Figure discrète mais pas moins essentielle, Ivan Velasco, membre du staff, a vu le Matcha Run Club passer d’un petit groupe d’amis à plus d’une centaine de coureurs. Entre esprit communautaire, organisation bénévole et fin annoncée du projet, il revient sur une aventure aussi inattendue que formatrice.
J’ai rencontré Ivan Velasco un lundi de novembre, un peu avant 9 h. Un homme dans la vingtaine avec des cheveux noirs, lisses et mi-longs qui tombent de part et d’autre du visage. Des lunettes rondes à monture fine et claire laissent apparaitre un regard bienveillant. L’appel Teams vient de se lancer et déjà, je balaye avec curiosité l’arrière-plan flouté de ce que je devine être sa chambre. Nous commençons par les présentations car hormis son profil Instagram et le fait qu’il soit étudiant en master en journalisme, je ne sais rien de lui. Il m’explique aussitôt comment il s’est trouvé lié au Matcha Run Club. À l’époque, Ivan travaillait à temps partiel à l’Apple Store, où il a fait la connaissance de Patrick Men, employé à temps plein et futur fondateur du run club. C’est tout naturellement que Patrick a pensé à Ivan pour l’épauler dans l’encadrement de ses activités. Il connaissait sans doute sa passion pour la course à pied et son sens de l’organisation.
Le projet prend forme en septembre 2024. En fréquentant des cafés asiatiques locaux, Patrick Men imagine un concept à la croisée de ses centres d’intérêt : la création de liens sociaux au travers d’évènements et le sport. C’est ainsi que naît le Matcha Run Club. Au départ, ils ne sont qu’une dizaine de coureurs. Après une pause hivernale, le club de course à pied fait son grand retour. En février 2025, près de cent participants se présentent au run de relance. Une croissance impressionnante qu’Ivan explique principalement par l’importance accordée à la communication en ligne : « Forcément, il y a beaucoup de gens qui découvrent le run club à travers les réseaux sociaux mais il y a aussi une grande partie qui en entend parler par le bouche-à-oreille. Ainsi, le compte Instagram, c’est plus une vitrine de ce que nous voulons projeter et des valeurs des évènements ». Ivan observe que le club réunit un public majoritairement féminin et d’une grande diversité culturelle, reflet du cosmopolitisme propre à la capitale bruxelloise. Le groupe accueille aussi bien de nouveaux arrivants en Belgique que des résidents de longue date. En revanche, il note que cette diversité s’atténue fortement sur le plan socio-économique. Effectivement, la majorité des adhérents provient de la « EU bubble », c’est-à-dire de la classe moyenne à supérieure. Il émet deux hypothèses pour expliquer ce phénomène. D’une part, l’esthétique du club renvoie à ce qu’il décrit comme un « cliché bobo run club concept », une image qui séduit naturellement un public plutôt aisé. D’autre part, cela pourrait être l’effet d’une diffusion limitée à un même cercle social.
« Ce sentiment de courir en communauté, c’est vraiment différent de quand on court tout seul. Pour moi, c’est quasi un autre sport. »
Ivan précise que la participation aux courses est gratuite, à l’exception des courses caritatives, comme celle organisée avec Think-Pink, où le montant des inscriptions a été entièrement reversé à l’association. L’organisation repose sur un engagement bénévole et les partenariats avec les cafés se limitent à de simples échanges de visibilité. Le run club s’est d’ailleurs récemment constitué en ASBL, une évolution naturelle au regard de l’ampleur qu’a prise l’initiative. Les organisateurs mettent un point d’honneur à collaborer avec des établissements locaux partageant leurs valeurs telles que l’esprit de communauté et la bienveillance.
Quant à Ivan, son initiation à la course à pied remonte un peu avant la pandémie de COVID-19. Comme beaucoup, il a adhéré à ce sport en raison de sa grande accessibilité : peu d’équipement et aucun abonnement nécessaire. Ce qui le pousse à courir : « En termes de feeling pur… le sentiment de finir la course… le runner’s high, ce sentiment est trop bien… Ce n’est pas un sentiment que je cherche comme un addict mais c’est ce qui va me motiver à sortir ». Le runner’s high, c’est ce qu’on appelle en français l’euphorie du coureur. Entre plaisir et addiction, la frontière peut être mince et Ivan en parle avec beaucoup de recul. Il reconnait qu’au départ, il se focalisait sur les statistiques de son application de suivi de course. S’il courait moins vite, il avait l’impression d’avoir raté sa performance. Il observe une dynamique similaire, bien que minoritaire, lors des courses. Certains partent en tête sans se soucier du groupe, juste pour publier leur médaille sur Strava, avant de partager un café avec les autres participants en fin de parcours. Pourtant, selon lui, au-delà des bénéfices physiques, comme l’aide à la régulation de la respiration, on a davantage à retirer d’une course collective que d’une course solitaire, centrée sur soi. « Ce sentiment de courir en communauté, c’est vraiment différent de quand on court tout seul. Pour moi, c’est quasi un autre sport », souligne-t-il.
« J’essaie de faire en sorte qu’on ne passe pas par trop de feux rouges, qu’il n’y ait pas trop de montées ou de descentes, que ce soit une course confortable. »
Un aspect qui séduit particulièrement les coureurs est le confort qu’offre l’expérience puisqu’ils n’ont à se soucier de rien. La préparation des parcours hebdomadaires de 3 et 5 km se fait en amont par Ivan. Ce dernier attache une importance particulière à la sécurité et à la praticabilité des parcours : « J’essaie de faire en sorte qu’on ne passe pas par trop de feux rouges, qu’il n’y ait pas trop de montées ou de descentes, que ce soit une course confortable surtout en raison du nombre de gens qu’on accueille chaque semaine ». Par-delà ces préoccupations, Ivan encadre l’échauffement, participe aux courses, transmet son expertise et, enfin, prend part aux débriefs des évènements avec l’équipe.
Après avoir attentivement écouté Ivan vanter les mérites du Matcha Run Club, je décide de participer à une de leurs courses, qui se révèle, par ailleurs, être la dernière du collectif. Le premier dimanche de décembre, vers 9 h 30, j’arrive au pied de l’hôtel Hoxton Brussels. Chaussures de running lacées, je m’apprête à écrire un message à Ivan lorsqu’une habituée m’interpelle et m’invite aussitôt à rentrer. Julie me présente son meilleur ami et on se dirige tous trois vers l’ascenseur. Les portes s’ouvrent au premier étage. À gauche, l’accueil, où un groupe de coureurs s’attroupe déjà en attendant le moment de scanner leur code QR d’inscription. Quand vient mon tour, une membre du staff me tend un bout de papier où inscrire mon nom pour la tombola prévue en début d’après-midi. Elle indique aux initiés une salle au fond du couloir où ils peuvent aller déposer leur Shoe Box, une boîte-cadeau distribuée aux associations locales dans le besoin. Alternant bises et accolades, Julie salue les visages familiers. Une dizaine de minutes plus tard, du fond du couloir une voix nous invite en anglais à nous rassembler pour assister au speech d’avant-course.
En bas de l’hôtel, le groupe se rassemble pour un échauffement rapide avant d’être divisé en deux catégories : les beginners, partis pour 3 km, et les autres. Après un bref rappel des règles de sécurité, la course s’élance dans une même vague qui ne se scindera qu’un peu plus loin. Les 3 km défilent presque sans que je m’en rende compte. Courir entourée se révèle infiniment plus motivant que courir seule. Je me sens étonnamment peu fatiguée pour une distance qui, en temps normal, m’aurait paru plus éprouvante. On regagne ensuite l’hôtel pour un brunch convivial, où se mêlent une vente de T-shirts à l’effigie de l’association, des jeux de société et même un atelier de poterie. Les organisateurs ont mis les petits plats dans les grands pour ce qui est annoncé comme étant la dernière course du running club. Ivan passe à plusieurs reprises devant moi, sans me remarquer, absorbé par l’organisation.
Quand je l’aperçois passer commande au bar, j’en profite pour le rejoindre et échanger quelques mots avec lui. Une question me trotte dans la tête… Ivan était-il au courant que la fin de cette aventure était proche lors de notre appel un mois auparavant ? Il m’assure que non. Bien que le staff ait été prévenu a priori du communiqué de presse sur les réseaux sociaux, il était tout aussi surpris que moi par cette annonce. Cette décision marque l’arrêt d’une initiative qui ne cessait de gagner en popularité, au sein d’un paysage bruxellois déjà marqué par une quinzaine de run clubs aux concepts variés. L’équipe explique que le collectif a pris une ampleur qu’ils n’avaient pas anticipée, au point de s’éloigner des valeurs initiales qui les réunissaient. Selon eux, la croissance rapide du nombre de participants aurait peu à peu impacté l’intimité et la simplicité qui constituaient le cœur de l’expérience. À cela s’ajoutent des facteurs plus humains : la fatigue des organisateurs et le besoin de lever le pied. Si l’avenir du collectif reste incertain, Ivan se veut néanmoins rassurant. Pour lui, ça ne fait aucun doute, le Matcha Run Club n’a pas fini de tracer sa route.
