Par Sara Walker, Aymeric Dieudonné, Léo Miral, Emmeline Flourez
L’information ne circule plus de la même manière à l’ère des réseaux sociaux numériques. Les contenus journalistiques sont de plus en plus configurés pour s’adapter aux formats, aux algorithmes et aux usages des plateformes, comme Instagram, TikTok, X, YouTube. Cette transformation touche tous les domaines, mais elle est particulièrement remarquable pour les enjeux climatiques.
Sur Instagram, TikTok ou YouTube, l’information climatique circule aujourd’hui sous forme de vidéos courtes, de carrousels ou de contenus incarnés par des créateur·rices spécialisé·es. Face aux logiques des plateformes numériques, les médias traditionnels adaptent leurs formats, leurs écritures et leur hiérarchie de l’information pour tenter de rendre visibles des enjeux souvent complexes. Le traitement médiatique de l’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) européen en 2026 constitue un révélateur particulièrement intéressant de ces transformations contemporaines du journalisme climatique.
La plateformisation de l’information climatique : Adapter sans (trop) déformer
Aujourd’hui, l’information ne se définit plus uniquement par son contenu, mais aussi par son format. Cette évolution du journalisme, marquée par le développement des plateformes et des réseaux sociaux numériques, reconfigure les logiques de traitement de l’information. Au-delà des lignes éditoriales, c’est l’ensemble du paysage médiatique qui se trouve reconfiguré par ce que les chercheur·euses nomment la « plateformisation » de l’information. Ce phénomène désigne le processus par lequel les plateformes numériques et leurs algorithmes deviennent des intermédiaires incontournables dans la production, la circulation et la consommation de l’information. Comme le souligne le Reuters Institute Digital News Report (2025), ce basculement s’accompagne d’une fragmentation du paysage médiatique, où la valeur d’un contenu est de plus en plus mesurée par sa capacité à générer des interactions et des partages. Syrielle Mejias, journaliste responsable des réseaux sociaux au Monde, décrit précisément cette tension :
« C’est un équilibre entre l’importance journalistique et le potentiel d’engagement. Certains sujets sont incontournables, même s’ils génèrent peu de clics. » – Syrielle Mejias, Le Monde
Cette évolution ne relève pas juste d’une logique pédagogique, mais s’inscrit également dans des questions économiques qui influencent la visibilité et la hiérarchisation des enjeux écologiques. Dans ce contexte, les sujets complexes sont rarement présentés sous leur forme analytique initiale, mais plutôt reformulés en contenus plus accessibles. Sur les comptes de France Info, par exemple, le sujet de la taxe carbone apparaît peu directement. Les contenus environnementaux privilégient des thématiques plus concrètes et immédiates, comme la qualité de l’air ou le prix de l’énergie. La RTBF également ne traite que rarement la taxe carbone de manière directe. Elle en décline toutefois les effets mais à travers des contenus plus proches du quotidien, comme la hausse des prix, des conseils pratiques et des impacts concrets pour les fournisseurs d’énergie.


Pour Syrielle Meijas, les plateformes numériques ne sont pas seulement une contrainte, elles offrent aussi des formats inédits pour vulgariser des enjeux complexes. « Ça permet de toucher un public qui ne lirait pas forcément un long article », insiste-t-elle. Mais elle reconnaît la difficulté propre aux sujets climatiques : « Le climat, la biodiversité ou encore les enjeux énergétiques sont au cœur de l’actualité, mais c’est aussi un défi. Il faut rendre ces thématiques accessibles sans les simplifier à l’excès. »
Les risques de la vulgarisation fragmentée
Cette tension entre accessibilité et rigueur est au cœur de ce que le biologiste Patrick Mardulyn, que nous avons rencontré, identifie comme le principal risque de la vulgarisation à l’ère numérique. Pour lui, les matières scientifiques sont par nature difficiles à transmettre, et la fragmentation des contenus aggrave ce problème :
« Le risque est qu’ils simplifient excessivement les informations. Les gens peuvent s’imaginer qu’il existe des solutions simples à des problèmes qui sont en réalité très complexes. » – Patrick Mardulyn, biologiste
La vulgarisation numérique peut ainsi produire des effets contre-productifs : en réduisant des enjeux à des messages simples, elle peuvent non seulement déformer la réalité scientifique, mais aussi fragiliser la confiance dans l’information. Patrick Mardulyn va plus loin : « Il existe un risque que ces exagérations finissent par décrédibiliser la problématique elle-même. » Informer sur le climat reste nécessaire, mais certaines formes d’information peuvent, paradoxalement, nourrir le sensationnalisme ou le scepticisme plutôt que la compréhension.
Cette mise en garde ne doit pas conduire à un rejet des formats numériques, mais plutôt à interroger les conditions dans lesquelles la simplification peut rester honnête. C’est précisément dans cet espace de tension qu’ont émergé de nouveaux acteurs, qui revendiquent une autre façon de faire circuler l’information climatique.
Les « influenceur·euses climat »
Une nouvelle figure s’est imposée dans le paysage de l’information climatique : celle de l’influenceur·euse ou créateur·rice de contenu spécialisé·e sur les enjeux environnementaux. Ces acteur·rices, souvent des individus, parfois de petits collectifs, produisent et diffusent une information sur le climat en s’affranchissant des codes et des contraintes institutionnelles du journalisme traditionnel. Ils et elles maîtrisent les logiques des plateformes, en tirent pleinement parti et touchent des audiences que les médias généralistes peinent à atteindre.
En France, plusieurs comptes illustrent cette tendance. Bon Pote par exemple, s’est imposé comme une référence de la vulgarisation climatique sur Instagram et au-delà. Le compte ne prétend pas à la neutralité, il assume un engagement pour la transition écologique tout en s’appuyant sur des sources scientifiques solides.

D’autres comptes adoptent un registre plus combatif ou satirique. @ecolo_mon_cul, de l’ingénieur Pierre Rouvière par exemple, se distingue par un ton ironique et décomplexé, s’adressant à un public jeune et déjà sensibilisé, en dénonçant le greenwashing des entreprises et les contradictions des discours politiques. @vert_le_media, de son côté, incarne une posture d’activisme assumé, où l’information sur le climat est indissociable d’un appel à l’action, relayé notamment dans la Charte pour un journalisme à hauteur de l’urgence écologique, dont il a été l’un des instigateurs.
Ce qui caractérise ces acteur·rices, c’est précisément leur position à la frontière entre l’information, la vulgarisation scientifique et le militantisme. Cette hybridation n’est pas nouvelle dans l’histoire du journalisme, mais elle prend une dimension inédite, qui leur permet de construire des audiences massives sans passer par les institutions médiatiques traditionnelles. Cette posture soulève des questions sur le mythe de la neutralité journalistique. Ils se placent ainsi dans la continuité d’un débat ancien, radicalement renouvelé dans le contexte de la crise environnementale. Leur légitimité repose dès lors sur d’autres ressources que la neutralité, comme la rigueur des sources citées, la transparence des raisonnements et la qualité de la pédagogie.
En route vers un journalisme climatique hybride
Nous assistons moins à une crise du journalisme qu’à une recomposition profonde de ses formes, de ses acteur·rices et de ses normes. D’un côté, la multiplication des formats et des espaces de publication élargit potentiellement l’accès à une information climatique sérieuse, en touchant des publics qui ne fréquentent ni les médias traditionnels et n’ont pas le temps de lire de longues enquêtes. Cette tension entre engagement et neutralité et entre format court et complexité dessine les contours d’un journalisme climatique en train de se réinventer, à la fois sur les plateformes numériques et dans les médias traditionnels. C’est peut-être là le véritable défi du journalisme contemporain : non pas choisir entre la rigueur et la visibilité, mais trouver les conditions dans lesquelles ces deux impératifs peuvent coexister et se renforcer mutuellement.
