Silvia a 25 ans et joue en défense dans un club local binchois. Comme des milliers de footballeuses amatrices en Belgique, elle jongle entre boulot, entraînements et matchs devant des tribunes vides. Le football féminin progresse, dit-on. Sur le terrain, la réalité est plus nuancée…
Un brouillard épais recouvre le stade Domenico Schena de Ressaix. Sur le terrain synthétique fraîchement humide, des footballeuses. Des visages froncés, des cris forcenés. L’ambiance est électrique. Sur la rive gauche du périmètre, Silvia Celestri plie légèrement les jambes et aspire de grandes goulées d’air. Concentrée sur son objectif, la défenseuse de la RUS (La Royale Union Sportive ) Binche saute de temps à autre sur place, comme pour se donner du courage. En face d’elle, les ladies de Charleroi couvertes d’un maillot rouge. Elles sont déterminées à gagner le match. Tout le monde est prêt à jouer.
À peine une vingtaine de spectateurices sont venu.e.s assister au match. Celleux qui sont présent.e.s, sont des membres de la famille des joueuses. Iels scandent des prénoms, tapent des mains dans de grosses doudounes d’hiver. Cependant, la famille de Silvia n’est pas là. « Ils ne viennent jamais, ou presque jamais », dit-elle plus tard, sans amertume apparente. « Mon père pense que c'est un hobby, que ce n’est pas sérieux. » Sur le gazon, bandeau noir vissé sur le front, Silvia resserre l’élastique de ses cheveux d’un geste nerveux. La voix franche. Elle crie, elle fait des gestes démonstratifs, elle court. Même face à une équipe techniquement supérieure et aux coachs nerveux, elle se donne à cent pour cent pour sauver son honneur et celui de son équipe.
Hors des crampons et du maillot noir et blanc, la vie de Silvia ressemble à un exercice d’équilibre. Elle habite Houdeng-Aimeries et travaille à l’agence du tourisme de La Louvière. « Entre les réunions, nos horaires, la charge de travail chaque jour ... Ce sont de fameuses journées. » De fait, c’est un secteur fragile et sous-financé, surtout depuis les nouvelles mesures du gouvernement Arizona, qui a durci les budgets culturels et touristiques des communes wallonnes. Malgré une vie professionnelle prenante, la jeune femme trouve le temps de se déplacer deux fois par semaine jusqu’au stade Aimé Vachaudez de Binche pour s’entraîner. Lors des trajets, son fiancé Louis l’accompagne. Ce dernier est aujourd’hui aussi son entraîneur. Ensemble, iels ont trouvé un rythme où vie personnelle et football s’entrecroisent. « La veille des entraînements, j’essaie de préparer mon sac pour être sûre d’avoir tout […]. Quand je rentre chez moi en soirée, je mange rapidement un repas simple, je prends un café, et je fonce à l’entraînement. C’est souvent la course. » dit Silvia avec un sourire en coin et un ton posé.
« Mon père pense toujours que c'est un hobby, que ce n'est pas sérieux. »
Comme en témoignent le cas de la RUS et les sites officiels d’équipes locales, la majorité des coachs dans les divisions féminines restent des hommes. En Belgique francophone, seuls 12% des coachs d’équipes féminines sont des femmes. Le football féminin manque d'encadrement stable. L’équipe de Binche en est un exemple frappant : leur coach précédent est parti du jour au lendemain, laissant les joueuses sans suivi cohérent. L’actuel entraîneur essaie de maintenir un cap, mais reprendre une équipe ne s’improvise pas. Le manque de modèles féminins entraîne un cercle vicieux : peu de coachs femmes, donc peu de futures pratiquantes qui envisagent de devenir entraîneuses. L'encadrement masculin reste la norme. Et dans ce contexte, Silvia comme d’autres s'entraîne et joue comme elle peut, sans véritable cadre structurant.
Le football féminin reste traversé par de vieux préjugés persistants : « Selon les gens, les femmes qui jouent au foot sont pour la plupart lesbiennes… C’est cliché, mais c’est ce qu’on entend le plus », glisse Silvia en riant, habituée. Elle raconte aussi les réactions saugrenues : « Quand une personne apprend que je fais du football, elle est choquée. Elle me dit “Ah, on ne dirait pas, pourtant tu es féminine !” » Ces clichés misogynes et homophobes collent à la peau des joueuses. Ils peuvent expliquer en partie le manque de soutien familial, le regard curieux ou moqueur du public. Dans une société sexiste, où le sport a longtemps été perçu comme exclusivement masculin, ces discriminations ne surprennent pas. Pourtant, quelque chose est en train de changer : « Pendant les derniers Jeux olympiques, les gens regardaient beaucoup plus les femmes. Oui, je pense qu’il y a une amélioration », reconnaît Silvia. Les audiences des matchs féminins ont explosé lors des JO 2024, atteignant des records historiques. Le football féminin progresse dans l’opinion publique. Lentement mais sûrement.
Sur le gazon, les priorités restent claires : les hommes d’abord.
« Une femme ne pourrait pas vivre uniquement de sa carrière dans le foot… pas ici. » En Belgique, selon les chiffres de l'Union belge de football, seulement une trentaine de joueuses sont professionnelles. En dehors de quelques grands pôles comme le Standard, ou le Royal Sporting Club Anderlecht, l’équipe féminine qui a remporté le plus de coupes de Belgique, rares sont les clubs qui offrent une formation féminine complète depuis l’enfance. « Les petits clubs de quartier ne forment pas les filles à une carrière professionnelle, mais les grands clubs le font de plus en plus. Certaines filles ont commencé dans des équipes locales et elles jouent maintenant en équipe nationale, chez les Red Flames », explique Silvia.
Le club de la RUS Binche fait partie de l’ACFF (L’Association des Clubs Francophones de Football ) qui encadre notamment le développement du football féminin dans la partie francophone du pays. Depuis dix ans, l'Association forme des arbitres, crée des championnats adaptés, met en place des modules pour les jeunes pratiquantes. Mais sur le terrain, les clubs amateurs, comme la RUS, ressentent encore les limites du système : manque de moyens, terrains prioritaires pour les équipes masculines. « On joue vraiment par plaisir, pour se défouler », raconte la défenseuse avec conviction. Et sa passion est sincère, mais est-ce suffisant ? Les joueuses n’ont-elles pas droit à plus de soutien, pour envisager un avenir à long terme dans leur pratique ? Cependant, sur le gazon, les priorités restent claires : les hommes d’abord.
« Quand j’étais petite, il y avait des Ronaldo et des Messi sur des cartes collectors de chez Carrefour, ou sur des maillots Adidas, mais jamais des footballeuses. » Si Silvia n’a jamais eu une idole footballeuse dans son enfance, ni à l’âge adulte, ce n’est pas par manque d’enthousiasme. C’est la conséquence directe d’une stratégie marketing qui valorise les joueurs masculins au détriment de ses homologues féminines. L’absence de représentation façonne le regard des spectateurices et des jeunes pratiquantes : « Difficile de rêver à une carrière ou de se projeter quand les gens qui te ressemblent n’existent pas dans l’espace public et médiatique ». Malgré tout, Silvia essaie à chaque entraînement de rendre sa pratique plaisante et de se rapprocher de son but : prouver sa légitimité en tant que joueuse.
Ce plaisir tire sa source de la cohésion d’équipe. Silvia affirme lors de notre interview : « On est toujours là l’une pour l’autre […]. On a vraiment cette relation d’amies, on se retrouve de temps en temps pour passer un bon moment. » Les anniversaires improvisés, les petits verres pris après l’entraînement : Silvia en parle avec chaleur. Mais elle se souvient surtout d’un match décisif de la saison passée : « Certaines allaient lâcher prise, l’ensemble de l’équipe était démoralisé. Mais on s’est rassemblées et motivées. Finalement, on l’a fait, on a gagné le match et on a clos la saison avec réussite. » C’est selon elle l’exemple parfait d’une cohésion soudée et motivante.
« Les gens pensent qu’on devrait arrêter si on ne gagne pas. Mais moi, je pense qu’on a le droit d’exister quand même. »
Pourtant, la réalité du bord de terrain raconte une autre vérité. Lors du match observé, la communication entre les Binchoises est tendue. Elles s’éparpillent et peinent à faire front face aux Carolos. Une coéquipière quitte le terrain en plein jeu, exaspérée. Elles marqueront un point, alors que leurs adversaires gagneront le match avec sept points. Un écart inhabituel dans cette division où les scores dépassent rarement 4-1. Après le match, Silvia soupire sur un banc de la cafétaria : « Certaines joueuses sont malentendantes, ça complique tout. On crie des instructions, elles ne les entendent pas. C’est frustrant. » Un obstacle supplémentaire que ni le club ni l’ACFF n'ont pu anticiper. La cohésion existe, mais elle n’est pas constante : elle dépend des humeurs, des blessures et de la fatigue. C’est une sororité précieuse, mais fragile.
Silvia regarde le sol. Elle ne dit rien. Regrette-t-elle les passes manquées, sa blessure au talon encore douloureuse, l’incapacité de son équipe à relever le jeu face à des adversaires mieux organisées et plus unies ? Sur le bord du terrain, la quiétude de fin de match s’installe. Silvia et ses coéquipières se passent une bouteille d’eau d’un geste habitué, certaines s’étirent groupées, se partageant des sourires et des accolades. La défenseuse resserre une dernière fois l’élastique de sa queue de cheval, défait son bandeau trempé de sueur. Dans les vestiaires, après la douche, Silvia enfile son manteau. Le chauffage électrique peine à réchauffer la pièce. Louis l’attend près de la sortie, sac de sport à l’épaule. La footballeuse me glisse un dernier mot, voix posée mais regard fatigué : « Les gens pensent qu’on devrait arrêter si on ne gagne pas. Mais moi, je pense qu’on a le droit d’exister quand même. » Cette après-midi-là, le football féminin ne crie pas victoire. Il tient bon. Et au milieu de cette persévérance, Silvia continue de défendre bien plus que sa place sur le terrain.
