Une vie entre deux étages. La journée d’une abonnée* au Mix Brussels

Valentine Mayné

De plus en plus de salles de sport de luxe ouvrent leurs portes à Bruxelles. Elles ne sont plus seulement des endroits où se muscler, mais prétendent offrir une nouvelle expérience. C’est toute une communauté prend racine dans ces établissements huppés. Immersion à l’intérieur d’un de ces lieux sélectif.

* Le personnage est une fiction qui constitue le portrait type d’une abonnée, construite sur base de mon travail observation en immersion.

Comme à peu près trois fois par semaine, elle parcourt Watermael-Boitsfort à bord du tram 8, direction Roodebeek. Malgré la grande artère qui traverse la commune, dès qu’elle y rentre, elle se sent apaisée. Le rythme devient plus calme, les gestes ralentissent. Il suffit de jeter un œil par les vitres du tram pour comprendre qu’ici vivent des familles, sans doute installées depuis plusieurs générations, des cités-jardins ou près d’un étang bordé d’arbres.

Ce n’est pourtant pas pour admirer le bâti qu’elle descend à Tenreuken. Face à l’arrêt se dresse un bâtiment massif d’une dizaine d’étages, recouvert de vitres teintées, aux poutres couleur rouille, encerclé par deux points d’eau. Devant l’entrée, solidement ancré dans le sol, un « Royale Belge » taillé dans la pierre annonce la couleur. Pourtant, les drapeaux frappés par le vent de part et d’autre du parking racontent une autre histoire. Cela fait des années qu’aucun banquier n’a plus mis les pieds au Mix, sauf peut-être en maillot de bain.

Le Mix Brussels. Un lieu hybride où hôtel, restaurants, spa, espaces de travail et salle de sport cohabitent sous un même toit. Aux portes de la forêt de Soignes, des personnes de tous horizons se rencontrent dans cet endroit aux mille facettes. Leur point commun réside dans le fait qu’ils sont tous prêts à payer au minimum 150 euros par mois. Le Mix est de ces endroits qu’il faut observer longuement pour en comprendre les rouages.

Elle commence sa journée en traversant le hall sans vraiment le voir. Elle se rappelle encore vaguement la première fois qu’elle y a pénétré, de la manière dont tout l’impressionnait. Elle sélectionne son étage sur un petit écran tactile et monte dans l’ascenseur. Il lui a fallu de l’entrainement pour ne pas se faire surprendre par la lettre qui apparait à l’écran, et se retrouver à courir pour que les portes ne se referment pas devant elle. Une fois au deuxième étage, elle s’arrête au lobby de l’hôtel.

Oui, le Mix possède également un hôtel, situé dans les étages supérieurs. Des familles ou des importants CEO y séjournent parfois et occupent la piscine le week-end. S’il constitue une extension logique du bâtiment, il n’en est pourtant pas le centre. Beaucoup des membres réguliers n’y ont sans doute jamais mis les pieds. Il s’agit d’ailleurs d’une première pour elle, qui n’a jamais profité des quelques heures par mois incluses dans son abonnement. Néanmoins, ce soir est particulier car son petit ami qui vit à l’étranger l’y rejoint.

Après avoir fait sa réservation, elle rejoint le Joule pour prendre son petit déjeuner. Le Joule n’est ni tout à fait un café, ni tout à fait un restaurant. C’est un espace de transition dans lequel on vient avant une séance de sport, entre deux réunions ou simplement pour y travailler. Ce qu’elle fait. Elle s’installe à côté d’une prise et commande un bun aux œufs brouillés et baby épinards. Ce n’est qu’une fois le bipeur en main qu’elle déverrouille son téléphone.

Son premier réflexe est d’ouvrir l’application du Mix, repoussant le moment où affronter la pastille rouge au-dessus de l’onglet « Mail » deviendra inévitable. L’organisation du Mix est simple : une formule « Light » limitée aux heures creuses, une formule « Young » pour les moins de 30 ans, une « Health » offrant un accès illimité, et un abonnement « Club » – le plus cher et celui auquel elle a accès grâce à son entreprise – qui inclut aussi un espace de coworking, ainsi que quelques avantages et réductions. Tous les membres disposent d’un accès aux piscines, saunas, hammam, cours collectifs et infrastructures modernes.

Après avoir réservé un cours de Pilates pour la fin d’après-midi et terminé son petit déjeuner, elle se dirige vers l’entrée du Mix. Elle scanne le bracelet blanc à son poignet. La puce ouvre les portiques et permet également de verrouiller les casiers aux vestiaires. Le contact avec la réceptionniste, qui vérifie l’identité de tous ceux qui franchissent les portes, est le premier d’une longue série. Une fois à l’intérieur, on ne reste pas inconnu bien longtemps. Mais ça ne la dérange pas. Elle sait que le Mix mise beaucoup sur son côté communautaire.

L’un des coachs sportifs, le professeur de box, lui tape dans le dos en lui demandant si elle participera à son cours, plus tard dans la soirée. Elle se tâte, elle aime beaucoup ce cours, mais sa fin de journée est déjà réservée. Elle le regarde s’en aller, puis prend la serviette de bain tiède que lui tend un employé.

Tout en descendant à l’étage de la piscine, elle rencontre une amie, qui se met à lui parler sans s’arrêter de son nouveau projet en collaboration avec l’une des plus grosses boites de production du pays. Dès qu’elles franchissent la porte des vestiaires, la pudeur disparait. C’est un espace safe, où personne ne juge personne. Elles choisissent un casier et, tandis qu’elle enfile son maillot de bain, son amie se glisse dans son legging. Celle-ci compte remonter dans la salle principale et courir face au parc qui entoure le Mix.

Sa matinée se partage entre la piscine, où elle effectue ses longueurs quotidiennes, le jacuzzi (parce que cela n’a jamais fait de mal à personne) et le transat, où elle retrouve son ordinateur et une ribambelle de mails auxquelles elle s’attaque enfin, tandis qu’un cours d’aquabike se met en place dans le grand bassin. Elle ne s’arrête de travailler que lorsque son téléphone cesse de vibrer. Rien n’a pu détourner son attention jusque-là, car le bar n’ouvre que le week-end. Du coin de l’œil, elle remarque deux hommes absorbés par un jeu d’échecs. D’autres sont plongés dans leurs livres. Ce qui est certain, c’est que chacun veille à ne jamais faire trop de bruit. C’est l’une des règles d’or du spa. Vers midi, après s’être séchée, elle ressort du Mix pour se rendre au Fox.

Le Fox est un food market aux cuisines internationales, situé au rez-de-chaussée du Mix, qui accueille aussi bien les membres que les visiteurs extérieurs. L’espace est ouvert mais chaleureux, lumineux sans être froid, animé bien que jamais trop bruyant (sauf peut-être lors du service du soir). Elle aime s’y installer pour observer les gens, de la jeune étudiante qui prépare son prochain travail de recherche, aux amoureux collés l’un à l’autre sur une banquette, en passant par la bande de collègues tapageurs et la petite famille avec un bébé.

On peut s’y installer seul ou à plusieurs, comme elle s’apprête à le faire. Car c’est autour d’un burger et d’une moussaka que se déroule son premier rendez-vous de la journée. Les deux autres meetings prévus dans son agenda ont lieu en ligne. Elle y participe dans la salle de co-working, au centre de laquelle ont été aménagées des capsules insonorisées. Pendant longtemps, avant que son abonnement ne se transforme en addiction pour le sport, elle venait toujours y déjeuner. Chacun matin, apporté par une fée – ou plutôt par un employé très discret –, des viennoiseries attendent les abonnés.

Plus tard dans la journée, elle quitte la salle de co-working pour rejoindre la salle de sport. Elle remarque qu’il y a plus de monde à cette heure-ci. En réalité, l’endroit gagne en popularité et le nombre d’abonnés augmente considérablement. Les employés font de leur mieux pour maintenir un cadre communautaire, tout étant responsables d’un flux de personnes toujours plus important.

Son cours de Pilates dure une heure, dans l’une des salles adjacentes au grand espace réservé à la musculation. Cela lui permet de se détendre, de se tonifier. Et c’est aussi le nouveau sport à la mode auprès des femmes de plus de vingt ans. Elle l’a remarqué, car non seulement le cours est plus rempli qu’à son arrivée dans l’établissement, mais les participantes sont, pour la plupart, plus jeunes qu’elle. Elle repère un ou deux téléphones posés le long du miroir, prêts à filmer cet entrainement, puis à l’expédier sur TikTok. Poste en dessous duquel leur propriétaire ajoutera le hashtag « romanticize ».

A la fin du cours, elle repasse par les vestiaires qui donnent tout droit à la piscine. Compliqué d’y résister, surtout que son maillot de bain n’a pas encore eu le temps de sécher. Elle se dit que toute bonne journée de travail mérite récompense et s’accorde une petite demi-heure de plus dans le jacuzzi. Elle s’y laisse absorber par le match de foot, dont elle ne connait pas les participants, projeté sur le mur. Dans les heures plus tardives de la journée, l’ambiance du spa devient plus conviviale. Deux hommes, dans la trentaine, discutent de leur business dans le milieu de l’influence et ne réagissent que lorsqu’un joueur marque un goal ou commet une faute « OOOH ». Elle s’autorise à rire avec eux, et lorsque le plus jeune lui demande son numéro, elle se trouve obligée de refuser. Quelqu’un l’attend au Roméo.

Le Roméo, au deuxième étage du Mix, est en rupture avec le rythme du reste du bâtiment. Ici, les lumières sont plus basses, les voix plus feutrées et les gestes moins pressés. L’on s’y retrouve pour boire un cocktail sans forcément de raison précise, mais jamais tout à fait pour déconnecter du travail. Le téléphone n’arrête pas de sonner, les rendez-vous s’y déplacent parfois. Pourtant, le bar impose une pause.

Elle arrive néanmoins à lâcher prise, car elle y retrouve son compagnon. Ils passent la soirée à rigoler, sans se soucier du nombre de verres à payer, avant de rejoindre leur chambre l’hôtel.

Le lendemain, elle se réveillera sur place pour aller travailler sans rechigner car elle se souvient encore de l’époque où elle travaillait sur un coin de table, dans un café. De plus, elle sera accompagnée. Et même si le rythme reste le même, aucune journée ne se ressemble vraiment.