« La danse classique, c’est un sport de fille ». Certains stéréotypes de genre ont la vie dure, et ceux qui stigmatisent l’univers du ballet ne dérogent pas à la règle. Gaspard Libert a découvert la danse classique à l’âge de sept ans, un peu par hasard. Il y a trouvé bien plus qu’une pratique sportive : une véritable école de vie et une seconde famille.
Les aiguilles de l’horloge font le grand écart et indiquent 15h48 . J’ai déjà dépassé le quart d’heure académique de retard sur mon rendez-vous avec Gaspard. Sorti à grandes foulées de la gare de Namur, je décortique la foule, haletant. Je le vois partout. Beaucoup de personnes correspondent aux très vagues informations qu’il m’a confiées à son sujet. Genre : masculin ; âge : dix-huit ans ; passion : danse classique. Une poignée de secondes plus tard, aucun doute possible. Un jeune homme blond et bouclé, aux épaules légèrement voûtées et au sourire remontant jusqu’aux oreilles, se dirige vers moi d’un pas assuré. D’emblée, le courant passe à merveille. Je laisse Gaspard me guider dans la ville à la citadelle qu’il connaît comme sa poche, et choisir le théâtre de notre échange. Il m’emmène dans un café attenant au cinéma « Le Caméo » qu’il fréquente régulièrement avec ses amis. Une gorgée de thé glacé plus tard, mon interlocuteur se plonge dans le récit d’une importante partie de sa vie, la danse classique.
La trajectoire de Gaspard est pour le moins inhabituelle. La grande majorité des garçons doivent batailler pour convaincre leur famille de les laisser pratiquer la danse classique, en combattant des stéréotypes de genre bien ancrés. Gaspard a eu la vie facile de ce côté-là. À sept ans, alors qu’il vient de commencer le football en club, sa maman est préoccupée par son dos bossu et cherche un sport pour le redresser. Impressionnée par le buste gainé et le port altier des danseuses et danseurs classiques, c’est décidé : Gaspard fera du ballet ! Le petit garçon, déjà curieux, accueille la nouvelle avec enthousiasme et se réjouit de découvrir un nouvel univers. Très vite, il assiste à deux séances d’entraînement par semaine. Une le samedi avec les garçons, dans une petite salle multisport aux murs gris délabrés et à l’odeur de renfermé. Il y pratique les sauts et les portés avec les frères Alexandre et Milan, Jules son meilleur ami, ou encore Lenny, le plus grand et plus doué, sur qui Gaspard prend exemple. Vêtu de sa gaine, de son collant, de ses chaussons en demi-pointes et entouré de ses copains, il se sent comme un poisson dans l’eau. Il s’exerce également le mardi, en séance mixte. Dans plusieurs écoles de danse classique en Belgique, le cursus est divisé en deux cycles : la formation (qui dure entre quatre et cinq ans), et la qualification (qui dure entre six et sept ans). À partir de la qualification, Gaspard apprend les « pas de deux », danse en duo avec une fille.
Dès ses débuts en danse classique, Gaspard est estimé doué par ses professeurs. Chez les garçons, la capacité primordiale est la détente. Gaspard en a une très bonne, qui compense largement son manque de souplesse. Moi qui me considérais souple pour un footeux, j’étais intéressé de voir la « raideur » d’un danseur classique. Au milieu du café, nous nous sommes levés, penchés en avant les jambes tendues, et alors que mes doigts peinaient à atteindre le sol, la tête de Gaspard se logeait entre ses tibias, les mains agrippées aux talons.
Les facultés physiques de Gaspard, couplées à des heures et des heures de pratique (environ dix-huit par semaine), lui permettent d’obtenir des rôles importants lors des spectacles de son école de danse, l’Athénée royal de Fragnée. Malgré cela, Gaspard a perdu en élasticité, et ça le démotive. La souplesse se cultive beaucoup plus difficilement à l’âge adulte, et il n’a plus l’envie ni l’énergie nécessaires pour la travailler avec acharnement. « C’est frustrant parce que je sais que je pourrais être un super danseur. J’aurais peut-être même pu en vivre », confie-t-il avec un brin d’amertume.
« Faire ressentir au public les émotions que tu essaies de transmettre, il n’y a rien de plus beau. »
Ce que Gaspard préfère dans le ballet, c’est la scène. C’est la raison pour laquelle il danse. « Faire ressentir au public les émotions que tu essaies de transmettre, il n’y a rien de plus beau » me dit-il, les yeux pétillants. Malgré cet amour du spectacle, il se refuse à toute forme de compétition ou de concours. Il redoute que la comparaison et la jalousie que peut engendrer la concurrence ne lui ôtent le plaisir qu’il éprouve en dansant. Il aime la pureté de la danse classique, la magie de la scène. Il adore se réjouir pour ses amis quand ils réussissent un nouveau mouvement, et en retour, puise sa motivation dans les encouragements de ses camarades.
Ce refus de la compétition est peut-être la raison pour laquelle il n’emploie pas le mot « sport », terme qui ne rendrait pas justice au cinquième art. Pour lui, le ballet représente bien plus que cela. Gaspard trouve l’appellation « sport » réductrice en ce qu’elle ne représente pas la dimension artistique ni l’idéologie que véhicule la danse classique. Il est très attaché à cette « école de vie » et aux valeurs qu’elle lui a inculquées : respect, discipline, rigueur, dignité. « Quand je danse, je me sens comme un noble », plaisante-t-il. A contrario, le terme « art » ne saurait restituer toute la souffrance physique des « muscles intérieurs », ceux qu’on ne voit pas mais qui produisent la force effective. La danse classique est, pour Gaspard, une sorte d’entre-deux où l’art et le sport se rencontrent pour fusionner. Il insiste également sur la dimension mentale, composante prépondérante du ballet : « On a beau être un crack, sans persévérance, on n’est rien ». C’est sans doute ce qui distingue la danse classique des autres pratiques sportives : même le niveau amateur requiert énormément d’engagement. On ne la pratique pas « pour le fun » ou pour « voir les copains ». Cette éthique du travail est transmise par les professeurs de danse, réputés pour leur sévérité quasi despotique. « Des fois, tu as juste envie de les envoyer chier. Mais en même temps, sans cette pression, sans cette exigence parfois abusive, pas sûr qu’on arriverait à de tels résultats », nuance-t-il. Gaspard me raconte qu’il y encore quelques décennies, certains professeurs avaient recours à des procédés sadiques frôlant la torture pour tirer le meilleur de leurs élèves. Il connaît bien l’histoire de la danse classique, que ses mentors lui contaient pendant les cours, et distille çà et là quelques anecdotes savoureuses, l’œil brillant d’intérêt. Il me raconte notamment qu’au dix-septième siècle, pour danser en pointes de manière plus confortable, les danseurs et danseuses classiques installaient de la viande crue au fond de leurs chaussons.
Aujourd’hui encore, le ballet est très largement considéré comme une pratique sportive féminine. Cette conception n’est pas totalement déconnectée de la réalité puisque l’on recense environ trois quarts de filles en danse classique. Cette surreprésentation féminine induit une sélection nettement plus exigeante. Les critères de mensurations sont extrêmement stricts : les danseuses ne doivent pas dépasser le mètre septante-cinq, ni excéder les soixante kilogrammes. Les hommes, moins nombreux, subissent moins de diktats corporels. Gaspard m’explique qu’ils sont, pour la grande majorité, fins, secs, de taille moyenne, et les cheveux plaqués. Cela explique l’image très homogène que renvoient les danseurs et danseuses classiques dans leurs chorégraphies.
Au niveau professionnel, on retrouve autant de danseurs que de danseuses. Les hommes ont donc proportionnellement plus de chance de faire du ballet leur métier. Cela ne signifie pas pour autant que le niveau d’exigence est revu à la baisse, car sur scène, toutes et tous accomplissent les mêmes mouvements. Gaspard reconnaît toutefois que, du fait de leur nombre limité, les garçons étaient généralement les « chouchous » des professeurs.
« La danse classique, c’est comme une seconde famille. »
Ce statut d’exception encourage les jeunes danseurs à s’impliquer à fond dans leur pratique, d’autant plus que ce léger traitement de faveur compense les jugements auxquels ils sont confrontés dans la vie de tous les jours, à l’école comme à la maison. Gaspard me confie qu’enfant, il avait un peu honte de dire qu’il pratiquait la danse classique : « En sixième primaire, je le cachais à tout le monde à l’école. Un jour, un camarade de classe l’a appris, et m’a traité de « gay », car je faisais un « sport de fille ». Je ne comprenais pas ce que ça voulait dire ». Les réactions de ce type sont monnaie courante, et elles ont momentanément ébranlé la motivation de Gaspard pour le ballet. Dans cette période de grands bouleversements physiques et sociaux qu’est l’adolescence, il est souvent plus commode de se diluer dans la masse que d’affirmer haut et fort sa différence. Il n’a cependant jamais envisagé d’arrêter la danse classique. Gaspard a la chance de jouir du soutien inconditionnel de ses parents et d’une bonne confiance en lui. Au fil du temps, il a appris à s’assumer, à « s’en tamponner du regard des autres ». S’il n’a pas trop souffert des jugements et des critiques émis à son encontre, il sait que certains de ses amis ont vécu plus de difficultés : « On n’en parlait pas beaucoup entre nous, c’était un peu tabou. Mais on se soutenait. La danse classique, c’est très intense, on passe beaucoup de temps ensemble. C’est comme une seconde famille ». Les jeunes danseurs classiques, à cause de leur pratique jugée féminine, doivent négocier une masculinité en dehors des normes classiques de virilité. Gaspard est hétérosexuel et n’avait pas envie de changer, d’être « plus viril » pour les autres. Au contraire, la danse classique lui a permis d’affirmer sa personnalité, d’être en phase avec une masculinité qui ne dépend pas de son activité sportive. Après deux heures d’entretien, je remarque les ongles de Gaspard, enduits d’un vernis couleur sapin. Ce détail peut paraître anodin, mais il témoigne d’une masculinité indépendante et d’un rejet des normes de genre, le tout à dix-huit ans.
Avec l’âge, la différence a été apprivoisée, voire revendiquée. Aujourd’hui, Gaspard a fait de sa pratique du ballet une force. Il en parle ouvertement, sensibilise, et éduque autour de lui lorsque c’est nécessaire : « Un homme qui pratique la danse classique n’est pas forcément homosexuel, j’en suis la preuve. Ça paraît évident, mais ça ne l’est malheureusement pas encore pour tout le monde. » En grandissant, il constate que le regard des gens a beaucoup évolué. « Aujourd’hui, les réactions sont presque systématiquement positives, et les personnes qui jugent n’en valent généralement pas la peine. En fait, la danse classique quand t’es un mec, c’est un excellent filtre social » conclut-il en souriant.
