(Re)mettre de l’honneur dans la cage

Lison Hansenne

Au-delà de la pratique sportive, le MMA peut devenir un vecteur de cohésion et d’insertion sociale chez les jeunes : rencontre avec Philippe Sterckx, instructeur et créateur du club Moo Do Fighting à Eghezée.

En passant la porte de Moo Do Fighting, je suis directement saisie par cette odeur si caractéristique, mélange de transpiration et d’efforts. Le bruit sourd des poings entrant en contact avec le cuir tendu du sac de frappe heurte mes tympans. Je commence naturellement par retirer mes chaussures avant de mettre un pied sur le tatami et de rencontrer cette surface froide. Devant moi, une quinzaine d’élèves sont assis par terre, écoutant attentivement l’instructeur décomposer le mouvement. Parmi eux, trois femmes, fait assez rare pour être souligné dans cet environnement très masculin. D’abord saisir la hanche, y coller son oreille afin d’éviter d’être pris en étranglement, avant de basculer le poids du corps pour amener l’autre à terre, et pour finir, remonter en soumission par-dessus le partenaire déjà au sol. Le bruit du corps rencontrant le tatami m’arrache une grimace. « Surtout ne pas oublier de se servir de ses poings pour frapper », nous rappelle l’instructeur. Cette danse qui nait devant moi, je la connais par cœur.

« Non ici on ne se bat pas, on pratique. »

Mon regard parcourt la salle : sur ma gauche, une rangée de sacs de frappe ainsi que divers mannequins destinés à l’entrainement ; sur ma droite un coin musculation ainsi que cette cage cerclée de rouge et de noir, telle une arène attendant le combat. Un peu partout, ce logo bicolore : une tête de tigre rouge et blanche, encadrée par les valeurs défendues par le club, Respect et Discipline. J’apprendrai plus tard que ce mélange de couleurs représente l’interculturalité. Je m’assieds sur un coin du tatami, assistant silencieusement à la fin de l’entrainement. Après avoir terminé son explication, Philippe se dirige vers moi, souriant. Il dégage une tranquille assurance. Il m’accueille chaleureusement et, durant notre brève conversation, met les choses au clair : « Non ici on ne se bat pas, on pratique. » Cette petite phrase, glissée dans la conversation, m’en dit déjà énormément sur l’homme en face de moi et les valeurs qu’il défend.

Dès la fin de l’entrainement, il m’emmène dans son bureau, situé dans un coin de l’entrepôt aménagé. Le combattant m’expose un palmarès impressionnant : pratiquant les arts martiaux depuis maintenant 41 ans, Philippe Sterckx a remporté deux titres aux championnats d’Europe et été cinq années de suite champion de Belgique. Grand et athlétique, le quarantenaire aux cheveux grisonnants se démarque moins par sa carrure plutôt passe-partout, que par son regard d’un bleu profond qui force rapidement le respect.

Lorsqu’à six ans, la mère de ses voisins propose de lui faire découvrir le judo, le petit garçon, admiratif de Jean-Claude Van Damme et Bruce Lee, accepte sans se douter de l’importance capitale de ce choix pour la suite de son parcours. À partir de cette première expérience, Philippe s’initie à de nombreuses disciplines. Dans les années 90, bien loin des expériences du jeune homme, une nouvelle pratique martiale émerge aux États-Unis : le Mixed Martial Art, sport réunissant des combattants de disciplines diverses pour les amener à se confronter aux potentialités et limites de leur art. Au début des années 2000, cet art martial commence à se faire connaitre en Europe sous le nom de Free Fight et rencontre un vif intérêt jusqu’à devenir le MMA tel qu’on le pratique aujourd’hui.

« C’est comme une mission qu’un jour on m’a transmise. »

Philippe revendique une certaine vision des arts martiaux, comme un ensemble de disciplines distinctes possédant chacune une identité et un style défini. Cette pluralité marque également sa pratique sportive et professionnelle. Au-delà de sa casquette d’instructeur, Philippe forme également à la gestion de conflits à la défense et dans des entreprises privées, mais il est aussi le créateur d’une marque d’équipement de MMA. Il me montre la petite boutique qu’il a créée au sein de son club, en m’affirmant, pas peu fier, s’être chargé lui-même du travail graphique sur les différents produits. Il m’explique qu’aujourd’hui la pluralité des pratiques est menacée par une uniformisation de la discipline, notamment par une nouvelle génération de combattants bien différents. Les valeurs fondamentales des arts martiaux perdent de leur importance face aux enjeux financiers. Les clubs, attirés par la notoriété et l’argent, tentent de générer un maximum de bénéfices en jetant leurs poulains dans la cage, souvent de manière trop précoce. Moo Do Fighting est une ASBL : elle ne cherche donc pas à générer du profit mais à accueillir et encadrer chaque combattant franchissant ses portes. Pourtant, de plus en plus de clubs sont des sociétés tournées vers les gains potentiels, déplore Philippe. D’ailleurs, il refuse le terme de coach, adoptant plutôt celui d’instructeur car la relation qu’il construit avec chacun de ses élèves va bien au-delà du sport. Le club devient dès lors un « lieu social » pour aider chacun à « trouver sa place là où on ne la trouve pas toujours ».

À 15 ans, Philippe est embarqué par un de ses amis pour tester un nouveau club. Il est frappé d’emblée par la petite taille de l’instructeur, qui n’impose le respect et la discipline que grâce à son autorité naturelle. Quelques mois plus tard, le maitre lui propose de passer sa ceinture noire afin de pouvoir à son tour transmettre sa connaissance des arts martiaux. À 19 ans, Philippe enseignait dans 5 clubs différents et avait commencé à former à son tour de futurs instructeurs. Pour lui, la transmission est au cœur de sa pratique. « C’est comme une mission qu’un jour on m’a transmise » me confie-t-il. Rester dans une position d’élève est primordiale, tout au long de sa carrière un combattant se doit d’apprendre de la pratique de l’autre.

L’instructeur s’épanche sur la transformation du MMA et de cette nouvelle génération de combattants bien différente de la sienne. En effet, l’apparition d’internet et la transmission du sport via de nouveaux médias comporte des enjeux essentiels. Le discours puriste des années 80 proclamait que l’honneur était en train de disparaitre. Aujourd’hui, Philippe Sterckx me confie rejoindre cet avis, car si le respect se raréfie dans la cage « c’est parce que l’honneur apporte le respect », et l’ensemble des enseignements découle de ce principe. Aujourd’hui, quiconque regarde un combat de l’UFC (Ultimate Fighting Championship) voit les combattants s’insulter et se cracher dessus. À présent, la primauté va au show.

Cependant, le MMA reste encore un vecteur d’insertion sociale. Beaucoup de sportifs sont d’origines étrangères, et par le biais de leur pratique sportive, s’intègrent dans la société. Preuve en est certaines rencontres qui ont marqué la carrière de Philippe. Il me parle notamment de ce jeune Sénégalais, arrivé fraichement en Belgique, qu’il a rencontré au sein d’une structure sociale permettant aux jeunes défavorisés de s’entrainer. Voyant ses difficultés à s’adapter à cette nouvelle culture, Philippe décide de le prendre sous son aile. Il l’accompagne dans son parcours sportif pendant plusieurs années. Et puis la vie file et le jeune garçon trace sa route. Des années plus tard, il appelle celui qui fut son instructeur : « Coach, j’ai construit ma vie, j’ai un travail, une famille. » Il arrive avec un projet : responsable d’une boite de videurs, il souhaite que Philippe Sterckx s’occupe de la formation de ceux-ci. L’élève affirme que même après avoir cherché, personne d’autre que son instructeur ne peut transmettre ces valeurs de respect et de discipline à son équipe sénégalaise. Philippe me mime la scène en riant, de cet homme à la carrure impressionnante qui demande timidement à son ancien instructeur de l’aide. Ce projet de formation de videurs montre aussi qu’aujourd’hui c’est ce jeune Sénégalais qui porte des projets pour aider les autres et contribuer à cette insertion sociale.

L’instructeur se dévoile se dévoile un peu plus, me confiant les trajectoires de plusieurs élèves qui l’ont marqué comme de ces deux frères marocains qu’il a sortis de la rue. À présent, ils se sont tous les deux intégrés : l’un est chauffeur poids lourd, l’autre travaille pour les autoroutes. Mais il me parle également de ses cinq enfants, un garçon et quatre filles, dont deux sont devenues entraîneuses aux côtés de leur père. Sa femme fait également partie de l’entreprise familiale, elle est la secrétaire officielle de l’ASBL. Diplômée en psychomotricité, elle dispense également des cours destinés à un public plus jeune ; les enfants dès 3 ans et demi peuvent ainsi se familiariser avec cet univers.

À l’image de notre société, le MMA ne cesse d’évoluer, présentant de nouveaux enjeux et défis. Philippe Sterckx tente d’y répondre en se raccrochant aux valeurs constitutives des arts martiaux. Au sein de son club, il a décidé d’honorer ses maîtres et de transmettre ce qu’on lui a inculqué. Le respect et la discipline sont des valeurs universelles, permettant à tous, au-delà des différences, de trouver au sein du club un lieu d’accueil et d’écoute.