Par Adele Ngo Bissohong, Christelle Koambi
Il y a encore une dizaine d’années, les femmes étaient quasiment absentes du journalisme sportif à la télévision, en particulier aux commentaires des compétitions. Ce domaine est longtemps resté l’apanage des hommes. La situation a légèrement évolué ces dernières années, mais reste fragile et inégale selon les rôles.
Selon une étude publiée en 2021 par l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), en Belgique francophone, les femmes restent peu présentes dans le journalisme sportif. Seules 5 % des femmes journalistes couvrent le sport. Toujours selon l’AJP, sur les 411 journalistes sportifs recensés, 363 sont des hommes, contre 48 femmes.
Une évolution est néanmoins observable. Le Baromètre du CSA, basé sur dix ans d’évolutions journalistiques, précise qu’entre 2011 et 2021, la présence des journalistes sportives à l’écran a augmenté de 9 %, signe d’une ouverture progressive du secteur.
À la télévision, cette progression reste contrastée. Lors de certaines retransmissions sportives, les femmes sont encore absentes, que ce soit aux commentaires ou sur les plateaux. C’est le cas notamment dans l’émission hebdomadaire Dans le peloton consacré au cyclisme diffusé sur RTL TVI, où seuls des hommes sont présents à l’antenne, même si la journaliste Anne Ruwet y est apparue quelques fois.

Dans d’autres formats, leur présence est plus visible. Sur Tipik, certaines émissions sportives comme 100% sport, sont présentées par des femmes, Olivia Grisard et Anne-Sophie Depauw. Tandis que lors des soirées de Ligue des champions sur RTL Club, Anne Ruwet apparaît comme la seule femme à l’écran. Ces différents exemples montrent que, même si les femmes gagnent en visibilité, leur présence reste encore dépendante des rôles et des formats.
Une légitimité encore fragile
Derrière cette visibilité accrue se cache une réalité plus complexe, marquée par des formes persistantes de misogynie, que ce soit des remarques sur les réseaux sociaux numériques ou une répartition inégale des rôles. Cela contribue à remettre en cause la légitimité des femmes journalistes sportives.
Lise Burion, journaliste à la RTBF, a d’abord commencé à la radio avant de rejoindre la télévision en 2019. Elle commente notamment les matchs de l’équipe nationale féminine de foot ainsi que certaines épreuves des Jeux olympiques. Lors des JO de Paris, elle a été principalement affectée au sport féminin. Une répartition qui l’a amenée à s’interroger : « Ce n’est pas parce que je suis une femme que je dois uniquement commenter du sport féminin ». Si elle affirme aujourd’hui apprécier ces disciplines, elle souligne néanmoins que commenter davantage de compétitions masculines « serait un signal intéressant », notamment pour diversifier les voix à l’antenne.
Face à ces constats, certaines rédactions affichent une volonté de faire évoluer les choses. Le contrat de gestion de la RTBF met en avant une volonté générale de diversité et de représentation dans les contenus audiovisuels. Une orientation confirmée en interne, avec un objectif de féminisation des antennes.
Mais cette présence accrue ne répond pas toujours à des logiques strictement éditoriales mais également esthétiques. À la télévision, les femmes restent davantage associées à des rôles de présentation. Lise Burion le reconnaît : « On a beaucoup utilisé les femmes pour leur image et ça continue ». Mais si l’intérêt croissant pour le sport féminin participe à cette évolution, il ne suffit pas, à lui seul, à expliquer la place accrue des femmes dans le journalisme sportif.
Une identité journalistique en transformation
En effet, elles sont plusieurs journalistes de sport à s’appuyer sur les réseaux sociaux numériques pour se faire une place dans ce milieu très masculin. C’est le cas notamment de Marie Evrard, qui se définit comme commentatrice et femme de médias dans le sport. Lors de ses études de droit, elle partage sa passion du football sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram et Twitch. C’est grâce à cette présence en ligne qu’en 2021 elle est repérée par la chaîne sportive Eleven, aujourd’hui DAZN. « Je n’ai jamais pensé à commenter des matchs de foot […] c’est une opportunité qui est arrivée comme ça. » Pour elle, tout s’est enchaîné rapidement, avec des tests puis ses premiers commentaires en direct seulement quelques semaines plus tard. Elle est d’ailleurs la première femme à avoir commenté un match de foot masculin en première division belge. Pour les femmes, les réseaux sociaux peuvent constituer une porte d’entrée dans le journalisme sportif, finalement plus accessible que le parcours classique.
En parallèle, le rôle des femmes dans le journalisme sportif évolue aussi en termes de visibilité. À l’image de Séverine Parlakou, journaliste de sports chez DAZN, TF1 et L’Équipe, suivie par plus de 50 000 personnes sur Instagram et TikTok, les journalistes et femmes de médias développent aujourd’hui une présence importante sur les plateformes numériques.
Les femmes journalistes de sport ne se limitent plus à leur rôle de commentatrice : elles partagent les coulisses de leur métier et construisent une relation directe avec leur public. Mais cette exposition a des limites. La journaliste Marie Evrard raconte avoir été confrontée à des remarques misogynes à ses débuts, notamment sous des extraits diffusés en ligne. Si les parcours évoluent, la visibilité des femmes journalistes sportives les expose à des violences sexistes que ne connaissent pas leurs collègues masculins.
Les journalistes sportives sont aussi confrontées à un traitement inégal de leurs erreurs à l’antenne. Lorsqu’une femme se trompe, les réactions du public sont souvent beaucoup plus virulentes que lorsqu’il s’agit d’un homme. La journaliste Lise Burion souligne également que certaines d’entre elles doivent constamment faire leurs preuves et démontrer des compétences supérieures, à celles de leurs homologues masculins, sans pour autant bénéficier de la même reconnaissance. Les critiques portent par ailleurs fréquemment sur leur apparence physique plutôt que sur leur travail. Ces attaques sont amplifiées par les réseaux sociaux, où les femmes sont davantage exposées à des commentaires violents ou dévalorisants.
Des limites persistantes
Ces violences, souvent banalisées ou minimisées, constituent un frein réel à leur légitimité et à leur épanouissement professionnel. Elles soulèvent ainsi des enjeux importants en matière d’égalité des chances, mais aussi de conditions de travail et de santé mentale. Il y a quelques années, plus de 150 femmes journalistes sportives signaient une tribune dans Le Monde pour dénoncer les discriminations et le harcèlement sexiste dans les rédactions sportives. Ce texte faisait écho au documentaire « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » de Marie Portolano et Guillaume Priou, qui mettait déjà en lumière le sexisme dans ce milieu.
Une éclaircie cependant : les femmes journalistes de sport prennent de plus en plus ouvertement la parole pour évoquer leur vécu. Dans un extrait de vidéo posté sur ses réseaux sociaux le 8 mars dernier à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, la journaliste de la RTBF Lucie Drygalski a profité du fait qu’elle commentait un match pour passer un message fort: « J’en profite aussi pour adresser un message aux femmes qui nous écoutent, […] nous avons notre place dans le football, et le chemin est encore long. Je suis fière du chemin parcouru et d’être derrière un micro pour pouvoir le dire. »
