Hors compétition

Sport, autogestion et espaces queer à Bruxelles

Texte : Angèle Escanecrabe

Photos : Sarah Bouclainville

À la marge des clubs et des fédérations, des collectifs sportifs bricolent leurs propres règles. À Bruxelles, Gyn Tonic, Broussailles et leurs satellites inventent des espaces autogérés où l’on joue sans hiérarchie, sans sélection et sans injonction à la performance. Des terrains aux bars, le sport devient un outil de rencontre et de solidarité. Une cartographie incarnée du sport autrement.

Dans la rue du Prince Royal à Ixelles, l'étroite façade blanche du numéro 11 dénote par sa simplicité. Si ce n’était pour la petite foule amassée sur le trottoir, la devanture du Crazy Circle passerait presque inaperçue. Pourtant, en ce samedi 06 décembre, « c’est la big boom, la Sainte Gyntonicoletta ! » Nombreux·ses sont celleux venu·es célébrer leur version de la fête dans ce bar bruxellois. Les averses n’auront pas suffi à les dissuader de participer à la dernière grande soirée de l’année organisée par le collectif sportif Gyn Tonic.

Crazy Circle - 5ème édition de l’emblématique soirée Sainte Gyntonicoletta, échauffez-vous et sortez les paillettes.

Bravo les les·bi·ennes

L’unique fenêtre du bar est couverte de buée. Passée la porte d’entrée, les rires et la chaleur des corps remplissent l’espace saturé de couleurs. Sur la gauche, un large drapeau palestinien. En face, le bar et sa statuette de lutin. Au-dessus, un grand tableau noir et une liste de cocktails écrite à la craie, agrémentée d’un « bravo les les·bi·ennes ». Aux murs, les affiches s’accumulent. Événements passés ou à venir, messages de préventions, flyers, illustrations. Et partout, les couleurs arc-en-ciel de l’étendar LGTBTQIA+, ode à la communauté queer dans le seul bar de Bruxelles pensé par et pour les personnes lesbiennes, bi, trans, non-binaires, intersexes et en questionnement. Le plus souvent, les espaces LGBTQIA+ sont majoritairement fréquentés par la communauté gay masculine. Avec une programmation culturelle et musicale diversifiée, les soirées à thème et tournois hebdomadaires de kicker, le Crazy Circle est un endroit incontournable dans le milieu queer bruxellois.

Le Crazy Circle est le seul bar bruxellois dédié aux personnes s’identifiant (ou se questionnant) sur les spectres lesbien, bi et trans - un lieu très prisé, dur de s’y frayer un chemin.

Si les fêtes du « Crazy » font généralement salle comble, ce soir, les réjouissances sont un peu différentes. A l’entrée, Merco assure l’accueil : « bienvenu·es à la boom de Gyn To ! Ce soir, on fait la fête et on remplit les caisses pour nos futurs projets. » Désinvolte, accoudée à la table haute du buffet concocté par les membres du groupe, elle explique les modalités de la collecte de fonds, les différentes activités prévues et les valeurs portées par le collectif. « A bas la compèt’, à mort la concurrence. » Inclusivité, accessibilité, auto-dérision et auto-gestion. Son discours est bien rodé.

C’est elle qui, il y a plus de treize ans, a cofondé Gyn Tonic après une nouba et une énième discussion sur le manque d’inclusivité des offres sportives classiques. « On voulait juste se dépenser sans se retrouver dans des salles hyper genrées ou compétitives, alors on s’est dit qu’on allait le faire nous-même. »

Une playlist punk-rock et quelques exercices piochés sur YouTube ont réuni une quinzaine de personnes dès la première séance. Une décennie plus tard, le projet lancé sur un pari entre ami·es s’organise principalement autour de deux activités sportives : les entraînements de gym au sol et de basket du mercredi soir. Victime de son succès, le collectif devenu une ASBL est d’ailleurs contraint de suspendre les nouvelles inscriptions et de se limiter à 80 membres environ.

Les soirées de collectes de fonds permettent au collectif d’organiser des projets et événements - tous aussi sportifs que réjouissants.

Trouver des salles reste pourtant un combat permanent, même pour un collectif de cette taille. Les créneaux sont rares, attribués en priorité aux groupes masculins déjà installés et les subventions insuffisantes pour absorber la demande. À cela s’ajoutent les tensions régulières avec les équipes qui occupent les salles avant ou après les entraînements : remarques, sollicitations pour rentrer plus tôt sur le terrain ou réticence à en être délogés. Les espaces sont sans cesse à négocier.

Avec une cotisation de 20 euros par an et par personne qui permet d’amortir le coût des assurances et comptes bancaires, l’organisation repose essentiellement sur les subventions communales. Pour mener à bien d’autres projets annexes, le groupe a pris l’habitude d’organiser ce genre d'événements au Crazy Circle. Objectif de la soirée : financer un tournoi de basket à Marseille au printemps prochain avec un collectif phocéen. « Cinq euros le verre, on prend cash et QR code. » La vente de gin tonic, de sandwichs au houmous et de miel « Gynthoney » devrait permettre de couvrir une partie des dépenses.

Derrière la caisse, Merco veille au grain. À l’aise, elle bavarde, rigole, connaît pratiquement tout le monde. La plupart des personnes présentes ce soir-là sont des membres de Gyn Tonic. Sawsen, calepin en main, anime un combat de « jambe de fer » (une déclinaison du bras de fer qui n’a pas fait l’unanimité) ; Math, cofondatrice de l’ASBL, refuse de participer au combat ; au micro, Anastasia assure le spectacle ; dans un coin, Cass se concentre sur son élogieux poème pour Gyn Tonic ; et assise au comptoir, écharpe Gyn Tonic orange et violette au cou, il y a Lucie (prénom modifié).

Lucie se réchauffe tout l’hiver avec son écharpe floquée - pièce maîtresse de la série de produits dérivés bariolés du collectif.

Chez Lucie, le sport a toujours été une histoire de famille. Une mère férue de tennis, un père marathonien originaire de Liverpool pour qui courir rimait avec ascension sociale. « Il venait d’un milieu ouvrier et est devenu coureur parce que ça coûte moins cher ». En Angleterre, la classe aisée fait du rugby et le football est perçu comme un sport très prolétaire. À Liverpool, capitale du football, la course à pied lui a permis d’échapper au déterminisme alors qu’il gravissait l’échelle sociale jusqu’à l'obtention d’un doctorat en chimie.

L’éducation sportive a donc suivi : alimentation irréprochable, hygiène de vie stricte, esprit de compétition omniprésent. Un modèle dont Lucie s’est vite détachée. Adolescente, elle délaisse la performance pour les études, puis le sport s’efface de sa vie et ne reviendra que bien plus tard.

Repenser son corps

En 2013, Lucie apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Le diagnostic bouleverse tout : « les médecins ont insisté pour que je bouge, même juste marcher trente minutes par jour. » Le sport devient alors une prescription vitale, un soin quotidien. Presque quinze années plus tard, il lui faut encore quelques relances pour évoquer ce tournant de vie. Elle raconte l’après, les cicatrices et la façon dont Gyn Tonic lui a permis de repenser son rapport au corps. « La mastectomie [enlèvement chirurgical du sein, ndlr], ce n’est plus seulement la maladie. Ici, c’est aussi une question d’identité et synonyme de quelque chose d’heureux, comme pour les personnes trans par exemple. »

Même quand Lucie travaille trop tard pour l’entraînement, elle rejoint le groupe pour festoyer - c’est aussi ça le collectif.
« C’est un tissu social, pas juste un club de sport. »

Installée à Bruxelles depuis quatre ans, la journaliste de 53 ans découvre Gyn Tonic après une tentative avortée aux entraînements de badminton du Brussels Gay Sports (BGS), qu’elle a trouvé « trop masculin, gay, blanc et compétitif ». Elle raconte le manque de représentations lesbiennes dans les années 80-90, cite quelques noms avant de clarifier : « mais c’était l’exception ». Plus qu’un espace où elle se sent libre d’exprimer son lesbianisme, elle a trouvé chez Gyn Tonic une bulle qui lui permet de ne simplement plus y penser : « c'est tellement évident dans ce contexte-là que je peux l'oublier. Je n'ai plus rien à revendiquer, c'est naturel. » Si le collectif ne se définit pas comme nécessairement queer, dans les faits, la vaste majorité des membres fait partie de la communauté LGBTQIA+. Et c’est aussi, pour Lucie, un élément essentiel. « C’est un tissu social, pas juste un club de sport. »

Tous les mercredis soir, Lucie rejoint le grand gymnase vitré. Dehors, le bruit des trains qui filent sur les rails aériens de Bruxelles-Chapelle est presque constant. On aperçoit le haut de la grande roue place Poelaert. A l'intérieur, l’échauffement débute en grand cercle au milieu de la salle. C’est aussi le moment des annonces : un chat à donner mais attention, Trevor miaule beaucoup et a besoin d’un jardin. Puis, il est temps de faire chauffer les ischio-jambiers et au rythme des coups de pieds dans les airs, « on écrase le patriarcat de droite, puis de gauche ».

A l’aide de grands panneaux bleus, la salle est ensuite divisée en deux (ou plutôt cinq sixièmes pour le basket et un pour la gym au sol) et Lucie s'installe côté gym. Les exercices s'enchaînent à la cadence des signaux sonores du téléphone posé au sol.

Bip. Fentes.

Bip. Squats.

Bip. Burpees, « c’est bien, c’était pas assez cardio la semaine dernière ».

Bip. Mountain climbers, « plus haut les genoux Chloé ».

Bip. On passe contre le mur avec la chaise, « t’as pas une blague pour faire passer le temps ? »

Bip. Puis les élastiques pour faire travailler le haut du corps, « eh ! C’est pas la récré ! »

En revanche, c’est le moment potin. Kylie Jenner a quitté Timothée Chalamet, « moi je suis du côté de Kylie, elle a de la dépendance affective ». Kim Kardashian a raté le barreau. « Oh les moules, on s’active, c’est pas les vacances ! » Il arrive qu’une balle de basket atterrisse côté gym, c’est l’occasion de se taquiner un peu. « Gainez-moi cet abdomen ! » « On a fait le tour des potins ? » Un petit dernier sur le lifting de Kris Jenner, « c’est grave l'âgisme ». S'ensuit une longue discussion sur les crustacés, au rythme des exercices abdos de Sawsen.

Le rituel après sport : sandwich libanais de chez Jaffa et bière artisanale au Café Bebo - on décompresse et on crée des liens.
"On s’aide à trouver un appart, un job ou une perceuse. On peut compter les un·es sur les autres. »

Après quelques étirements, les entraînements se concluent toujours par un verre au café Bebo, place Rouppe. Lucie parle de Gyn Tonic comme d’une constellation. Au centre, le sport. Autour, des amitiés, une chorale queer, des week-ends à vélo, des fêtes d’anniversaires. « Il y a la gym et le basket, bien sûr, mais c’est bien plus que ça. On s’aide à trouver un appart, un job ou une perceuse. On peut compter les un·es sur les autres. »

Au Crazy Circle, Anastasia, grande championne du combat de jambes de fer, se charge de la distribution des cadeaux en compagnie de « Sainte-Nicoletta ». Par micro interposé, elle canalise l’attention avec intensité. La maîtresse de cérémonie, MC Anas pour les intimes, occupe l’espace sans jamais l’écraser. Elle assure le show, fait rire l’audience, interpelle le public. L’énergie déborde, le débit est rapide, le corps en mouvement constant. « J’étais stressée pourtant, ça s’est pas vu ? »

Chaque année, Anastasia gagne le grand tournoi de bras de fer - cette fois, elle rafle encore la mise à la jambe de fer.

Déplacer l’intensité

Chez Anastasia, le sport n’est jamais très loin du spectacle. A 26 ans, la franco-britannique a beaucoup navigué avant de venir s’installer à Bruxelles. Une formation en horticulture plus tard, elle évolue aujourd’hui entre petits boulots, cours de langues et travail pour son père, qui tient une librairie scolaire et pour sa mère, maraîchère. Une manière, dit-elle, de pouvoir « s’appuyer sur sa famille ». Une famille très présente : un père, une mère, et surtout trois frères. « Chez moi, il y a beaucoup de mecs. »

Le sport a, lui aussi, structuré sa vie. Vélo au quotidien, basket avec Gyn Tonic, mais aussi escalade, foot, elle essaye tout ce qu’elle peut. Avant ça, il y a eu le tennis. Beaucoup de tennis. Trop, peut-être. « Le tennis, ça a été ma vie pendant quinze ans. » Entraînements quotidiens, compétitions, vacances organisées autour des tournois. À 18 ans, elle part aux États-Unis représenter une université. L’apothéose sur le papier, le traumatisme dans les faits. « C’était un business. Toute ma vie tournait autour de ça. Les résultats, la pression, un coach très dur. C’était trop. » Elle tient un an, contre son gré, avant d’arrêter. Elle ne mettra plus les pieds sur un court de tennis pendant plusieurs années. Puis, lentement, elle s’y remet « juste pour rigoler ».

Cette intensité, Anastasia la subit longtemps. Dans le sport, mais aussi au travail. Dans une pépinière où elle est la seule femme, elle fonce, performe, se blesse, doit être opérée : « j’avais cette pression de prouver que je pouvais faire comme eux. » Son corps dit stop.

Dans la ferme maternelle à Vlezenbeek, MC Anas canalise son énergie - elle regarde pousser les légumes loin du vacarme de la ville.
« Un sport safe. »

Quand elle arrive à Gyn Tonic en janvier 2024, elle s’attend à être déçue. Pas assez sportif, trop détente. Mais le coup de foudre est immédiat. Elle y retrouve un niveau qui lui convient, sans la violence de la compétition. Surtout, elle y découvre une autre manière de bouger. « Un sport safe. » On boit de l’eau, on fait des pauses, on rigole. On s’améliore, mais sans se détruire. Depuis, elle a arrêté toute compétition. Elle fait du théâtre, compte se lancer dans une chorale et continue de bouger beaucoup, autrement. Elle raconte n’avoir jamais autant ri en faisant du sport.

Avec Gyn Tonic, Anastasia n’a pas abandonné l’intensité, elle l’a déplacée. Elle ne joue plus contre, elle joue avec. Ce qu’elle vient chercher le mercredi, ce ne sont plus des résultats, mais les gens.

Alors, quand la soirée s’emballe au Crazy Circle et qu’elle attrape le micro, rien n’est vraiment au hasard. L’énergie est toujours là, brute, communicative, mais elle circule autrement. Elle ne s’use plus dans la contrainte. Elle se partage.

Côté basket à Gyn To, on papote moins (à part quand on regarde les matchs) - mais on se félicite et on s’encourage à chaque action.

Du fond de la salle, perchée sur une estrade, Anastasia annonce les vainqueur·es des différentes activités proposées pour la Sainte Gyntonicoletta. Tournoi de kicker, concours de poème, joutes de jambes de fer. Hors compétition : grilles de mots croisés et mêlés. Appelé·e sur scène pour un sonnet chantant les louanges de Gyn Tonic, Cass n’est déjà plus là pour récupérer son trophée.

« Cass » ou « Cassou » sur le terrain de foot « parce que ça va plus vite », mais aussi Cassandre Romain, deux prénoms qu’iel aime laisser flotter, vit à Bruxelles depuis près de neuf ans. Scénariste de formation, iel écrit pour le cinéma, la série et le théâtre, souvent en marge de l’industrie, et partage son temps entre projets artistiques, animations socioculturelles et ateliers. Le sport, lui, s’est imposé presque comme une évidence : « quand je me présente, je dis que je fais du foot ».

La Belgian Bright Football League est une ligue à part - des noms d’équipes loufoques, des flocages colorés et un slogan : Play for fun.

Et du foot, Cass en fait beaucoup. Foot en salle (futsal), grand foot, entraînements, tournois, coaching ponctuel, arbitrage. Des terrains intérieurs aux pelouses extérieures, iel circule entre les différents collectifs et formats, parfois jusqu’à saturation. Pour du futsal, y a Foot Sensibles, une équipe majoritairement queer et trans, née des rencontres improvisées post-Covid de Foot Sauvage, qui se voulaient sans niveaux ni ligue ou hiérarchie, pour simplement courir derrière un ballon et sortir de l’isolement. Au coeur de la démarche, une envie de jouer autrement, sans compétition et en mixité choisie FINTA (Femmes, Intersexes, Non-binaires, Transgenres, Agenres, terme désignant un groupe d'identités de genre souvent marginalisées et excluant principalement les hommes cis-genre). Côté grand foot, il y a aussi les Cousines à la BBFL (Belgian Bright Football League), la première ligue de football féminin amateur en Belgique qui se définit elle-même comme la ligue « la plus relax du monde ».

On retrouve Cass sur tous les terrains, dans tous les espaces - iel marque parfois des buts, mais toujours les esprits.

Rejoindre la BBFL ne s’est pourtant pas fait d’un coup. Cass se définit comme une personne non-binaire et se reconnaît dans le terme trans au sens large, c’est-à-dire en dehors du genre qui lui a été assigné à la naissance. Cette position, ni strictement féminine ni strictement masculine, a justement rendu son arrivée en ligue féminine incertaine. Où jouer, quand les catégories sont pensées pour des corps et des identités fixes ? La BBFL n’avait pas de réponse toute faite. Avant d’entrer sur le terrain, il y a eu des mails, des échanges, des hésitations. La réponse est arrivée prudemment : « on va y réfléchir ». La question est ensuite posée aux joueureuses, dans un formulaire de fin de saison. La grande majorité répond favorablement. Cass arrive comme ça, sans fracas. Sur le terrain, ça se passe bien. Les questions viennent parfois des tribunes, rarement des joueureuses. Saison après saison, iel se fait sa place. Aujourd’hui, Cass en est à sa quatrième année en BBFL mais attend toujours que la ligue stipule clairement dans son règlement l’inclusion des personnes trans.

« Si ça me stresse plus que ça ne me détend, ça n’a pas de sens. »

Ce que Cass cherche, ce n’est pas tant le jeu que le cadre. Un espace où le corps peut bouger sans avoir à se justifier, performer ou prouver quoi que ce soit. « Si ça me stresse plus que ça ne me détend, ça n’a pas de sens. » Dans ces collectifs alternatifs, le sport devient un prétexte à la rencontre, à la création de liens durables. Cass travaille d’ailleurs sur le recensement des initiatives queer en matière de football à Bruxelles, et a créé une carte interactive.

Tenir l’espace

Parmi ces espaces, il y a aussi le collectif Broussailles pour du futsal queer et transféministe. Cass participe aux tournois depuis les premières éditions, d’abord par curiosité, puis par fidélité et envie d’assurer l’arbitrage. Iel retrouve aussi des joueureuses des Cousines ou de Foot Sensible, comme Camila et Hélène.

A Broussailles, Hélène n’est jamais très loin de Cass. Iels se connaissent depuis plusieurs années, se croisent sur les terrains, dans les réunions et souvent aussi au Crazy Circle, où Hélène passe volontiers une soirée à jouer au kicker. Hélène est dans la fin de sa trentaine et elle le dit sans détour : « ça fait presque 10 ans que je joue de manière hyper intense et régulière. Je sens que mon corps est en train de décliner. » Les genoux tirent, la récupération est plus lente. Elle continue pourtant de jouer, autrement. « C’est frustrant mais il faut trouver des compromis avec soi-même. » A Broussailles, elle court moins, observe davantage. Elle connaît les rythmes, les dynamiques de groupe, les moments où ça coince.

Un entraînement mensuel prépare les tournois Broussailles et un autre hebdomadaire, en lien avec BGS - qui fournit les infrastructures.

Le tournoi fonctionne sur un principe simple : pas d’équipes fixes, on s’inscrit individuellement, les équipes se forment sur place, les niveaux se mélangent. A chaque édition, il faut remettre le cadre, expliquer et rassurer. Elle trouve un certain équilibre mais continue de s'interroger : « est-ce que j’ai vraiment envie de continuer à jouer si je ne progresse plus ? Ou carrément si mon niveau baisse ? »

Avec le temps, Hélène a endossé, malgré elle, beaucoup de responsabilités dans le collectif. Pas par ambition, mais par nécessité. L’auto-gestion demande une énergie constante : répondre aux messages, gérer les désaccords, faire tourner le collectif, relancer et pousser constamment pour que les projets avancent. Elle parle de fatigue, parfois. Du risque d’épuisement. Du moment où l’on se demande quand passer la main, et à qui.

Malgré tout, Hélène reste. Pour les nouvelles personnes, pour les plus jeunes et pour les moins jeunes. Autour de Broussailles, d’autres collectifs gravitent. Gyn Tonic en fait partie. Math, membre de l’ASBL, a accompagné Hélène dans les démarches pour structurer Broussailles, notamment sur le plan administratif. Les liens sont anciens, concrets. Beaucoup se connaissent, certain·es sont membres des deux collectifs, d’autres sont ami·es. On se rencontre aux entraînements, au Crazy Circle, sur les terrains. Les événements s’entrecroisent aussi : un tournoi déjà organisé ensemble, d’autres en préparation pour l’été prochain. Broussailles n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un réseau plus large, fait de circulations, d’entraide et de relais. Et c’est peut-être là que réside l’espoir : dans cette capacité à collaborer en tissant des liens durables et en faisant réseau.

A la fin de la séance de futsal, un QR code et une petite tirelire servent à collecter des sommes à prix libre pour faire vivre le collectif - les subsides ne suffisent pas.

La soirée touche à sa fin au Crazy Circle. Les verres se vident, la buée retombe sur la vitre, les corps ralentissent sans vraiment se disperser. On range, on se serre, on se promet de se revoir au gymnase, sur un terrain ou ici même. Rien ne se ferme vraiment. Gyn Tonic et Broussailles évoluent dans la même constellation, faite de terrains partagés, de bars refuges et de visages familiers. Iels se croisent, s’entraident, collaborent parfoisl.

Dans deux semaines, la boucle se refermera presque naturellement : Broussailles organisera à son tour une soirée de soutien au Crazy Circle. Même lieu, mêmes logiques de solidarité et toujours MC Anas au micro pour faire circuler l’énergie. Les collectifs changent de forme, les corps aussi, mais les espaces tiennent.

Petit easter egg : une des co-gérantes du Crazy Circle est elle-même membre de Broussailles - tout est lié.