Être indispensable, porter une veste orange fluo et pourtant passer inaperçu aux yeux de tous : tel est le paradoxe quotidien auquel doit se confronter Sébastien Delahaut, steward au Sporting de Charleroi. Pour lui, l’atmosphère du stade domine les contraintes et l’ingratitude liées à sa fonction : assister à un match devient un plaisir brut, plus puissant que la fatigue, plus prégnant que les trente euros perçus à la fin de la rencontre.
Sébastien Delahaut lors d’un déplacement au stade de Genk (24 novembre 2024) ©Yvette Devlesaver
Le sport en ville, c’est un footing tranquille de cinq kilomètres dans le Parc Reine Astrid après une journée éreintante au travail. Le sport en ville, c’est aussi ce refus de rentrer directement à la maison après l’école pour aller faire du skateboard avec ses amis le long des Quais de la Sambre. En bref, les pratiques sportives urbaines sont multiples : nous avons déjà toutes et tous expérimenté d’une manière ou d’une autre une activité physique dans notre quotidien. Pourtant, en contexte urbain, le sport ne se limite pas à ces pratiques spontanées de proximité. Le sport au cœur de nos villes peut également revêtir une dimension événementielle. Il devient alors un véritable spectacle.
Pour des centaines de milliers de personnes dans notre pays, le sport n’est pas quelque chose qu’on pratique, mais qu’on regarde et qu’on vient vivre depuis les tribunes. Pour des dizaines de milliers de Carolos, ce sont des lieux emblématiques du paysage urbain comme le Mambourg ou le stade de la Neuville. L’activité sportive dans nos agglomérations, c’est donc aussi Charleroi – La Louvière, un derby wallon qui oppose les Zèbres carolorégiens aux Loups louviérois, et qui réunit plus de dix mille personnes au Mambourg, un stade situé à moins d’un kilomètre du centre-ville. Le genre d’événements où « il y a des plans d’action qui sont étudiés toute la semaine pour le match du week-end » pour coordonner les cent quatre-vingts bénévoles présents, le genre de moment où « au vu des regards des gens, on sent que le match va être tendu ».
Au-delà des milliers de fans, de nombreuses personnes viennent offrir bénévolement leur aide et leur temps pour assurer la sécurité d’un événement sportif d’une telle ampleur. Sébastien Delahaut, steward pour le club du Sporting de Charleroi, est l’un de ces volontaires. Chaque week-end, il consacre entre six et neuf heures pour permettre à ces dix mille fans de venir supporter leur équipe et profiter de ces deux heures de spectacle en toute quiétude. Chaque jour de match, il doit sacrifier et camoufler son pelage rayé de Zèbre sous une veste orange fluo qui caractérise ce qu’il appelle lui-même « le stewarding ». Et pourtant, ce Sébastien fluorescent semble invisible aux yeux du public carolo.
« Si j’ai pas envie que ça bouge, ça bouge pas. »
Derrière cette silhouette flamboyante qui veille sur les gradins se cache un jeune homme de vingt-quatre ans. La plupart ne voient en lui qu’un automate sans expression, dont la seule activité se résume à la vérification des billets et la palpation. Cette fonction en apparence répétitive et impersonnelle dissimule en réalité Sébastien Delahaut. Son physique impressionnant n’a rien en commun avec la mécanicité du robot : le steward possède plutôt la carrure compacte et la force tranquille d’un buffle – un buffle aux rayures discrètes, mais profondément ancrées dans son pelage, tant le Sporting de Charleroi est enraciné dans son identité depuis toujours. Robuste, imposant, à la stature colossale, il se décrit lui-même avec une confiance assumée : « Qui est le malheureux qui essayerait de s’en prendre à un gaillard comme moi ? Si j’ai pas envie que ça bouge, ça bouge pas. » Très protecteur envers son groupe, il n’hésite jamais à prendre ses responsabilités pour épauler – et même à l’occasion protéger – ses collègues stewards moins aguerris, qui, au fil du temps, « sont devenus des amis », partageant avec lui rires et complicité, à l’image d’une véritable seconde famille.
Cependant, la puissance n’effacera jamais l’attachement, et Sébastien conservera pour toujours ses gènes zébrés : il garde précieusement dans sa chambre la première écharpe du Sporting, offerte par son père lorsqu’il n’avait que quatre ans. Devenu à présent une figure respectée au Mambourg, il ne pourra pourtant jamais se défaire de l’héritage familial et de la passion pour le Sporting qui en découle. Il a néanmoins appris à composer avec cette situation : « C’est primordial d’arriver à mettre ma passion de côté pour la sécurité des supporters et des joueurs. »
L’attachement de Sébastien ne se limite pas aux couleurs qu’il arborait jadis sur ses épaules et qui sont toujours présentes dans son cœur. Cette passion structure également son emploi du temps, son énergie et la manière dont il vit ses week-ends. Car pour lui, comme pour les centaines de bénévoles présents lors de chaque match, le stewarding n’est pas qu’un rôle ou une fonction optionnelle : c’est un véritable rythme de vie. À chaque rencontre, Sébastien consacre bien plus de temps que les nonante minutes visibles pour les supporters. Son activité de steward commence au moins trois heures avant le coup d’envoi : trajet jusqu’au lieu de rendez-vous, puis jusqu’au stade, briefing, consignes de sécurité, inspection des tribunes avant l’arrivée de la foule, et enfin placement. Cette longue liste n’est pourtant pas exhaustive. En plus d’arriver le premier, il quitte le stade le dernier. Il doit attendre que l’enceinte soit complètement vide, que les différents incidents aient été signalés au responsable-steward, pour enfin reprendre le bus du retour. Souvent, le trajet ne dure qu’une dizaine de minutes pour se rendre jusqu’au parking. Mais parfois, lors des déplacements, il s’étire sur plusieurs heures de route. « Tout le monde attend dans le bus sans parler. On n’a qu’une seule envie : rentrer chez nous. » Le steward voyage, sans jamais avoir le temps d’admirer le paysage. Bruges, Genk, Anvers, Liège, Bruxelles, Gand. « Quand je rentre chez moi après le match, je suis épuisé. » La lassitude est présente, bien qu’elle demeure invisible aux yeux du public, insensible aux sacrifices silencieux qui rythment les week-ends de Sébastien. Être steward, c’est donc accepter que le football dicte une part importante de son emploi du temps, pour quelques dizaines d’euros et deux entrées pour le match – des billets qu’il cède à ses sœurs. Être steward, c’est un engagement discret et exigeant, aux allures de sacrifice, loin des projecteurs du stade.
« Je souffre quand même un peu du manque de reconnaissance. Je bloque toute une journée, parfois dans le froid ou sous la pluie. Je viens pour eux, et on nous dit qu’on les fait chier. »
Ce long ballet logistique ne reste pourtant qu’un prélude. La véritable fonction du bénévole se manifeste concrètement lorsqu’il rejoint sa zone. Qu’il se trouve à l’entrée du stade pour la palpation, dans les escaliers, directement dans les gradins, ou même aux abords de la pelouse, il doit conserver une vigilance permanente, ce qu’il appelle rester dans « la zone orange ». Selon lui, la palpation des supporters reste un moment sensible, car certains tentent toujours de « filouter ». Il n’empêche que « l’ambiance est amicale » : « Je dis bonjour. Et si je les sens réceptifs, j’essaye quelques petites blagues pour détendre l’atmosphère. » Au-delà de son corps, qu’il utilise comme un véritable outil de travail – « la gestuelle, c’est 60% et le dialogue seulement 40% » – il est conscient que ce rempart, parfois redouté par les supporters, ne suffit pas. Il doit analyser rigoureusement chaque situation pour éviter de créer un conflit là où il n’en existe pas. Et lorsque celui-ci éclate tout de même, il faut intervenir avec calme, mais autorité, pour désamorcer le « climat agressif » qui peut rapidement s’installer dans les travées d’un stade de football.
Bien qu’il affirme « être d’un naturel très optimiste », Sébastien admet être régulièrement confronté à une forme d’incompréhension : « Je souffre quand même un peu du manque de reconnaissance. Je bloque toute une journée, parfois dans le froid ou sous la pluie. Je viens pour eux, et on nous dit qu’on les fait chier. Les supporters de Charleroi ne sont pas du tout reconnaissants envers nous. Bien au contraire, les supporters ne se rendent pas compte que sans nous, il n’y a pas de match. Beaucoup de supporters nous reprochent des choses alors qu’on ne fait que notre métier : garantir leur sécurité. » Tandis que le public se délecte de la légèreté d’un match de football, Sébastien, lui, doit rester concentré, scrutant avec assiduité ces mêmes personnes. Alors que, pour les spectateurs, un but de Charleroi représente l’explosion de joie, l’apogée de ce qu’ils sont venus vivre, c’est l’inverse pour le vigile de la tribune : cet instant équivaut à un espace de prudence accrue, un « moment où l’on est le plus à même de devoir intervenir ». Et cette vigilance est d’autant plus indispensable que Sébastien doit composer avec ces personnes qui, ayant déjà bu trop d’alcool, décident de lancer leur bière en direction des stewards au moment du but décisif. Ces personnes qui, « la plupart du temps ne disent pas bonjour », le considérant comme une machine et oubliant que, sans sa présence, ils ne pourraient tout simplement pas assister au match.
« Quand je suis dans la tribune, je sens que ça vibre dans tout mon corps, et c’est incroyable. »
Malgré ces contraintes et ce manque de reconnaissance, Sébastien trouve une réelle satisfaction dans son rôle de steward : « Le poste que j’ai me convient parfaitement. Ça ne me manque pas vraiment de vivre le match comme un supporter basique. » Cette relation à sa fonction se cristallise dans sa veste orange fluo, qui dépasse amplement le statut de simple uniforme. Celle-ci matérialise en effet le symbole de son engagement et de ses responsabilités : « Je suis fier de porter cette veste. C’est pour moi un certain accomplissement, je pense l’avoir mérité. » Ainsi, bien que l’ingratitude puisse parfois peser, elle ne parviendra jamais à éclipser son enthousiasme. Sa passion footballistique l’emporte sur tous les autres sentiments, et l’atmosphère du Mambourg transcende tous les aspects négatifs. « Ça reste toujours un plaisir pour moi d’aller au stade. » Une fois plongé dans l’antre carolo, Sébastien vit un moment hors du temps : « Quand je suis dans la tribune, je sens que ça vibre dans tout mon corps, et c’est incroyable. »
Le sérieux de sa mission ne l’empêche en effet pas de savourer tous les matchs du Sporting. Comme à l’époque où, enfant, il écoutait les matchs en déplacement de Charleroi à la radio avec son père, Sébastien s’est forgé une faculté étonnante : « Je peux m’imaginer ce qui se passe derrière moi. » Quand il se trouve aux abords de la pelouse, il sent des vibrations sous ses pieds, qui lui indiquent quand les joueurs approchent de sa zone. En fonction du comportement des supporters, de la teneur de leurs insultes, de leurs cris et de leurs chants, le fidèle du Mambourg parvient à visualiser le match dans sa tête. Il devine quand un joueur carolo perd la balle ou quand l’arbitre siffle une faute contre le Sporting. « Même si je peux m’imaginer ce qui se passe derrière, le plus important, ça reste ce qui se passe devant moi », précise Sébastien, qui parvient à combiner surveillance attentive du public et sensations que lui transmet le stade.
À la différence de la radio de son enfance, il ne se contente plus du récit sonore : « Certes je ne vois pas toute la partie, mais au moins j’ai l’ambiance tout le match. » Au fond, une seule chose a changé : Sébastien a grandi. L’enfant est devenu un buffle colossal, un homme solide et confiant qui assume d’être « la première ligne contre la violence ». Pourtant, pour son père, il reste le petit garçon de quatre ans à qui l’on offre fièrement une écharpe du Sporting, et pour qui on s’inquiète avant chaque match : « Mon père, à chaque fois que je pars faire un match, il me dit ‘Bon, fais attention à toi hein’. »
Je me suis longtemps interrogé sur la pertinence de l’insertion ou non d’une photographie de l’intéressé dans son portrait. Après réflexion, je n’ai pas jugé cela nécessaire. J’ai estimé qu’à travers ce texte, il était déjà possible de saisir clairement qui était Sébastien. Tout le monde parvenait, selon moi, à imaginer son apparence et sa personnalité sans trop de difficulté. Mais évidemment, c’est à la personne portraiturée de décider la manière dont elle veut apparaître dans un texte qui évoque sa vie. Je lui laisse par conséquent le mot de la fin.
« J’aimerais bien mettre une photo de moi dans le portrait. Je me suis dit que, si un jour, quelqu’un tapait mon nom sur Google, je préférerais que ce soit une photo normale de moi plutôt qu’une photo de mon corps affalé au sol parce que j’ai pas réussi à attraper le connard de supporter qui est rentré sur la pelouse. »
