Delphine Metten, animatrice de l’association Molembike, défend avec énergie une libération féministe ainsi qu’une justice sociale par le biais de l’apprentissage du vélo dans le quartier de Molenbeek.
J’arrive devant le numéro 1 de la rue Picard. Tour et Taxis. Je sors mon téléphone et ouvre le document PDF reçu la veille sur WhatsApp. Je suis les indications qui me permettent d’accéder à l’atelier. Après cinq minutes passées à suivre les « Prendre à gauche » et « Continuer tout droit », je me retrouve enfin devant l’entrée qui donne sur un immense espace, dans le sous-sol d’un des bâtiments. Il y a déjà quelques personnes à l’intérieur. Certaines sont vêtues de chasubles, d’autres non. Sur la gauche : du matériel de réparation, des outils, des roues accrochées en hauteur et d’autres disposées au sol. Sur la droite, un grand tableau de liège, sur lequel sont accrochés plusieurs prospectus et affiches, cache une table entourée de chaises et un bureau recouvert de nombreuses feuilles, au centre duquel trône un grand écran d’ordinateur. Là, entre le bureau et les chaises, une femme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux châtains grisonnants sont attachés en une queue de cheval, est en pleine conversation avec un homme. Elle porte un pull bleu et un jean gris. Aux pieds, des chaussures de marche. Je reconnais Delphine Metten, animatrice des Hirond’Elles depuis 2023, projet d’apprentissage de vélo de l’association Molembike, « qui a ses activités autour du vélo et de la cohésion sociale et qui est ancrée sur le territoire de Molenbeek ».
Après quelques phrases échangées, Delphine me confie que, comme moi, elle a fait des études de lettres. Pourtant, elle n’en a pas fait sa carrière puisqu’après un master de spécialisation, elle est devenue documentaliste avant de travailler dans le domaine de la santé sexuelle et du genre. Animatrice vélo, c’est donc une « réorientation professionnelle ». Ce changement de vie vers une dimension plus sociale, Delphine en est très contente : « Ici c’est plus un travail de terrain, on est avec des gens, pas derrière des ordinateurs. »
Le vélo, Delphine connaît. En effet, ayant appris à rouler dès l’enfance, elle ne se déplace maintenant plus que sur ses deux roues. Cependant, cela n’a pas toujours été le cas. L’amour de Delphine pour le vélo a surtout commencé lors de ses études à Paris : « J’aimais beaucoup faire du vélo. » C’était un moyen pour elle de se déplacer en toute sécurité. Ensuite, elle est venue vivre en Belgique. Elle a eu des enfants. Trois. Lorsqu’ils étaient petits, l’animatrice a fait une longue pause avant de reprendre pour des raisons sportives : « Faire du vélo pour aller au travail, ça me permettait de faire mon sport. Puis, comme je me trouvais bien sur mon vélo, j’ai commencé à le prendre tous les jours. » Maintenant, Delphine est toujours à vélo, très peu à pied et jamais en voiture. Si la quadragénaire est dorénavant une cycliste quotidienne convaincue, elle laisse toutefois entendre un petit bémol, le seul : « Ce que j’apprécie dans le fait de me déplacer à vélo, c’est le côté actif, ça fait du bien, ça détend, ça te permet de te vider un petit peu la tête si tu en as besoin, mais ça t’éloigne de la lecture, ça c’est mon seul regret. », m’avoue-t-elle avant de rire à pleines dents, comme elle le fait souvent.
« En tant que féministe, mon souci, c’est l’émancipation des femmes. »
Les présentations faites, je suis Delphine qui mène deux hirondelles vers l’arrière de l’atelier. Là, je découvre le paradis des cyclistes. Il y a au moins cinquante vélos les uns à côté des autres, rangés par taille. XS, S, M, L : il y en a pour les petites et les grandes. Les trois femmes se dirigent vers le fond de la pièce. Delphine considère les vélos et cherche ceux qui pourraient être adaptés aux apprenantes. Elle vérifie qu’ils sont à leur taille et qu’ils correspondent bien à leur niveau. Il y a des débutantes, des mi-avancées et des avancées. L’animatrice en sort un. Celui-ci semble convenir à Khadija, l’une des deux participantes, qui m’assurera plus tard : « Delphine est très cool et très gentille. Ça lui va bien d’être animatrice. » À l’avant des vélos, des petits papiers sur lesquels sont écrits des noms de femmes célèbres trônent fièrement. Celui qui me sera attribué plus tard sera d’ailleurs celui de Gabrielle Petit. Je remarque d’autres noms : bell hooks, Simone Veil, Angela Davis. Delphine explique à Khadija que c’est pour rappeler « l’émancipation des femmes » à travers le vélo. L’animatrice a d’ailleurs réalisé, dans le coin salon de l’atelier, une exposition de photos sur ces différentes femmes. Chacune d’entre elles est accompagnée d’une courte biographie.
Cette émancipation est chère à Delphine qui m’en parle plus en détail lors de notre entretien, deux semaines plus tard, dans une cafétaria cosy du bâtiment de Bruxelles Mobilité, à Tour et Taxis. Ce jour-là, Delphine est vêtue d’une surchemise bleue foncé ornée d’une broche rose et rouge en forme de bouche. À son poignet, une montre au bracelet orange dépasse. Aux pieds, elle a ses fidèles chaussures de marche. À côté d’elle, sur le confortable canapé bleu où elle est assise, sont déposés un tote-bag blanc floqué « Bruxelles Mobilité », un petit sac noir aux épaisses lanières violettes, rappelant la couleur du féminisme, et un carnet vert, qui semble renfermer l’emploi du temps bien chargé de Delphine.
« C’est aux mamans que je veux apprendre à faire du vélo. Pour une fois, c’est un projet pour elles. Ce sont un peu les grandes oubliées. »
« Tout n’est pas rose, tout n’est pas non plus facile », me confie l’animatrice à propos du projet Hirond’Elles, un cappuccino en main. Parfois, les enfants entravent l’apprentissage des mamans. Ils sont accueillis au sein des cours et peuvent venir le samedi ou le jeudi pendant les vacances. C’est pratique pour les mères qui ne savent pas les faire garder. Néanmoins, cela engendre plusieurs complications selon Delphine. En effet, certains enfants roulent dans tous les sens et perturbent quelque peu les cours. De plus, des mamans demandent à ce que les animatrices et bénévoles apprennent uniquement à leurs enfants à faire du vélo et non à elles. Toutefois, comme le souligne Delphine, portée par son engagement : « C’est aux mamans que je veux apprendre à faire du vélo. Pour une fois, c’est un projet pour elles. Ce sont un peu les grandes oubliées. Les femmes d’origine étrangère à cinquante balais, personne ne s’intéresse beaucoup à elles. Ça me tient à cœur. Les femmes un peu plus âgées sont effacées dans notre société. » C’est à ce moment-là que la quadragénaire me déclare qu’en tant que féministe, son souci, « c’est l’émancipation des femmes ». Delphine développe son propos : « Le vélo contient cette dimension d’émancipation parce que c’est de l’autonomie, c’est arriver à réparer des choses, à dépasser certaines limites qu’on t’a imposées ou que tu t’es mises toi-même ». C’est pour cette raison que le projet s’intitule Les Hirond’Elles, symbole de liberté et d’envol que le vélo véhicule. L’animatrice espère alors pouvoir mettre en place, dans le futur, un cours de vélo dédié uniquement aux enfants.
Si les cours sont principalement adressés aux femmes, les hommes sont eux aussi les bienvenus. Toutefois, Delphine souligne l’importance de la sororité au sein du projet : « Même avec des hommes qui participent, je parle au féminin. Quoiqu’il arrive, il y a vraiment ce côté sororité », avant d’ajouter : « C’est un projet féministe, c’est comme ça que je le verbalise ». Cette sororité se manifeste à travers l’entraide dont font preuve les apprenantes. L’animatrice mentionne, à propos du public, qu’il est hétérogène, avant de préciser : « Ce qui n’est pas hétérogène, c’est que ce sont des femmes ». En effet, cela je l’ai constaté lors du cours que j’ai pu suivre. Aucun homme n’était présent. Delphine estime : « Les femmes ont plus de facilité à apprendre. C’est assez féminin de venir à un cours comme celui-ci ».
Parmi les apprenantes, nous retrouvons, d’une part, des femmes qui savent rouler à vélo mais qui n’osent pas le faire en ville. Celles-ci sont « cyclotimides », me dit Delphine en mimant des guillemets à l’aide de ses doigts. Mon interlocutrice l’était aussi, au début. L’objectif est donc de permettre à ces femmes de surmonter leurs craintes afin d’utiliser le vélo comme elles le souhaitent. D’autre part, certaines n’ont jamais eu la possibilité d’apprendre à rouler, en raison d’inégalités liées au genre. Leurs motivations d’apprentissage sont multiples : rouler avec leurs enfants, profiter de la journée sans voiture avec le reste de la famille, motifs professionnels, problèmes de santé, changement de mobilité ou encore sortir de l’isolement.
La dimension sociale du projet Hirond’Elles compte aussi beaucoup pour Delphine. En effet, plusieurs études démontrent que la pratique du vélo est liée au capital socio-économique. L’animatrice a d’ailleurs lu une enquête qui explique que les deux publics les plus éloignés du vélo sont d’un côté les femmes et de l’autre les personnes moins favorisées socialement. C’est pourquoi, Delphine tient, tout comme ses collègues, à permettre aux personnes qui n’ont pas eu l’opportunité d’apprendre à rouler à vélo ou d’en posséder un, de pouvoir y accéder. Pour cette raison, le coût de participation s’élève seulement à vingt euros par année. « Ce n’est pas cher, mais ça c’est grâce aux subsides », m’éclaire Delphine. Subsides qui leur sont octroyés par Bruxelles Mobilité, la Ville de Bruxelles, La Loterie Nationale et Bruxelles Environnement.
L’inscription offre alors la possibilité de suivre les cours les jeudis matins de 9h30 à 12h30 et les samedis après-midis de 14h à 17h, de manière illimitée. En plus des cours, une sortie en dehors de Bruxelles est organisée, en moyenne, un dimanche par mois par Riet, une femme de septante-quatre ans à l’origine de l’association Molembike, fondée en 2021 à la suite d’activités qui ont commencé en 2016. Cet aspect du projet est d’autant plus important pour les habitantes des quartiers urbains qui ont peu accès aux espaces verts. En effet, « les personnes qui ont plus de capital socio-économique vont pouvoir partir plus souvent en vacances, en week-end,… nous, nous faisons des balades et des excursions la journée », relève Delphine. Ces sorties permettent alors de faire découvrir des lieux aux résidentes du quartier de Molenbeek, dont la population a besoin d’un certain soutien dans le développement d’une mobilité douce, selon mon interlocutrice.
« Construire une image du vélo pour tout le monde. »
L’animatrice s’occupe non seulement des cours de vélo dispensés aux Hirond’Elles, mais aussi d’une partie administrative. En plus de cela, elle entreprend de nombreux projets avec d’autres associations. En effet, Delphine a organisé récemment une initiation au bmx pour les apprenantes. Elle est aussi en train de développer un projet axé sur la réappropriation du code de la route par les cyclistes avec l’association Heroes for Zero. Molembike fait également partie d’un projet, avec Ride Your Future, pour la promotion du vélo à Laeken. D’ailleurs, avant de travailler chez Molembike, Delphine était bénévole au sein d’une autre association, À vélo. En outre, il existe d’autres organisations qui mêlent féminisme et vélo. C’est le cas notamment du Brussels Cycling Club et de l’événement Women’s Bike Ride Brussels, qui a lieu une fois par an à l’occasion de la journée sans voiture.
Le projet Hirond’Elles se démarque par sa flexibilité. Comme l’exprime Delphine, « c’est rock and roll, tu viens quand tu veux. Le parti pris, c’est que tu sois complètement libre. » « C’est à discuter », admet-elle, mais c’est aussi ce qui fait l’unicité de l’association. Une autre dimension qui fait que le projet sort du lot, c’est « la représentation et la création d’une image. » Delphine estime qu’iels font beaucoup à ce niveau-là. En effet, Molembike est très active sur Facebook et Instagram. On y retrouve des photos et des vidéos des cours ou des balades. Cela permet de véhiculer des images de femmes qui font du vélo. C’est un moteur pour celles qui découvrent l’association via les réseaux sociaux. Cela « permet de lever des barrières » et rejoint l’idée chère à Delphine de « construire une image du vélo pour tout le monde ».
Toujours en quête de nouveautés, Delphine ne compte pas s’arrêter là. En effet, l’animatrice engagée m’assure qu’« il y a encore des choses à créer ». Se contenter de ce qu’elle a ? « Ce n’est pas du tout moi », me déclare-t-elle avec détermination.
