Au croisement du sport et de l’art, la danse brouille les genres. Dans une quête d’excellence, l’engagement est à tous les niveaux entre horaires à rallonge et blessures minimisées. Certains danseurs se jettent à corps perdu dans leur pratique. Le rêve d’enfant se transforme alors parfois en une illusion perdue.
Corps alignés, silhouettes droites, regards concentrés, la sueur perle, glisse, disparaît dans le haut noir des danseurs. Des battements de jambes, secs, fendent l’air. À la barre, les torses pivotent, les bras s’ouvrent, se déploient, sculptent l’espace. Jubilante, férocement parfaite, la danse classique réclame l’excellence à chaque seconde. L’exercice consume, mais la danse se poursuit : brute, exigeante, vorace. Le junior ballet de l’Europa Danse Company (entre 18 et 23 ans) est en pleine répétition du Lac des Cygnes. Certains membres ne sont pas présents. Blessés.
La cause est en grande partie psychologique : « chaque début d’année, les deux-trois premiers mois, il y a encore beaucoup de stress », déclare Laurent Drousie, chorégraphe et directeur de la compagnie. À chaque enchaînement, le corps se tend, se crispe et parfois lâche sous la pression. Le moindre faux mouvement peut se payer cher. L’exigence, et la rigueur imposées créent un trop-plein, trop dur à contenir pour de jeunes gens triés sur le volet après auditions, qui misent leur avenir dans cette formation. Dans cet univers ultra-concurrentiel, se faire une place passe par une attitude irréprochable. « Si tu n’as pas le bon comportement, tu n’auras jamais de boulot parce qu’il y en aura 20 devant toi qui seront dans le bon état d’esprit et qui auront donc plus de chances d'avoir le job » martèle Sidonie Fossé, chorégraphe à la tête d’un autre junior ballet bruxellois.
Ces formations à plusieurs milliers d’euros sont un tremplin, une ultime étape, avant de tenter de se faire une place dans le monde professionnel d’ici un à deux ans. En sortant, chaque élève vise une place dans une compagnie. Une carrière de danseur professionnel est courte ; la plupart s’arrêtent entre 30 et 40 ans. Dans le studio, toute minute d’entraînement compte.
« Chaque début d'année, les deux-trois premiers mois, il y a encore beaucoup de stress ».
Les standards des chorégraphes sont placés très hauts. Sans vouloir reproduire l’enseignement archaïque, harassant de ses anciens professeurs de l’Opéra de Paris, le chorégraphe Laurent Drousie n’hésite pas à être strict, sévère avec eux. « Les parents (des élèves) pensent que je suis un tyran » mais d’après lui, le résultat en vaut la peine. « Ils voient leur enfant sur scène après une si petite période avec nous, et ils font : ‘mais c'est impressionnant’ ».
Un rêve emporté
Au milieu de cette troupe hétérogène dirigée par Laurent Drousie, accueillant des danseurs internationaux venus aussi bien de la péninsule ibérique que d’Israël, un danseur s’entraîne avec précaution, seulement 1 heure par jour. Au fond du studio molenbeekois, Marius Mathieu se remet doucement de deux blessures. L’Europa Danse Company n’est qu’un passage éphémère, une remise en route pour ce danseur professionnel qui a découvert enfant le ballet classique, il y a bientôt une quinzaine d’années.
Au sein de l’école Choreart, en 2011, à Uccle, Marius a 9 ans, son buste est droit, son regard fixe, rivé sur la glace tandis que les pointes de ses pieds se lèvent au rythme incessant du « 1,2 et 3 » lancé à l’autre bout de la salle par son professeur. Il a de l’énergie à revendre. Rapidement, on le « met au devant de la scène ». Les heures de cours s’enchaînent.
À 12 ans, un rêve naît devant la série documentaire Graines d’étoiles qui suit de jeunes danseurs de l’Opéra de Paris. Il se voit sur le parquet de Garnier. Alors, il passe des auditions et est pris dans une première école à Paris avant de rejoindre à Cannes un pôle supérieur de danse. Loin de sa famille, c’est un déchirement pour le jeune garçon : « j’en ai beaucoup pleuré ». Pourtant, comme beaucoup de danseurs, le déracinement est une étape obligée, l’opportunité se présente à l’étranger.
Après deux ans à Cannes, Marius s’engage à l’académie puis au Junior Ballet de l’Opéra national de Vienne. Cinq années au cœur de l’institution autrichienne, entre excellence et angoisse. Avant chaque audition pour intégrer les compagnies, la même peur le submerge : « je me sens très stressé, je ne peux pas manger, je me dis c'est maintenant ou jamais ». A Vienne, en tant que réserviste, il peut prendre une place au pied levé dans le corps de ballet, il se doit de tout connaître : le rythme, la gestuelle, chaque air de musique.
En 2019, toujours à Vienne, il décroche une prestigieuse distinction au Youth America Grand Prix dans la catégorie « contemporain ». Pour arriver à ses fins, il a poussé son corps à bout, 13 heures d’entraînement par jour sur 8 mois. Si physiquement il excelle, mentalement, il encaisse : « j’étais fatigué 24h sur 24 ». Avec ce prix en poche, il obtient quatre bourses, noue des contacts. Son avenir professionnel semble en bonne voie.
À Vienne et lors de ses débuts en République Tchèque, au ballet de Pilsen en 2023, malgré la cadence, son corps répond toujours présent. Marius enchaîne huit heures de travail quotidien réparti entre cours du matin, longues répétitions, retour le soir avec parfois un show prolongé jusqu’à 22h.
Dans cette quête d’élévation, la reconnaissance du public devient une nécessité absolue. «On a besoin d'être dans la lumière. On a besoin des applaudissements. C'est une insécurité totale (pour l’artiste) », déclare Laurent Drousie. Combler le désir du public s’accompagne de cette envie de perfection. Comment avoir la gestuelle idéale ? De quelle manière rendre un enchaînement le plus naturel possible ? Quand Marius Mathieu rentre chez lui, après une répétition, il se repasse chaque mouvement dans sa tête.
Pour arriver à intégrer une compagnie, rien n’a été inné : « Je ne me vois pas comme un danseur qui a énormément de talent, mais j'ai beaucoup travaillé ». Ce dévouement se retranscrit dans chaque pan de sa vie : « Je ne bois pas. Ce n'est pas parce que je n'aime pas, mais parce que je le sens pendant trois jours et que j'aime être toujours au top de ce que je peux faire ». Entre vie professionnelle, vie amoureuse et vie sociale, Marius a souvent privilégié la première, délaissant le moindre plaisir de son quotidien. 150 dates par an, 3 spectacles à connaître en même temps, il ne compte plus les heures sur le parquet à répéter les enchaînements. Mais petit à petit, la mécanique bien huilée s’enraye, les spectacles perdent de leur superbe. « La qualité n’était pas celle que j'aimerais avoir » dit avec amertume le jeune homme. À danser jusqu’à en perdre haleine, sa danse s’essouffle. Le corps ploie soudainement.
En septembre 2024, à Pilsen, son épaule droite se luxe. Un simple étirement, et tout s’effondre. Dix semaines d’arrêt, des heures chez le kiné, et puis, il se relance dans les répétitions. La création du Requiem de Brahms se poursuivra avec lui. Malgré son épaule droite luxée, qui se déboîte une dizaine de fois, il continue, même quand « ça fait clac » sur scène, même quand le genou cède le même jour. Son chorégraphe : « pousse, pousse, pousse ». Marius challengé suit, accélère, surenchérit : « je me dis ‘moi aussi, je vais y aller à fond’ ». Pourtant, au fond, il le sait, son corps ne tiendra pas. « Je me suis dit, pour une fois qu’il y a une pièce que j'aime bien faire. Si je ne la fais pas maintenant, je ne sais pas si je vais pouvoir la faire ».
Arrivé à la fin de la saison, son corps crie stop. Lors d’une audition, ses muscles ne répondent plus à l’appel : « je me suis dit, merde, il y a des pas que je peux pas faire ». La course folle s’arrête brutalement. Sa carrière se met en pause. Le constat est sans appel ; Il n’a plus d’autre choix que de se faire opérer.
C’est une seconde déferlante qu’il encaisse : la phase des opérations. Une incision dans le temps. Dos au mur, il a occulté ses maux pendant 2 ans. Dès 2023, un an avant sa blessure à l’épaule, son genou le lance, flanche. « Le ménisque externe » opéré en juillet 2025 était le fruit de deux ans d’errance médicale, quatre chirurgiens, des radios où « ils ne voyaient rien », ce claquement bizarre « comme si ce n’était pas dans le bon sens ».
Rentré à Bruxelles pour se faire opérer, même en défiant les échéances, sa vie tourne au ralenti, au rythme dicté du docteur et du kiné. La rééducation est longue, progressive et douloureuse. La boule au ventre, Marius vit avec la peur de se reblesser à nouveau.
« Il y a une grosse notion de tabou en danse, si t'es blessé mais que t'es sous contrat, tu vas peut-être pas le dire ».
Stéphane Fizaine, kiné.
Lors d’une blessure, à chaque étape de leur prise en charge, les danseurs manquent d’accompagnement médical. « J’ai encore beaucoup de danseurs qui viennent me voir et me disent ‘j’ai déjà fait 3 kinés, tu es mon dernier espoir’ », affirme Stéphane Fizaine, kinésithérapeute dans le Brabant wallon. Lui-même ex-danseur, il a créé un centre Respect Your Dancer spécialisé dans le suivi médical des pratiquants. Avec d’autres experts santé, leur rôle est d’aider les danseurs « à pouvoir récupérer, se renforcer spécifiquement, pour éviter les blessures et les douleurs ». En collaboration étroite avec les danseurs, le centre médical vise à établir un programme favorisant leur « autonomisation », soit leur capacité à comprendre leur corps à travers une gestion indépendante aussi bien sur la récupération que sur l’alimentation. De telles attentions sont indispensables pour tenir à long terme l’intensité physique de la discipline.
