Ces dernières années, la parole des sportif.ve.s transgenres s’est peu à peu libérée révélant les discriminations au sein des compétitions. Sportif passionné depuis l’enfance, Maël raconte son parcours du terrain de rugby à la salle de CrossFit : de ses échecs à sa revanche sur ce milieu binaire.
Le lieu est empli d’une agitation palpable et d’une lumière aveuglante. Woluwe Shopping. La foule circule en flux réguliers entre les vitrines éclatantes ; les enfants crient, les chiens tirent sur leurs laisses, et les tables se remplissent d’éclats de voix et de verres entrechoqués. Quelqu’un m’approche : cheveux courts châtains bouclés et bien coiffés, lunettes rondes, moustache taillée, épaules carrées. Maël, à l’heure, prend vite les choses en main. Il choisit une terrasse, une table et paie nos boissons avant que je puisse protester. La conversation, d’abord banale, arrive rapidement au vif du sujet quand il m’annonce qu’il compte commencer l’armée.
Le sport a toujours fait partie de sa vie : jeune cavalier pendant dix ans, il continue avec la course à pied, le rugby et, aujourd’hui, le CrossFit. Pourtant, en tant qu’homme transgenre, Maël a connu plusieurs obstacles dans le milieu sportif. Miroir d’une société binaire et classifiée, le sport peut se révéler hostile quand on ne rentre pas dans ses cases.
Le futur ne tient qu’à une lettre
Comme toute première conversation entre deux personnes dans la vingtaine, celle-ci commence par l’évocation des études. Maël aborde dans ce cadre la binarité discriminante du sport. Après deux ans dans un bachelier en éducation physique, alors au début de sa transition, il décide d’arrêter ses études. « Ce n’est pas facile pour les personnes trans parce que si tu es une femme sur tes papiers, tu donnes des cours aux filles. »
Sans parler des cours de gymnastique séparés ou de natation… deux facteurs qui l’ont poussé à arrêter. Il continue, avec un rire nerveux, « aujourd’hui, ça ne poserait plus de problème ». En effet, aujourd’hui, il n’aurait pas eu de problème à suivre ces études : sa voix est grave, son menton est carré, son torse est plat et, sur ses papiers, un « m » à peine visible qui a décidé de son futur. De mon côté, je découvre une nouvelle porte fermée aux personnes trans, que je n’avais encore jamais soupçonnée.
Le sport du changement
Ce que le rugby a apporté à Maël, c’est avant tout du changement. À 17 ans, durant une soirée, sa meilleure amie lui propose d’intégrer son équipe de rugby. Une semaine plus tard, il assiste à son premier entrainement. Pendant trois ans, il pratique le rugby en équipe féminine à Binche, jusqu’à un match houleux contre Bruxelles. Le sourire de Maël s’agrandit : « En fait, lors d’un match amical, je me suis disputé avec une meuf sur le terrain, ce qui fait qu’aujourd’hui, c’est ma copine depuis trois ans ».
À la suite de cette rencontre, résidant à présent à Bruxelles, il change naturellement de club. À la même période, il commence sa transition hormonale. Ainsi, ce nouvel environnement lui permet d’être « out » pour la première fois dans le sport qui n’en garde pas moins ses obstacles. En effet, les douches collectives obligent Maël à attendre que les joueuses aient fini pour y avoir accès, jusqu’à ce qu’on lui propose le vestiaire individuel du coach. Finalement, après un an et demi dans cette équipe et une torsoplastie, il arrête le rugby. Il essaie d’intégrer un club inclusif de Bruxelles, le Staffe Ketten. Celui-ci se présente sur son site comme un club à but non lucratif, géré par des bénévoles et surtout « an all-inclusive team ». Les responsables expliquent que cela signifie qu’ils acceptent toutes les personnes, peu importe leur taille, leur sexualité, leur genre, leur niveau ou leur nationalité ; la seule condition pour entrer est l’esprit d’équipe. Quand Maël découvre le club, c’est la désillusion. Lui qui avait l’espoir de retrouver sa passion, se sent difficilement à sa place, entouré de ces hommes cis gay dont les codes lui sont inconnus. En plus, les entrainements sont en anglais parce que la majorité des joueurs sont étrangers. Et puis, la discrimination absente au sein de Staffe Ketten se retrouve lors des matchs amicaux durant lesquels leurs adversaires les considèrent moins compétents du fait de leur sexualité. Après deux mois, Maël se résout à arrêter le rugby.
Laisser sa peur aux vestiaires
Maël arrête peut-être le rugby, mais pas le sport : il continue la course à pied et la musculation dans sa chambre. Pas étonnant qu’il se tourne, ensuite, vers le CrossFit, cette discipline qui allie musculation et cardio. Chaque sport a ses challenges, mais, pour Mael, le plus dur est d’entrer dans un vestiaire homme pour la première fois. Devant la porte, il se demande s’il est légitime, si on va lui dire de sortir, si on va le juger. À l’intérieur, il fait chaud et moite. Cette atmosphère l’oppresse. Ses gestes lui semblent étrangers, « bizarres ». Pourtant, il ne s’agit que de poser son sac et changer ses chaussures, puisqu’à l’instar des autres, il ne peut ni se changer ni prendre de douche. Mais c’est ce sentiment de légitimité qui ne le quitte pas. « Je me disais, moi aussi, je suis un homme, donc j’ai le droit d’être dans ce vestiaire, mais en même temps, à l’époque, je ne me sentais pas encore assez légitime … Je me sentais quand même en droit d’être là, mais je devais me forcer à me dire que, oui, j’avais bien le droit d’être là ».
Puis, vient l’entrainement, un nouveau challenge, les charges à porter sont divisées par genre et, lors de la première séance, il doit se résoudre à porter les poids « femmes ». Pourtant, il persévère : trois séances par semaine entre les barres métalliques, le plafond bas et le revêtement caoutchouteux. « Je me voyais progresser et ça me faisait du bien parce que le sport, c’est important pour moi, pour la vision que j’ai de moi-même et ça m’a vraiment aidé dans ma transition. » Aujourd’hui, il voit le CrossFit comme une revanche sur l’arrêt du rugby, qu’il m’avoue avoir vécu comme une défaite.
Écouter les concerné.e.s
L’interview arrive à sa fin. Je reprends ma liste de questions et constate qu’il ne reste plus qu’un sujet à aborder. Celui à l’origine de cette rencontre. « Le 10 juillet 2025, une cycliste transgenre a remporté une victoire historique devant les tribunaux en obtenant gain de cause contre une nouvelle règle fédérale qui l’avait empêchée de concourir pendant près de deux ans. »
Ce n’est, évidemment, pas le seul cas : il existe des dizaines d’autres exemples de discrimination envers les personnes transgenres dans les milieux sportifs. Mael hoche la tête, l’air grave, il voit bien de quoi je parle. Ces polémiques visant à exclure les sportifs et sportives transgenres des compétitions. La réponse de Maël ne se fait pas attendre. Il met ces questions sur le compte de l’ignorance. Il souligne aussi le sexisme caché : il existe peu de débats quant aux hommes trans alors qu’une femme transgenre semble ne pas pouvoir y échapper. Pour lui, comme pour moi, il existe une solution simple : un test d’antidopage qui vérifie aussi le taux de testostérone. Une étape déjà mise en place, puisque la prise de testostérone comme dopant est courante chez les athlètes cisgenres. Au-delà de ces cas isolés, il existe un nombre considérable de sportifs et sportives transgenres qui affrontent les obstacles de ce milieu binaire. Pour Mael, la solution tient en trois mots : information, communication et intégration. Cela signifie des dirigeants de clubs conscients des enjeux de discrimination, attentifs et prêts à intervenir. Cela signifie aussi des vestiaires individuels pour les personnes qui en ont besoin, qu’elles soient trans ou non. Il finit par ce qui ressemble à un conseil aux jeunes athlètes transgenres qui vivent peut-être une situation compliquée dans leurs pratiques sportives : « Je pense que ne pas se révéler tout de suite, c’est important. Si tu arrives en disant ; bonjour, je suis un mec trans, les gens vont retenir seulement que tu es trans, alors que tu n’es pas que ça. Alors, oui, une transition c’est important, mais moi, je ne pense pas que ce soit la première chose qu’on doit savoir sur une personne. »
