Anne-Sophie Dubus, 42 ans, est professeure de handidanse pour Sportéa. Entre passion et travail, elle veut partager son art avec celles et ceux qui n’ont pas toujours la possibilité d’y prendre part.
Centre sportif de Woluwe-Saint-Lambert. J’arrive devant la salle et j’attends mon interlocutrice. L’endroit est rempli de vie. On peut entendre des enfants rire et crier en se rendant dans les vestiaires. La porte du studio est ouverte. Une rangée de grands miroirs revêt le mur gauche derrière des plinths en mousse. Sur le côté droit, de larges fenêtres offrent une vue d’oiseau sur la salle de sport d’en bas. Les néons, seules sources de lumière, et les blocs de béton donnent un aspect industriel à la salle.
J’aperçois sa tête qui se profile dans l’escalier. Anne-Sophie Dubus débarque, accompagnée de son papa et d’un grand sourire. On s’installe.
Lorsqu’elle était plus jeune, Anne-Sophie a commencé des études de biochimie. Parcours logique, vu qu’elle s’est spécialisée en biologie lors de ses secondaires. Mais depuis l’âge de six ans, elle s’épanouit dans la danse classique. Elle a même donné des cours dans son école de danse dès ses 18 ans. Grâce à son père, éducateur spécialisé, et à quelques jobs d’étudiante en tant qu’éducatrice, elle « baigne dans le monde du handicap  » depuis longtemps déjà. Après une longue hospitalisation lors de laquelle elle se rend compte de son amour pour le secteur de l’aide aux personnes handicapées, son futur devient plus incertain. Elle choisit finalement de se réorienter dans ce domaine. Elle devient tout d’abord éducatrice spécialisée dans un home pour personnes handicapées, puis cheffe éducatrice, mais, suite à une restructuration, elle quitte son travail pour allier ses deux passions : la danse et l’aide aux personnes handicapées. Son conseil, presque sous la forme d’un mantra : « Comme pour tout métier, si vous ne prenez pas de plaisir, arrêtez.  »
« Les voir sourire, c’est déjà un bon point  »
Maintenant, elle a 42 ans. Elle dispense le cours de handidanse à titre indépendant depuis 2018, en partenariat avec Sportéa, une fédération de sports adaptés reconnue par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Son objectif pour ses élèves ? « Les voir sourire, c’est déjà un bon point  ». Elle sourit en disant cela, mais ce sport reste tout de même du sérieux, il faut le rappeler.
Mais en quoi consiste la handidanse ? En termes pratiques, il est possible de le découvrir sur le site Web de Sportéa (anciennement connue sous le nom de FéMa). La session se tient chaque mois, le mardi, de 11 h à midi. Elle est destinée aux adultes âgés de plus de 18 ans, appartenant à une organisation, et présentant un handicap intellectuel léger ou moyen. Un cours accueille en moyenne dix participants et au moins un accompagnant spécialisé doit encadrer celui-ci. Le tarif est fixé à cinq euros par participant, mais les membres de Sportéa bénéficient d’un accès gratuit.
Vient ensuite la question qui fâche : le subventionnement du handisport. « Assez financé, certainement pas  », me rétorque-t-elle directement lorsque je lui demande ce qu’elle en pense. Elle donne de moins en moins d’heures de cours. Les deux heures par semaine ont rapidement été réduites à une, puis à une heure toutes les deux semaines. Malheureusement, cette réduction a été déciée par Sportéa pour des raisons budgétaires.
L’annulation d’une partie de ces séances n’est qu’une des conséquences du manque de financement du milieu du handisport. En effet, à l’exception des fédérations de handisport qui ont vu leurs subventions augmenter de 6000 euros pour l’année 2025 (de 524 000 euros à 530 000 euros), depuis 2024, le gouvernement n’a pas augmenté son soutien financier pour les autres domaines du secteur handisportif. De plus, en raison de réductions budgétaires prévues par le gouvernement pour les « subventions facultatives  », l’on peut supposer que le budget de 2026 n’augmentera pas davantage. Il pourrait même être potentiellement réduit, ce qui freinerait toujours plus l’accès au sport pour les handisportifs amateurs, qui n’ont déjà que peu d’infrastructures adaptées.
« La handidanse, c’est un partage. Je leur transmets ma passion et ils me dévoilent leur sourire et leur bonne humeur  »
Malgré ce contexte peu encourageant, quand les premiers élèves arrivent, la bonne humeur est au rendez-vous. Anne-Sophie prend des nouvelles de tout le monde sans exception, bien que ce soit un nouveau groupe et qu’elle les connaisse très peu. En outre, les groupes ont augmenté avec la réduction des heures de cours. Ils sont maintenant un peu plus d’une dizaine. Pendant la séance d’entraînement, les élèves s’inspirent de leur professeure et certains aident même d’autres élèves à effectuer les exercices d’assouplissement.
Pendant que la musique enveloppe la pièce, les élèves prennent part aux exercices dans la bonne humeur. On entend quelques éclats de rire et de petites blagues. Presque tout le monde est souriant. À la pause, Anne-Sophie se renseigne auprès d’un élève resté sur le banc. « Il a eu mal au ventre cette nuit  », explique l’éducateur qui l’accompagne. On peut donc le voir : le partage, c’est plus qu’une règle, c’est une méthode de travail pour Anne-Sophie.
Quand Sportéa rend accessible financièrement son cours pour les élèves, elle le rend attirant humainement grâce à sa bonne humeur et son envie de bien faire. L’enseignante de handidanse souhaite que ses élèves s’amusent en se dépensant, sans « pousser à la performance  ». Cependant, il y a tout de même « beaucoup d’apprentissage malgré tout, il y a la chorée, l’apprentissage pour la mémoire…  ». Avec beaucoup d’émotions, elle me confie même que, dans une des institutions où elle travaille, une personne qui a perdu la mémoire à court terme arrive à suivre les chorégraphies. « Donner ces cours, c’est une passion, un partage avec la possibilité pour eux [les élèves] d’apprendre certaines compétences.  »
Cette « philosophie  » de la handidanse est le fruit de la réflexion personnelle de l’enseignante, car l’histoire de cette discipline est assez récente. Historiquement, le terme handidanse a été déposé par la Fédération française de handidanse, fondée en 1994. Cette organisation avait comme objectif de rendre la pratique accessible à toute personne atteinte d’un handicap. Mais, même avant l’adoption du terme proprement dit, certains précurseurs avaient élaboré un cadre permettant à de nombreuses personnes de s’exprimer et se dépenser grâce à la danse. C’est le cas de Hilde Hoger, danseuse professionnelle à Vienne, l’une des premières à proposer de la danse inclusive (principalement pour les personnes atteintes de trisomie 21) dès les années 1960. Lors de ses cours, des danseurs professionnels et des personnes à déficience mentale se côtoyaient pour partager leur passion pour la danse.
En Belgique, les propositions de danse inclusive ou handidanse sont plus tardives. L’on peut mentionner Para Dance Belgium, organisation fondée en 2009 sous le nom de Fédération belge de danse en fauteuil roulant, qui, depuis lors, propose des cours de danse en fauteuil. En ce qui concerne les personnes à déficience mentale, les initiatives sont plus récentes, mais toujours peu nombreuses. La danse inclusive devient lentement de plus en plus accessible, mais, en ce qui concerne plus particulièrement la handidanse, le cours de Anne-Sophie est l’une des rares offres disponibles en Belgique.
Il faut également noter que la « danse inclusive  » et la « handidanse  » sont deux termes souvent utilisés dans des contextes différents, le premier qualifiant généralement des cours où des personnes à déficience mentale et/ou physique dansent avec des personnes n’ayant pas de handicap, alors que le second définit principalement les cours n’admettant que des personnes à déficience mentale.
En ce qui concerne le cours d’Anne-Sophie, il est organisé sous quatre types d’exercices : des échauffements au sol et debout, l’apprentissage d’une chorégraphie et une séance de relâchement composée de jeux et d’une « danse finale  ».
cours commence. Elle ne mentait pas lorsqu’elle disait qu’elle était douée en danse classique : sa souplesse est impressionnante. Les élèves la suivent et rient, mais ça n’a pas l’air évident. Tous les exercices y passent : de faire le « papillon  » avec ses jambes en étant assis par terre à essayer de toucher ses pieds avec ses mains en ayant les jambes tendues. Pour motiver les troupes, de la musique pop résonne dans toute la pièce.
Place aux échauffements debout ! D’abord, tout le monde échauffe ses bras, puis ses hanches. Le rythme est rapide et l’on transpire. Lors d’un exercice de squats, tous les élèves s’exclament ironiquement « Oh non !  » en affichant un grand sourire.
Après une petite pause, la danse peut enfin commencer ! Les danseurs travaillent leur coordination et répètent la chorégraphie qu’ils apprennent depuis quelques cours. Chacun fait de son mieux et certains semblent s’y mettre vraiment à fond. Anne-Sophie demande aux plus motivés de montrer aux autres les pas à réaliser. Elle les félicite et puis annonce le commencement des jeux.
La musique bat son plein. Chacun prend part à une sorte de jeu de « chaises musicales  » : les apprenants dansent librement, puis, lorsque la musique s’arrête, ils doivent attraper un des plots disposés par terre avant qu’il n’en reste plus. Les rires éclatent, l’amusement est à son comble et tout se déroule dans la bonne humeur. Quand il ne reste plus qu’un plot, tout le monde s’exclame « tricheur !  » lorsqu’un des finalistes reste trop près du cône. Vient ensuite le deuxième jeu où le but est de parcourir la salle sur des demi-pointes en restant droit. Ce n’est pas facile et tout le monde n’y arrive pas, mais il n’y a pas de jugement, seulement une joie commune.
La leçon se termine par la danse finale. Pendant qu’une musique plus calme détend l’atmosphère, les danseurs s’étirent après une leçon intense et stimulante. Un repos bien mérité pour ces sportifs.
Après ce cours riche en rires et en exercices, la professeure et les élèves ressortent contents. Après tout, « un bon cours, c’est un cours où il y a eu un échange et un partage de plaisir avec ses élèves  ». Je pense que l’on peut affirmer sans trop d’hésitation que c’était un « bon cours  ».
