Prémisses d’un tatouage à peine perceptible. Le journaliste est un peu sur la réserve. Les questions, c’est lui qui les pose d’habitude. Bientôt dix ans qu’il s’intéresse aux gens et à leurs histoires, et tente de retranscrire au mieux les réalités qu’il observe. Dans la majorité de ses articles, ce reporter indépendant cherche à dénoncer les erreurs du système. Il se met constamment « du côté de ceux qui souffrent ». Voir parfois dans leurs peaux. Son travail le plus connu dénonce les problèmes managériaux au sein de l’entreprise Bpost. Bailly n’a pas hésité à donner de sa personne en se faisant passer pour un facteur bruxellois pendant un mois. C’était en 2013. Son enquête lui a valu le Prix de la presse Belfius, à hauteur de 2000 euros. Une somme non négligeable pour le « freelance » qu’il est.

Écritures divergentes

Les constats sont essentiels pour Bailly, et doivent impérativement être respectés. « Je déteste l’estompement de la norme journalistique par rapport aux faits», explique le journaliste à propos du mélange entre la fiction et le journalisme. Et de citer des exemples qu’il ne cautionne pas comme le faux documentaire Bye Bye Belgium qui annonçait en 2006 l’indépendance de la Flandre en plein JT. Mais le reporter est loin de haïr la fiction, au contraire. Il faut juste qu’elle soit présentée comme telle.

« Le journaliste est responsable de ce que les gens croient. Dans un roman, les gens sont seuls responsables de ce qu’ils croient », déclare-t-il calmement en parlant de la frontière entre écrivain et journaliste.

Car Bailly écrit des romans depuis 2008. Des récits fictionnels en parallèle de ses reportages : dénonciateurs. Son dernier né, Sur la grue (2014) évoque la dure réalité de trois immigrés qui seront bientôt expulsés. Ils décident alors de se percher sur une grue place De Brouckère pour « revendiquer le droit d’exister, de rester dans ce pays ‘d’accueil’ qui ne les accueille pas. » Pour en savoir davantage sur cet ouvrage, ainsi que sur tous ses autres travaux, Olivier Bailly tient un blog : « Je doute donc je cherche ». Titre cartésien qui met pleine lumière sur sa curieuse humilité.

« Il n’était pas écrit que j’écrive »

Avant de se lancer dans des études de journalisme à l’IHECS, Bailly a fait un an de réalisation vidéo à l’Institut des Arts de Diffusion. Il n’est pas pris pour la seconde année et se rabat sur le journalisme. Un peu par défaut. « À ce moment précis, il n’était pas écrit que j’écrive », commente en riant le journaliste. À la fin de ses études en 1996, c’est la photographie qui l’inspire. Un an après, il réalise un reportage photographique au Rwanda. Le thème ? La reconstruction du pays post génocide contre les Tutsis en 1994. Après l’Afrique, il écrit pour plusieurs magazines, tout en étant au chômage. Le jeune homme recherche la stabilité financière. Il sera alors chargé de communication et journaliste pour le Centre national de coopération au développement (opération « 11.11.11 ») pendant quatre ans. En 2004, il se lance pleinement comme indépendant dans la presse écrite, et enchaine les projets rédactionnels en Belgique ou à l’étranger. Un choix réfléchit :

« Je me suis posé deux questions à l’époque. Est-ce que je peux vivre de l’écriture ? Est-ce que je peux m’amuser avec l’écriture ? Et je n’ai jamais vraiment répondu à la deuxième… », esquisse-t-il anxieusement.

Grâce à son travail, Bailly voyage beaucoup. Il part au Cameroun pour tenter de cerner le système de soins de santé, au Maroc pour suivre des immigrés de la troisième génération, ou encore en Colombie pour enquêter sur les multiples disparitions en plein conflit armé. Mais le journaliste s’essouffle : « Après ces quelques voyages, je me suis rendu compte que partir dix jours dans un pays n’est pas suffisant pour expliquer une réalité sociale complexe. Je les ai donc petit à petit remis en question. » Et puis il y a la vie. Bailly est papa depuis quelques années. « Ça change l’organisation… Je prends moins de risques dans ma vie professionnelle. Les sujets de mes immersions se modifient », dévoile-t-il pudiquement. Le journaliste n’hésite pas à remettre en en cause un projet d’immersion dans le milieu de la drogue à Bruxelles, parce que « la plaque tournante » est à 200 mètres de chez lui. « Ce qui pose problème, c’est que ça risque d’influer sur ma vie de famille. Mais personnellement, ça ne me pose pas de problème », commente-t-il. L’audace du reporter se modifie avec les enfants qui naissent, faisant peut-être place à plus de sagesse.

L’engagement sans chichis

Difficile de ne pas considérer Olivier Bailly comme un journaliste engagé, de par ses sujets, de par sa manière de traiter les faits. Pourtant, ce terme lui déplaît. Quand l’engagement est abordé, il prend quelques secondes de réflexion avant de répondre.

 « Quand je veux décrire ce qu’est un journaliste engagé, j’ai juste l’impression de décrire ce qu’est un journaliste. Quelqu’un qui travaille les faits, qui les cherche, qui va les découvrir, et puis qui travaille la réalité pour être un traducteur de ces faits », développe-t-il.

Il avoue ensuite être un peu engagé dans le choix de ses sujets. « Comme le disait Robert Fisk, je suis impartial du côté de ceux qui souffrent. Je vais plus facilement travailler sur des sujets d’équité dans le monde que sur la dernière pompe à la mode vendue Avenue Louise ! » Certains de ses papiers sont parfois mis à mal par les rédactions pour lesquelles il travaille, comme celle du journal Le Vif par exemple. Bailly serait catégorisé comme un journaliste de gauche. Bien qu’il soit issu de la bourgeoisie waremmienne (« une gauche conformiste », dit-il en plaisantant), ce Bruxellois d’adoption ne revendique pas cette étiquette politique. « D’autres me catégorisent comme ça », conclut-il.

Médor : par passion

À peine arrivé au lieu de rendez-vous, le journaliste dégainait fièrement le flyer explicatif de Médor. « Médor, n’est pas un chien. Médor sera un trimestriel coopératif belge d’enquêtes et récits. », peut-on lire d’entrée de jeu au dos du petit carton. Olivier Bailly est le cofondateur de ce nouveau mook (mélange de « magazine » et « book »). Il n’aime pas trop mettre ce rôle en avant car, pour lui, le projet place les 17 contributeurs au même niveau.

« C’est une organisation horizontale, où tout le monde a le droit à la parole. Autour de moi, tous des cons, et ça commence à bien faire ! », badine-t-il,  n’en pensant pas un mot.

Mais au fond, Médor, c’est un peu son bébé. Lorsqu’il a reçu le prix Belfius (encore un) pour son enquête sur le surendettement, en 2011, il lui fallait rebondir, car il ne pourrait pas l’obtenir l’année d’après. L’idée de créer un mook d’enquêtes a donc fait son chemin. Pas pour l’argent, mais pour être libre de ses mouvements. Pour faire ce qu’il aime sans contrainte. « Ça demande de l’effort et de la conviction parce qu’on ne gagne pas un balle pour le moment. Mais ce qui est sûr, c’est que ça ouvre des horizons », argumente le journaliste. Mais dans cet effet de groupe, qu’est donc devenu le misanthrope? Celui qui aimait tant écrire seul ? « Je suis contradictoire, je ne vous le cache pas », commente-t-il avec dérision. Un brin arrogant, aussi. Comme pour se protéger du monde qui l’entoure, et qu’il raconte si bien.

Sofia Douïeb et Lise Ménalque 

“Aujourd’hui, c’est plus difficile d’être contestataire”

C’est dans un lieu hautement symbolique pour l’engagement à Liège que nous avons rencontré Bruno Frère, professeur en sociologie de l’association qui porte un intérêt particulier aux mouvements sociaux. Le quartier de Pierreuse est célèbre pour avoir accueilli toutes les grandes manifestations liégeoises. Dans les locaux de Barricade, libraire qui abrite une littérature engagée, ce chercheur s’ exprime sur son parcours et sur son intérêt pour le militantisme. Il expose d’ailleurs ses idées dans de multiples ouvrages tels que Le Nouvel esprit solidaire ou encore Economie Solidaire et imaginaire de la pratique dans la mouvance alter-mondialiste. En effet, de nouvelles formes d’expression ont vu le jour ces dernières années, et aujourd’hui, les militants s’engagent davantage dans des causes associatives. Pour vulgariser son propos, le professeur pense que l’engagement s’est individualisé et s’est rarifié à cause des évidences que les citoyens ne remettent plus en question. Même s’il est attaché à la thématique du militantisme, Bruno Frère ne se considère pas comme une personne engagée.

Aujourd’hui, il consacre son énergie militante dans l’association des parents de l’école des ses deux enfants. L’engagement selon lui ne doit pas spécialement être politique ou idéologique, mais il peut s’exprimer au quotidien dans les actions citoyennes.

Cyrus Pâques, la photo au service de l’autre

“Je suis né en sachant que les choses ne s’arrêtaient pas à Bruxelles” explique Cyrus Pâques. Le photographe, licencié en journalisme de l’ULB a sa propre manière d’exercer son métier.

Avec une mère d’origine iranienne et une enfance passée à Schaerbeek – une commune où se côtoient des gens issus de diverses origines – le thème de l’immigration lui a directement semblé évident à traiter. S’il affectionne le sujet, c’est aussi pour une raison simple: celle de mettre en image l’environnement dans lequel il a grandi.

Son engagement dans la photographie, il l’envisage sous un angle non-conventionnel. Traiter des hommes plutôt que des sujets, sans vraiment savoir à quoi s’attendre au préalable.

Cyrus Pâques ne se définit d’ailleurs pas comme photojournaliste, une profession qu’il trouve trop assimilée aux médias, où l’image est surtout publiée pour illustrer les propos d’un article.

Les histoires qu’il raconte avec la photo sont pourtant bien ancrées dans la réalité, sans prétention de mise en scène. On peut par exemple citer ses portraits d’immigrés auxquels le photographe a rajouté un enregistrement de chants dans leurs langues maternelles, pour les rendre plus vivants encore.

C’est au travers des projets plus poussés en terme d’engagement personnel que Cyrus Pâques s’illustre actuellement. Il réalise un photo-reportage sur les sans-abris de la capitale, qu’il va suivre dans le cadre d’un travail d’immersion.“A ce stade, je ne sais pas encore ce que je vais tirer de cette expérience” confie-t-il.

Nous avons rencontré le photographe au centre Dansaert pour qu’il nous parle un peu plus de toutes ces histoires individuelles, qu’il capture dans l’objectif depuis maintenant plusieurs années.

Pierre-Guillaume Calvet et Florence De Smul

PAQUES from EUJB on Vimeo.

Journalisme : la nature multiple de l’engagement

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.      [ph : Mathieu Clairet]

Le cours de Pratique de journalisme poursuit, ce vendredi 21 novembre 2014, sa table ronde autour de l’engagement. Au programme : séminaire académique animé par trois chercheurs de l’ULB, Laurence Brogniez, Fabrice Preyat et Valérie Nahon. Denis Ruellan, de l’Université de Rennes 1 et Bruno Frère de l’ULg étaient eux aussi de la partie. Chacun, à travers un court exposé d’une quinzaine de minutes, devrait donner une définition de l’engagement selon son champ d’étude. Une tâche peu aisée au vu de « la multiplicité des définitions que l’on peut en donner », introduisait Florence Le Cam, Présidente de la filière information et communication à l’ULB. 

laurence Laurence Brogniez est la première à prendre la parole. Elle présente un texte qu’elle avait réalisé dans le cadre d’un colloque sur le combat pour l’unité italienne au 19ème siècle.“Une odyssée en 1860. Dumas “embarqué”: du voyage au reportage”. A l’époque, cet événement historique avait incité les journalistes des quatre coins de l’Europe à se rendre sur place pour témoigner. Parmi eux, le célèbre écrivain Alexandre Dumas. En 1860, Dumas l’artiste devient donc Dumas le reporter. Engagé aux côtés de Garibaldi, le journaliste en herbe devient journaliste « embedded » (embarqué). Effectivement, Dumas va être enrôlé parmi les partisans de Garibaldi, les chemises rouges. Il va directement se retrouver propulsé dans un rôle d’historien, d’acteur du conflit et donc de témoin impliqué. Cette situation d’observateur privilégié va se ressentir dans ses premiers écrits, très subjectif, avec une prépondérance du « je ». Ensuite, Dumas va se poser la question de la neutralité et finir par employer le « on ».

Mais est-il plus objectif pour autant ? Non, l’auteur va participer au phénomène d’iconisation d’un Garibaldi érigé en véritable héros de tout un peuple. L’épopée de Dumas est d’autant plus intéressante qu’elle est le parfait exemple d’un engagement qui peut être instrumentalisé.

fabrice La deuxième partie fait mention du reportage en bande dessinée. Fabrice Preyat entame son intervention en s’interrogeant sur les raisons qui motivent un auteur de bande dessinée à faire du journalisme engagé. Il fait remarquer que pour s’intéresser à la condition du BD reportage selon la perspective de l’engagement, il faut prendre en compte « le genre du BD reportage, la pratique du journalisme et aussi l’identité professionnelle de leurs acteurs respectifs ». Selon lui, le BD reportage, le reportage graphique ou encore le journalisme dessiné ne sont pas des genres immuables ou clairement définis. Au contraire, cela démontre une certaine désinvolture à l’égard d’un genre ou d’une discipline. Ceci à l’image même de la nature polysémique de l’engagement.

Fabrice Preyat va ensuite expliquer, à travers les définitions de différents auteurs, que le BD reportage est un genre journalistique nouveau. Un genre utile, avec beaucoup de liberté, malgré la présence d’une déontologie journalistique. Un genre qui, selon certains auteurs, veut prendre la place laissée vacante par le journalisme traditionnel. Dans le BD reportage, l’attrait à la subjectivité est totalement assumé.

Le troisième interlocuteur, Denis Ruellan, est sans doute celui qui parle le mieux d’engagement en journalisme au sens propre du terme. « L’engagement est quelque chose de noble et va de pair avec le désengagement », atteste-t-il.

denis C’est dans la recherche de la neutralité qu’on a pu observer le désengagement du journalisme dans le discours professionnel. Il est aujourd’hui lié à une réalité économique et politique. De nos jours, il n’est donc pas de journalisme possible sans distance et contact. Il faut nécessairement une sorte de conciliation entre l’engagement et le désengagement (dans le sens du discours professionnel de la neutralité). D’où parfois la difficulté de se faire largement comprendre puisque « le journaliste doit être à la fois au contact et à distance de ses sources », explique D. Ruellan.

XXI La quatrième personne à intervenir est Valérie Nahon. Elle présente la revue XXI et son style graphique si particulier. XXI propose une nouvelle formule éditoriale qui illustre l’émergence d’un nouveau public. A travers le livre de Gilles Lipovetsky et de Jean Serroy, « L’esthétisation du monde », elle explique le paradigme de l’esthétisme qui domine notre société. C’est pourquoi XXI tente de démultiplier la compréhension du réel grâce à son univers graphique. Par la suite, Valérie Nahon va principalement faire la promotion de XXI. Elle explique que le mook propose un journalisme de qualité se démarquant du « journalisme marchandise », souvent lié à la publicité.

frère Pour clôturer cette table ronde, le débat prend une tournure très sociologique avec l’intervention du sociologue Bruno Frère. « Le problème c’est qu’il n’y a, pour l’instant, pas de volonté de faire front contre le capitalisme », déclare-t-il. Ce dernier, relancé par Florence Le Cam sur le thème de l’engagement, va tenter de démontrer l’ambivalence qui existe entre les mouvements sociaux et le pouvoir public. L’indépendance économique de ces groupes sociaux face à ce dernier n’est souvent pas assurée.

Concernant l’engagement en journalisme, hormis sa nature multiple, on aura retenu que cet engagement, pour peu qu’il soit efficace, doit puiser sa motivation en amont. Il se construit par l’expérience, et peut être perçu comme une source nécessaire dans la quête de l’information.

 

 

 

 

Trezor Lokwa et Mathieu Clairet

Engagement & Journalisme : notions incompatibles ou complémentaires ?

Le Journalisme. Considérée par certains comme “le quatrième pouvoir”, et par d’autres comme un simple concept dénué d’intérêt, la profession vit aujourd’hui une crise sans précédent. Les questions sont nombreuses autour notamment, du modèle économique à adopter, de la pertinence des sujets à l’heure de l’information ultra rapide, du support le plus adapté…

A travers un table ronde organisée à l’Université Libre de Bruxelles le 18 novembre 2014, six journalistes et acteurs du monde médiatique ont tenté d’apporter des éléments de réponse à ces questions fondamentales pour la survie du métier, à travers le spectre d’une caractéristique incontournable au journalisme : l’engagement.

Lors de ce débat, animé par Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), les intervenants ont été amenés à donner leur définition et vision de l’engagement dans le journalisme. Avec leurs propres expériences et compétences, ils ont livré un avis personnel aux apprentis journalistes face à eux. Mais on l’a vu et entendu, la question suscite des réponses divergentes, qui tendent parfois à se perdre dans diverses définitions et perceptions.

 

Crédit : Philippe Delchambre

Les Intervenants (de gauche à droite) : Ricardo Gutierrez, Cyrus Pâques, Valentine Bonomo, Adèle Flaux, Sandrine Warsztacki, Olivier Bailly, François Pirot (Crédit : Philippe Delchambre)

Leur vision d’un journalisme engagé dépend avant tout du type de média dans lequel ils évoluent. Dans le domaine de l’audiovisuel, où le choix de l’image est primordial et relève d’une certaine subjectivité, Adèle Flauxjournaliste enquêtrice et assistante-réalisatrice en documentaire et web-doc se revendique de “l’École de l’objectivité”. Son choix professionnel d’aller vers le documentaire marque paradoxalement une opposition forte à l’objectivité, car selon elle, le documentaire est le fait du regard du documentariste : “la subjectivité y constitue une vraie richesse”. Elle préfère alors parler d’engagement dans le journalisme plutôt que dans le domaine du documentaire. L’engagement constitue pour elle, l’importance de faire passer des sujets indépendants et engagés.

Partageant le même point de vue, le scénariste – documentariste et réalisateur François Pirot décrit l’engagement comme “une marque de subjectivité, sans pour autant tomber dans une forme de dénonciation”. Il importe de prendre ses distances, entre l’envie d’être engagé et l’envie de militer. François Pirot met en garde : par rapport à sa propre expérience, il conseille de ne pas avancer avec des oeillères, prêchant l’engagement à tout prix au risque de se fermer à d’autres réalités et complexités.

Cyrus Pâques, photojournaliste, rejoint ces deux définitions mais ne manque pas d’ajouter une précision notable : “Je suis en faveur de la subjectivité assumée”, affirme-t-il. Selon lui, on a toujours un point de vue, donc aucune objectivité ; mais l’important, c’est surtout de l’assumer. Dans le domaine de la photographie, d’ailleurs, chaque image est choisie consciemment : on doit assumer tel ou tel choix, c’est une sorte de “légitimité personnelle” que l’on doit cultiver.

Dans un autre registre, Sandrine Warsztacki a fait de l’engagement un des objectifs de la revue Alter Echos. Le concept a, selon elle, davantage attrait au choix des sujets traités par la revue, engagée dans la défense des droits économiques et sociaux. Elle précise que l’engagement dans le journalisme peut revêtir plusieurs formes, comme le choix des sujets ou l’angle choisi, mais il peut s’opérer également de manière plus concrète au sein d’une rédaction.

Toujours dans le domaine de la presse écrite, Valentine Bonomo explique que la vision de l’engagement de “Papier Machine” tient essentiellement en sa démarche. En effet, la revue tient à s’éloigner des codes du journalisme (sujets d’actualité, faits réels, point de vue objectif et fidèle aux faits…) pour laisser la part belle à la poésie. L’engagement amène ici à la question des objectifs que la revue cherche à atteindre, “toujours en gardant un grand sens de la responsabilité, car nous produisons dans un monde déjà rempli d’informations”.  

Enfin Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de Médor”, ferme la marche avec un avis à l’opposé de tous les autres. Paradoxalement au lien mis en avant par les précédents intervants entre l’engagement et la subjectivité, le journaliste ne se sent “ni engagé, ni objectif”. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’un journaliste engagé est un journaliste qui “fait simplement son métier et essaie de bien le faire” : c’est une question de recherche de faits, d’aller sur le terrain et de rapporter les observations et informations.

Les étudiants restent sur leur faim. (Crédit : Philippe Delchambre)

Après les différents exposés, les étudiants présents dans la salle, mais également sur Twitter via le hashtag #EUJB sont perplexes. De nombreuses interrogations subsistent sur le but et l’impact de l’engagement dans le travail journalistique. La principale question dégagée restera celle-ci : l’engagement ne concernerait que les médias alternatifs, essentiellement représentés ici, au détriment des médias généralistes qui se perdent dans la diversité des sujets traités ?

L’engagement d’un journaliste dépend de contraintes socio-économiques”, répond Olivier Bailly. Selon lui, de plus en plus de journalistes travaillent dans de mauvaises conditions, dépassés par le peu de temps dont ils disposent pour réaliser un travail de qualité. En parallèle avec sa propre définition de l’engagement, il ajoute qu’on “perd du temps à se poser les mauvaises questions, centré sur nos choix et sur une logique individualiste, subjective, au lieu de se concentrer sur le factuel”.

Une dernière question est lancée, résonnant comme un cri de détresse: “Mais comment faire pour être ou rester engagé quand on travaille dans de mauvaises conditions ?”. Personne ne se mouillera vraiment pour répondre …

Valentine Antoine & Clément Bacq

Le BD-reportage: un genre bien loin de Tintin

Bande dessinée et journalisme…Voici deux mots qui semblent opposés, et qui ont pourtant donné naissance à un tout nouveau genre journalistique: le BD-reportage. On en retrouve notamment dans des mooks (contraction entre magazine et book), comme la Revue XXI. Un genre que nous avons découvert vendredi dernier, lors de la journée d’étude sur l’engagement journalistique, à l’Université Libre de Bruxelles.

Parmi les intervenants, un académicien a particulièrement attiré notre attention. Il s’agit de Fabrice Preyat, spécialiste du BD-reportage à l’ULB. Ses propos nous intriguent: le BD-reportage serait un genre journalistique engagé. Comment? Et bien par son honnêteté envers le lecteur, en assumant sa subjectivité à travers le dessin. Bref, de quoi faire bondir les étudiants que nous sommes. De la subjectivité, en journalisme? Oui, mais avec la volonté de donner des informations de terrain, vécues par le BD-reporter.

Malgré le discours de Fabrice Preyat, les questions et les doutes persistent. Les BD-reporters sont-ils de vrais journalistes? Comment les croire? Comment leur faire confiance? Respectent-ils la déontologie?

Bref, nous voulions des réponses à nos interrogations. Et c’est avec plaisir que Fabrice Preyat nous ouvre les portes de son bureau, ainsi que les pages de ses bandes desssinées. Dans cette vidéo, vous saurez tout sur le BD-reportage : sa définition, ses engagements dans le journalisme, mais aussi les techniques utilisées par les BD-reporters. Ici, rien à voir avec Tintin. Le BD-reportage, c’est du sérieux !

Fabrice Preyat – Le BD-reportage from EUJB on Vimeo.

Pitisci Juliette & Van der Linden Thomas