Par Maxime Vanhollebeke, Virgile Snappe, Max Boesnach, Charles Bufalino, Liam Gautier
Longtemps cantonnée à des usages purement techniques, l’intelligence artificielle est aujourd’hui un outil omniprésent au sein des rédactions. Entre gain de temps, transformation des pratiques et inquiétudes éthiques, son essor, fulgurant depuis l’arrivée des outils génératifs, bouleverse en profondeur le métier de journaliste et interroge l’avenir de la profession.
Bien que souvent décriée, l’IA rend malgré tout de nombreux services au sein des rédactions. Plusieurs avantages sont ainsi mis en avant dans la Cartographie des enjeux et usages de l’IA pour le journalisme publiée en 2025 par le Public Service Medias – Alliance for facts, une initiative internationale de médias publics dédiée aux enjeux liés à l’IA.
Un premier bénéfice essentiel réside dans le gain de temps et l’automatisation de tâches chronophages. Le rapport souligne que ces outils permettent de « prendre plus vite connaissance d’un contenu » et permettent donc d’optimiser le travail quotidien des journalistes. Comme l’explique Laurence Dierickx, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de l’IA, à l’Université libre de Bruxelles, « l’IA peut aider à résumer certains documents complexes ou encore à retranscrire des interviews« .
Un autre apport important concerne la capacité de l’IA à analyser d’immenses volumes de données. Il est aujourd’hui possible, sur base d’une grande quantité de données, « de visualiser des tendances dans des domaines extrêmement variés« , souligne encore Laurence Dierickx. Ce fut notamment le cas dans l’affaire des Panama Papers, une enquête de 2016 révélant l’usage de sociétés offshores pour dissimuler de l’argent : « Il y avait 11,5 millions de documents. Sans IA, il aurait été impossible de comprendre avec efficacité toutes ces données« , met en avant la chercheuse.

Au-delà du traitement de l’information, l’IA contribue également à la production éditoriale et permet notamment de reformuler des textes, de proposer des titres ou encore d’adapter des articles au format des réseaux sociaux numériques. Elle favorise également une diffusion plus large de l’information. La personnalisation et les recommandations sur les sites des médias, les agents conversationnels, ainsi que les traductions et sous-titres automatiques permettent à un public plus large d’accéder à une même information. Cette capacité permet de décliner de l’information sous plusieurs formats.
Entre gain de temps et perte de confiance
L’intelligence artificielle offre donc un gain de temps aux journalistes. Cet avantage s’accompagne toutefois d’une pression grandissante à produire plus rapidement. Si les tâches chronophages sont automatisées, les journalistes sont alors poussés à publier davantage, parfois au détriment de la rigueur. En facilitant la rédaction, le résumé ou la traduction, ces outils participent aussi à une certaine standardisation des contenus.
Au-delà de ces transformations, les IA présentent des limites importantes. Elles peuvent générer des hallucinations, en inventant des sources ou en produisant des informations erronées. Elles sont également susceptibles de commettre des omissions ou de déformer le sens d’un texte. Dès lors, leur utilisation peut entraîner une perte de qualité de l’information, notamment lorsqu’elles ne se limitent plus à l’automatisation de tâches chronophages mais interviennent directement dans la rédaction.
L’usage d’une IA par un·e journaliste, s’il est remarqué, peut également amener à une perte de crédibilité chez les lecteur·rices. Laurence Dierickx cite par exemple un cas révélateur : un journaliste a été sanctionné pour avoir utilisé une intelligence artificielle dans la rédaction d’une chronique. Le texte présentait de fortes similitudes avec un article déjà publié, illustrant les risques de plagiat et de perte de crédibilité liés à ces pratiques.
Dès lors, la question de la transparence se pose. Le fait d’informer les lecteurs de l’usage de l’intelligence artificielle apparaît comme un enjeu central pour les rédactions. Pour certain·es, la confiance repose précisément sur cette clarté. À l’inverse, un usage flou ou dissimulé pourrait fragiliser durablement le lien entre les médias et leur public.
La généralisation de l’IA pose un enjeu central : celui de la responsabilité humaine. « Elles ne comprennent pas, elles n’ont pas notre raisonnement« , rappelle Laurence Dierickx. Elles ne remplacent ni le jugement éditorial ni l’esprit critique, et doivent rester un moyen méthodologique et non une fin en soi. Le contrôle humain reste donc essentiel.
Un cadre pour éviter les dérives
Afin d’encadrer l’intégration de l’intelligence artificielle dans les rédactions, l’Association des Journalistes Professionnels (AJP) a publié des recommandations en décembre 2023. L’objectif n’est pas d’interdire ces outils, mais d’imposer des « balises strictes » et claires pour protéger les principes éthiques du métier.

Un point central de ce document est la mise en place d’un processus « humain-IA-humain« . Cela signifie que l’humain doit rester présent à chaque étape, la rédaction en chef doit valider l’usage de l’IA, et un·e journaliste doit systématiquement vérifier le contenu produit avant sa publication. Pour assurer une certaine transparence, l’AJP préconise que les règles d’utilisation soient validées en interne par des sociétés de journalistes. De plus, tout contenu généré par une machine doit être clairement identifié comme tel pour ne pas tromper le public.
Sur le plan de l’éthique, l’association rappelle que l’IA doit être traitée comme une source d’information non-vérifiée. Comme les algorithmes manquent de nuance et d’émotions, ils risquent de reproduire des stéréotypes, ce qui demande une vigilance constante des rédactions. Le respect absolu des sources reste également une limite à ne pas franchir, aucune donnée confidentielle ou protégée par le secret professionnel ne peut être transmise à une IA.
Le cadre fixé par l’AJP insiste également sur la sécurité de l’emploi. L’IA ne peut en aucun cas remplacer les journalistes, les éditeur·rices ou les photographes. L’automatisation ne doit pas être un prétexte pour supprimer des postes, mais plutôt une opportunité de dégager du temps pour des tâches à plus haute valeur ajoutée, comme l’enquête de terrain ou le fact-checking. En fin de compte, l’objectif est d’utiliser la technologie pour renforcer la qualité de l’information plutôt que de simplement chercher à produire en plus grande quantité.
Un usage mesuré de l’IA
Les médias belges font pour l’instant un usage mesuré de l’IA. Par exemple, la RTBF a mis en place plusieurs balises internes pour encadrer son usage dans les rédactions, avec l’idée de conserver un contrôle humain à chaque étape de la production de l’information. Les contenus générés grâce à l’IA doivent notamment être vérifiés avant publication.

Concrètement, l’IA est surtout utilisée pour des tâches techniques ou répétitives, comme la retranscription d’interviews, certaines traductions ou des corrections stylistiques. La RTBF avance donc progressivement, en expérimentant certains outils sans pour autant leur laisser une place centrale dans la production journalistique.
Cette prudence se retrouve aussi chez plusieurs journalistes, qui préfèrent limiter leur utilisation de ces technologies. C’est le cas de Guylaine Germain, journaliste indépendante et coordinatrice Égalité/Diversité à l’AJP. Elle explique ne pas avoir recours aux outils de génération de texte dans son travail : « Je n’en vois pas l’utilité. Je continue de faire mes recherches moi-même, via des sources fiables et des sites connus. » Son usage de l’IA se limite à quelques fonctions bien précises. « J’utilise des outils pour la traduction, la transcription, la veille ou encore le graphisme« , explique-t-elle, en citant notamment DeepL, Whisper ou Canva. Une utilisation qu’elle décrit comme « plutôt occasionnelle« .
Pour le reste, elle préfère continuer à travailler avec des méthodes plus classiques. « Si j’ai besoin de reformuler, j’utilise un dictionnaire des synonymes ; si j’ai besoin d’une illustration, je fais appel à une banque d’images« , précise-t-elle. Derrière cette manière de travailler, il y a aussi une réflexion plus large sur la place de l’intelligence artificielle dans le métier. « Pour des raisons éthiques, je limite au maximum mon emploi d’outils d’IA. Je les utilise uniquement si je n’ai pas d’autres possibilités.«
Comme à la RTBF, il ne s’agit donc pas forcément de rejeter l’IA, mais plutôt de réfléchir à la façon dont elle peut être utilisée sans remplacer le travail journalistique. Guylaine Germain estime d’ailleurs que ces outils pourraient être utiles s’ils permettent d’améliorer certaines enquêtes ou d’analyser davantage de données. « Si je devais utiliser davantage ces outils, ce ne serait pas pour faire toujours plus en moins de temps« , explique-t-elle. « Ce serait plutôt pour pousser des enquêtes plus loin, avoir une analyse plus précise.«
Le futur du journalisme face à l’IA
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les rédactions nourrit à la fois fascination et inquiétude. Depuis l’arrivée des outils d’IA générative capables de produire des textes en quelques secondes, la question du remplacement des journalistes par l’intelligence artificielle revient régulièrement dans les débats sur l’avenir des médias.
Face à la diminution des recettes publicitaires et à la concurrence numérique, les entreprises de presse cherchent depuis longtemps des moyens de réduire leurs coûts. Dans ce contexte, l’IA peut apparaître comme un outil séduisant pour les directions de médias. L’automatisation devient alors un argument économique autant qu’un choix technologique. La question centrale devient alors celle du modèle éditorial que les médias souhaitent adopter. « Tout dépend de ce que recherche le journal, la qualité ou la quantité« , résume Laurence Dierickx. « S’il veut de la quantité, il n’y a même pas besoin nécessairement de journalistes, il peut générer tout ce qu’il veut et corriger ensuite. »
Pour la chercheuse, l’avenir du métier pourrait donc passer par une transformation plutôt qu’une disparition. Dans ce scénario, la valeur du travail journalistique se déplacerait vers des compétences plus spécifiques : investigation, vérification de l’information, analyse et mise en perspective. Cette évolution pourrait aussi redéfinir le profil des journalistes recherché dans les rédactions. « Il y aura davantage de demandes pour un journalisme à haute valeur ajoutée« , explique-t-elle. Autrement dit, des journalistes capables d’apporter ce que les machines ne peuvent pas produire seules : l’expertise, l’enquête de terrain et la compréhension minutieuse des enjeux.
