Bouger bien ou bouger trop ? L’équilibre fragile d’un kiné très sportif

Laureline Léonard

À 23 ans, Louis est kiné spécialisé en musculosquelettique et sportif acharné. Il soigne les douleurs des autres avec une empathie clinique qui se heurte à un goût du dépassement de soi presque addictif. Les contradictions de ce soigneur qui prône la mesure et poursuit l’excès se dessinent au fil de son discours.

Louis étudie à Louvain-la-Neuve. Ses messages indiquent de suivre les panneaux « accès cinéma », accentués en rouge dans le labyrinthe gris bitume des parkings sous-terrain. Il attend à la surface, les mains au fond des poches pour se protéger du froid, un sac de sport aux pieds. Il suggère de s’installer dans un café avec une boisson chaude. Les sièges contre la baie vitrée sont libres. Ainsi à côté de la fenêtre, la lumière morose tombe sur ses yeux et intensifie leur douceur tranchante : ni gris, ni bleus, ni verts, ou bien les trois à la fois. Peut-être encore soulignés par ses cernes mauves. De Louis émane une sérénité confiante, malgré ses plaisanteries nerveuses sur le stress des cours, des échéances et du second master en « Travaux manuels ». À vingt-trois ans, il est déjà diplômé en kinésithérapie et réadaptation. Il complète sa formation avec une spécialisation médicale de raisonnements cliniques en musculosquelettique. « La kiné générale, si tu veux, mais beaucoup plus poussée. »

Dès l’enfance, Louis aspirait à autre chose qu’un travail de bureau. Il voyait tous les jours son père banquier revenir à la maison les yeux ternes, les épaules basses, tandis qu’il assistait, impuissant, à la souffrance d’une mère atteinte de douleurs chroniques. De ce sentiment d’impuissance et de ce rejet d’une vie bureaucratique sont nés une passion pour les sciences et un amour pour la complexité du corps humain. Plus que tout, Louis aime pratiquer et observer les sports, étudier les possibles du corps. Le dépassement de soi le captive. Au fil des ans, sa curiosité et sa fascination se sont exacerbées. Louis aime les gens, il aime les sciences et les sports, il veut être indépendant, utile… alors, la kinésithérapie l’appelle comme un choix évident. Cette discipline l’attire pour ses exigences aussi bien intellectuelles que physiques, mais également pour l’humanité qu’elle demande. « Tu sais ce que c’est, le biopsychosocial ? » Ce paramètre englobe d’une part la biologie physique de l’origine de la douleur, et la croise avec les contextes psychologiques et sociaux qui impactent l’ampleur de la souffrance. La réflexion conséquente que requiert la part biologique ne se suffit pas à elle-même, les soins demandent écoute et empathie, et Louis reconnaît là ses qualités premières.

« Je veux juste aider les gens de mon mieux, que ce soit physique ou psychique. »

La pratique professionnelle de Louis débute encore. Pour autant, il a déjà eu l’occasion d’expérimenter la kiné sportive et le traitement de douleurs chroniques, qui sont les deux domaines dans lesquels il compte se spécialiser. Louis explique avoir autant appris de ses cours que de ses patient·es. Les études apportent la théorie, mais les patient·es enseignent l’humain et constituent parfois des leçons de vie. Ce qu’iels retiennent, ce n’est pas la connaissance, c’est le sourire, l’accompagnement, le contact, la bienveillance, l’écoute. Des choses qui ne peuvent que s’apprendre par la confrontation directe.

C’est par cette confrontation que Louis a pris conscience du privilège de posséder un corps capable de courir, de sauter, de se déplacer. Peu après ses débuts, il a été amené à traiter un jeune homme de son âge, partageant sa pratique sportive, mais devenu tétraplégique suite à une banale chute dans les escaliers. En lui réapprenant à utiliser ses jambes, à marcher, Louis a été conduit à reconsidérer le fonctionnement de son propre corps avec une gratitude nouvelle. Son métier est un équilibre complexe qui nécessite d’être empathique et d’apporter soutien et chaleur, sans s’investir au point de souffrir des maux traités. Pour certains camarades de Louis, c’est la part la plus dure. Pour lui, « Ça va. Pour l’instant. »

« C’est le principe du fais ce que je dis, pas ce que je fais. »

À ses patient·es il recommande une astuce simple : « Un sport qui te plaît. Parce qu’un sport qui te plaît, tu vas le faire. » Mais il n’applique lui-même ce conseil qu’à demi. Sa relation à son propre corps est pleine de gratitude, mais aussi empreinte de toxicité. Alors qu’il recommande la mesure à ses patient·es, il recherche pour lui-même un dépassement de soi excessif qu’il justifie par l’adage « C’est le cordonnier le plus mal chaussé ». Louis poursuit cette sensation enivrante de pousser toujours plus loin ses limites, presque trop loin. Celle du corps qui crie d’arrêter alors que le mental crie de continuer, un accomplissement mental et orgueilleux au prix d’une souffrance physique temporaire. Et cette habitude ne date pas d’hier. Par exemple, le premier sport pratiqué par Louis a été le judo, même s’il n’y prenait aucun autre plaisir que celui de la présence de son meilleur ami. Quand celui-ci a déménagé, Louis a arrêté le judo, mais pas les sports pratiqués pour des raisons ambiguës.

Vers ses 16-17 ans, Louis a commencé la musculation pour « vaincre les gènes héréditaires de petit maigrichon » et son manque de confiance en lui. Le premier apport de cette pratique a été de voir son corps bouger et s’améliorer, la satisfaction d’être capable. Louis a alors découvert dans le sport la médication par excellence pour sa santé mentale. S’il s’est lancé dans la musculation d’abord et surtout pour se plaire à lui-même, il admet aussi le désir de plaire aux filles et de correspondre à des dictats sociétaux qu’il sait aujourd’hui irréalistes.

Durant sa deuxième année d’université, Louis s’est découvert une nouvelle barrière. Détestant la natation, il a réalisé être fondamentalement incapable de nager un 300 mètres, performance possible pour 50 % de ses camarades sans le moindre entraînement préalable. « C’était trop dur, j’avais pas la technique, j’étais au niveau zéro. » Au début, la frustration a prédominé, mais Louis entretient « une relation toxique avec l’échec ». Être au « niveau zéro » l’excite, parce que cela laisse place à l’amélioration. Arriver dans un domaine où il n’y a plus d’amélioration possible, il n’en voit pas l’intérêt. Il veut se dépasser. Alors, pendant un an, il s’est entraîné sans relâche, comme un fou. Et deux semaines avant l’examen, il a attrapé une pneumonie. Tout son entourage lui a fortement déconseillé de passer l’épreuve, même son médecin ! Mais Louis n’écoutait pas. Il voulait se prouver qu’il en était capable. Il s’est présenté, mauve et blanc et vert, en lançant à ses amis la semi-plaisanterie : « Les gars, si vous me voyez pas remonter, venez me chercher. » Et cet examen, il l’a réussi. Mais ce succès n’a pas guéri la toxicité puisque, encore aujourd’hui, Louis conserve avec la natation cette relation malsaine addictive. Nager, malgré tous ses bienfaits, reste pour lui synonyme de souffrance et de frustration. Pourtant, à chaque fois, il peut se dépasser et s’améliorer un peu plus. Et il adore ça.

On pourrait croire que cet épisode est exceptionnel. Mais les récits sportifs de Louis se ressemblent tous. Il en va de même pour la course à pied. Malgré un mauvais cardio déjà souligné par la natation, il a commencé la course par un marathon de deux heures quinze de « pure souffrance », qu’il a « fini, mais subi ! » Après tout, Louis se voyait mal conseiller à ses patient·es d’améliorer leur endurance alors qu’il n’en pratiquait pas assez lui-même. Comme la natation, Louis n’aime pas courir, pourtant il continue à s’y contraindre.

Il aime pousser son corps trop loin, comme il aime la souffrance physique qui va avec. Peut-être, réfléchit-il à voix haute, « pour retrouver un sentiment de contrôle ». Certains maux ne disparaîtront jamais complètement, malgré toute sa bonne volonté. Cette impuissance à guérir complètement certains cas génère chez Louis un syndrome de l’imposteur. Il ne comprend pas qu’on le remercie quand il a l’impression d’avoir échoué, quand il voudrait en faire plus. Le sport, là aussi, lui est salvateur.

« Le sport, ce n’est pas seulement bénéfique, c’est vital. »

Louis insiste : le corps humain est fait pour dépenser de l’énergie. Plus on en dépense, plus on rentre dans un schéma sain — toujours dans la mesure, précise-t-il, puisque trop de sport est mauvais aussi. « Le sport réduit de 60 % toutes causes de mortalité confondues. Cite-moi un seul médicament qui fasse aussi bien. » Pourtant, l’immobilité est imposée partout, même en kiné. À l’école, en cours, les élèves sont tenu·es de demeurer assis·es et immobiles plusieurs heures d’affilée. Pourquoi ? Pourquoi le sport n’est-il pas plus mis en avant, pas plus promu, à l’école, dans les villes, dans la société ? Louis déplore qu’en ville, les enfants soient peu éduqués au mouvement. « J’ai grandi à la campagne. Les gosses sont amenés à bouger et sortir, dans les bois, ils prennent leurs vélos pour aller retrouver des copains, ils vont courir dans les champs… » Ce n’est pas le cas en ville et, pour compenser ça, Louis trouve que les institutions et les structures devraient plus encourager le sport. Ça l’agace, son ton se tend.

Mais Louis parvient-il à appliquer ses propres conseils ? Il rit nerveusement de cette question. Il les suit de son mieux. Pour la dépense énergétique, c’est facile, il est hyperactif, bouger est pour lui un besoin vital. Concernant ses conseils de sommeil et d’alimentation, « il n’y a rien à faire, on est humains. On ne peut pas être parfaits, mais le plus important c’est de faire des petits efforts ». Il ne revient pas sur la relation entre le sport et le plaisir, déjà oubliée, déjà laissée derrière lui. Conseil essentiel donné aux patient·es, mais négligé dans sa propre synthèse.

« L’important, c’est de bouger. Bouger, bouger, bouger. Tu peux mettre ça à la fin. »