Charles Masset : l’ironie du sport

Valentine Decort

Sur ses réseaux sociaux, Charles Masset renverse les codes sportifs à l’aide de concepts décalés afin de promouvoir le plaisir de l’activité sportive sur la performance.

Je marche dans l’avenue Charles Schaller, à Auderghem. Il fait très calme en ce mercredi 29 octobre 12 h 21. Au bout de la rue, l’entrée de la forêt de Soignes. Face à moi, une grande grille en métal. L’une des boites aux lettres porte l’inscription Crolle. Je suis au bon endroit. De l’autre côté des barreaux, un terrain de hockey sur gazon. C’est drôle que les bureaux de mon interlocuteur se trouvent juste à côté d’une infrastructure sportive. Il m’apprendra d’ailleurs qu’il a pratiqué le hockey toute sa jeunesse. Le voilà qui apparait « Salut ! Mince, j’ai oublié le badge. J’arrive ». Quelques minutes plus tard, il m’ouvre le portail et me conduit dans une longue salle lumineuse remplie de bureaux et d’ordinateurs. Trois hommes, dont son frère, sont en train d’y travailler. Après les avoir salués, nous montons quelques escaliers encombrés par des bannières sportives pour nous retrouver dans une petite pièce avec un salon et un bar. Il me propose de m’installer dans l’un des petits fauteuils gris, tandis que lui prend place de l’autre côté de la table basse. Je me saisis de mon téléphone afin d’enregistrer notre conversation. « Maintenant, je ne peux plus dire de conneries », me dit-il de sa voix éraillée.

Charles Masset, 29 ans, cheveux roux bouclés, porte une barbe de quelques jours et ne quitte jamais ses chaussures de sport, même avec un jeans. Fervent passionné de vidéo, il a commencé par en publier sur Facebook où il partageait sa vie estudiantine à Namur lorsqu’il étudiait la médecine, puis l’ingénierie commerciale. Des études qu’il a abandonnées pour se consacrer à quelque chose de plus créatif. Cette envie l’a conduit à travailler en tant qu’indépendant dans l’audiovisuel. Il y a quatre ans, le vidéaste a créé sa boite de production Crolle avec son frère. Ensemble, ils produisent des reportages et des documentaires, de la publicité et des capsules sur divers sujets, mais, dès que l’occasion se présente, ils se concentrent sur le sport. « Il y a un gros ADN sport dans tout ce qu’on fait parce qu’on adore le sport », m’explique-t-il. Aujourd’hui, il partage son temps entre son travail de vidéaste pour Crolle et la création de contenu pour ses réseaux sociaux personnels.

« Je trouve ça cool de ramener un côté humour là-dedans pour un peu casser cette image du sportif performant, beau et parfait. »

Sur son profil Instagram, suivi par 70 000 personnes, Charles partage presque exclusivement des vidéos sur son quotidien sportif de manière décontractée : il se filme de près, sans filtre et s’exprime avec second degré. « Je trouve ça cool de ramener un côté humour là-dedans pour un peu casser cette image du sportif performant, beau et parfait », me confie-t-il. Il aborde le culte sportif avec ironie quand il confond volontairement, dans l’une de ses vidéos, un défilé pour les tenues des JO d’hiver avec une compétition sportive. Il se met en scène en train de s’échauffer, de se comparer avec ses « concurrents », d’essayer sa tenue et d’analyser le parcours qui est en réalité un podium. Lorsqu’il se rend compte de la vraie raison de sa présence, il s’interroge sur sa légitimité au vu de ses compétences sur des skis (extraits de chute en ski).

Parmi ses vidéos, plusieurs concepts, comme le Pit-Stop, une référence à l’arrêt technique dans les courses automobiles, dont le but est de « mettre en avant des lieux pas sexy où il est chouette de s’arrêter faire une pause à vélo » pour recharger ses batteries avec une bière et des frites. Il existe aussi le Local Legend : un concept créé par Strava, une application sportive, qui, à partir des itinéraires enregistrés par les coureurs, détermine des segments. Le titre de Local Legend, symbolisé par une couronne de laurier virtuelle, est attribué à celui qui a parcouru le plus de fois le segment choisi au cours des 90 derniers jours. Par exemple, Charles a fait 100 tours de l’Altitude Cent, un rond-point qui correspond à la plus haute altitude de Bruxelles.

Cette pratique du Local Legend est un moyen de se challenger et de rendre ludique la course à pied : « Tu vois la course à pied fondamentalement, c’est chiant », avoue Charles. « Mais là, avec ce concept-là, ça rend le truc un peu amusant et chouette. » Il aime aussi ce côté accessible qui permet, selon lui, à tout le monde d’essayer de décrocher un prix. En plus, ce défi constitue un moyen de montrer à la population bruxelloise qu’il est possible de pratiquer le sport en milieu urbain et que la capitale est pleine de ressources. Dans ce but, l’influenceur met en avant des lieux de Bruxelles de manière assez atypique. Dans la vidéo où il a parcouru 50 fois le segment appelé « palais de justice — climb », il court, mais il parle aussi des environs, en présentant l’édifice en travaux.

Charles n’est pas rémunéré pour ce type de concept, mais cette activité lui offre des possibilités de partenariat. Il envisage d’ailleurs de s’associer avec des offices du tourisme en Belgique et en France afin de mettre en évidence des endroits d’intérêt et d’y créer un Local Legend. L’objectif est d’attirer des sportifs dans des lieux intéressants.

« Je suis pas bon, mais je suis brave »

Au-delà du caractère plaisant, Charles souhaite encourager la pratique du sport en mettant l’accent sur l’effort et le plaisir de l’activité physique plutôt que sur la performance. Dans sa bio, on peut lire : « Je suis pas bon, mais je suis brave », une devise qu’il a d’ailleurs mise en musique. Cette phrase, dite par hasard lors de son premier Local Legend au Palais de Justice, a eu un réel écho auprès de ses abonnés : « Je ne me suis jamais sentie aussi comprise », a écrit une abonnée dans les commentaires. Le mot brave peut être entendu de façon péjorative pour désigner quelqu’un de trop gentil. Selon Charles, « c’est une pure qualité, brave », car c’est être courageux.

Son compte Instagram a connu un vrai engouement à partir de ce concept décalé. « Perso, je vais me faire un petit segment près de chez moi pour devenir aussi un Local Legend », a commenté dose2sport, et il n’est pas le seul à vouloir obtenir une médaille. Charles a construit une communauté qui est pour lui une force, car elle le pousse à se dépasser, mais il partage aussi les activités de ses abonnés pour qu’ils se motivent entre eux. Charles s’y sent intégré : « Je n’aime pas trop voir le créateur de contenu et sa communauté, je me considère dans la communauté. »

Pour la rencontrer, Charles a créé son tout premier événement, le 10 décembre 2025, « La boucle des Braves », où se mêlent raclette et course. Une idée qui lui est venue lorsqu’il a constaté que, pour éliminer ce repas calorique, il fallait se dépenser pendant deux heures. Partant de ce constat, les inscrits, seuls, en duo ou par équipe en relais, doivent courir le plus de fois possible la boucle d’un kilomètre en deux heures. À la fin du chronomètre, soirée raclette ! Un projet qui met en lumière sa vision du sport : le partage et les bons moments entre amis.

N’ayant pu m’inscrire à la boucle - toutes les places de l’événement se sont écoulées en moins de 24 heures – c’est donc en tant qu’observatrice que je me rends devant la Maison communale de Watermael-Boitsfort où règne une ambiance bon enfant. Quelques coureurs sont déguisés, il y a un Jules César, un sapin de Noël, un Dalton… Sur les dossards, on peut lire des noms d’équipe comme « La raclure de la raclette », mais aussi, « Je cours pour manger ». Je vois Charles s’agiter de part et d’autre de la place. Il passe à côté de moi sans me reconnaitre, certainement préoccupé par l’organisation et le bon déroulement de cette soirée. Derrière moi, un homme le félicite et l’influenceur lui répond : « Tu me le diras quand ça sera terminé. »

À 19 heures, plus de 1000 personnes se rassemblent devant l’arche de départ où est inscrit : « Si vous n’êtes pas bons, soyez braves. » Le public est très hétérogène : des familles avec des enfants, des cheveux gris, de jeunes adultes, des étudiants et une femme en fauteuil roulant poussée par un homme en kilt. Sur un air solennel, le départ est donné par « l’hymne des Braves » joué à la cornemuse et le discours de Charles : « On a voulu organiser une course à pied. Malheureusement, aucun bon coureur ne s’est inscrit. Il n’y a que des braves, faites du bruit ! » Ensuite, la fanfare Polo’s Band, formée d’hommes coiffés de casquettes bleues, accompagne toute la durée de la course. L’ambiance est festive : certains courent bière ou raclette en main. Au ravitaillement, pas de fruits, mais bien de la charcuterie et du fromage.

Parmi les coureurs, le duo « Les p’tits chats », formé d’Arthur et de Cyril. Le premier suit depuis peu l’influenceur sur Instagram et le second ne le connaissait pas du tout. Il est venu, car « l’événement est original. Genre, c’est en semaine, c’est en ville, avec ce concept de relais, et après tout le monde bouffe. »

« Ici, on ne collectionne pas des médailles. On collectionne des moments »

À la fin des deux heures a lieu la « boucle d’honneur » où tous les bénévoles et l’équipe d’organisation, dont Charles, courent avec les participants un dernier tour. Ensuite, ils se rassemblent sous un chapiteau où sont remises les seules récompenses : deux meules d’or, l’une pour le Local Legend masculin et l’autre pour le Local Legend féminin. Sinon, tous les coureurs obtiennent un « Passeport de la Bravoure » afin de garder une trace de cette boucle et des prochaines, car « ici, on ne collectionne pas des médailles. On collectionne des moments ». À la dernière page se trouve la charte des Braves, dont le maitre-mot est l’amusement.

Ce soir, Arthur croit avoir compris la philosophie : « Je pense que c’est ça être brave, savoir se dire "ouais, j’ai fait 15 fois le même tour d’un même pâté de maisons". » Le duo reviendra sans hésiter avec des amis supplémentaires et surtout avec l’objectif de battre leur record de nombre de tours… ou de quantité de raclettes englouties.

À travers ses vidéos et ce premier événement, Charles a su rassembler une communauté autour de la même vision du sport : « Courir sans pression, sans chrono, juste pour le plaisir. » Comme il l’a annoncé sur ses réseaux sociaux, ce n’est que le début de l’ère des Braves…