“Engagés” au cœur des colistiers du FN en Moselle

28 mai 2014. Alors que le Front National fait une percée remarquée en Lorraine, huit étudiants en journalisme numérique de l’université de Lorraine à Metz sortent leur webdocumentaire « Engagés-Ils montent aux Front pour leur ville ».

« Engagés” propose le portrait de six colistiers FN pendant la campagne des municipales à Metz, Thionville et Hayange. Dans quel but? “Comprendre qui sont ces hommes et ces femmes qui décident, aujourd’hui, de s’afficher clairement FN, de s’engager sur une liste,…, alors qu’il y a quelques années c’était encore complètement tabou. Dans ces trois villes mosellanes, le Front National était carrément absent de l’élection municipale de 2008”, explique Joann Mathias, un des huit investigateurs. Dans l’espoir d’y voir un peu plus clair, ces huit étudiants sont parti pendant trois mois en immersion au sein de listes Front National. Meetings, collages, distribution de tracts, interviews,… Trois mois d’enquête intensive pour tenter de comprendre ces “engagés FN” et proposer ce webdocumentaire riche en contenu.

“Réaliser ce webdoc fut une vraie aventure”

“Engagés” est le fruit du travail de huit étudiants en Master journalisme numérique. N’ayant bénéficié d’aucuns financements et ayant tout réalisé par leurs propres moyens, avec le matos de l’université, on peut dire que le webdocumentaire est vraiment bien ficelé.
“Engagés” possède une page Facebook et un compte Twitter. Il n’est pas difficile de remarquer que la diffusion sur les réseaux sociaux est gérée par des étudiants bien dans leur époque. Photos, teasers, posts,…, tout est mis en place afin de réaliser la campagne de communication parfaite. Seul hic: “Engagés” reste une production amateur et n’attire donc pas les foules. 236 followers sur Facebook, 232 sur Twitter. Dommage. Ils ne constituent dès lors pas des modes de diffusion vraiment efficaces.

“Engagés” a aussi la chance d’être diffusé dans des médias locaux. Les sites de France3 Lorraine et du Luxemburger Wort hébergent le web-documentaire.

Forme et contenu

Le webdocumentaire est paru le 28 mai 2014, sur le site de France3 Lorraine, sous la forme d’un produit fini. L’interaction avec l’internaute est très simple. Il lui suffit de cliquer sur une image ou sur un mot le renvoyant vers une vidéo informative. Le but est de faire simple et efficace. Pas de place ici pour les jeux de mots ou autre titres chocs.
Après un petite introduction expliquant bien en quoi va consister le web-documentaire, l’internaute arrive sur la page d’accueil. Face à lui, une galerie de portrait de six colistiers du Front National. Ensuite c’est très facile, il suffit de cliquer sur le colistier de son choix pour avoir des informations supplémentaires. Celles-ci sous forme de quelques encadrés qui défilent sur une vidéo d’attente représentant le protagoniste de son choix. Une interview/portrait sous diaporama sonore est également disponible pour chacun. Pendant celui-ci, une phrase apparaîtra renvoyant vers un autre diaporama concernant cette fois-ci un thème de la campagne : formation, banalisation, collectif.
Une fois terminer avec l’un des colistiers, l’internaute a deux choix: retourner à la page d’accueil ou passer à la personne suivante.

De retour sur la page d’accueil, on se rend compte qu’il n’y a, en fait, pas que les six portraits.
En haut à droite, le visiteur peut cliquer sur les onglets “Aide” et “A propos”, qui permet de connaitre les auteurs du web-documentaire. C’est leur manière de co-signer l’ensemble du travail.
En bas à droite, et présent sur chaque page, l’internaute peut aussi cliquer sur “Repères”. Un bouton qui renvoi vers des ressources plus approfondies telles que les résultats des villes ou l’analyse de politologues. Le tout, toujours sous format vidéo introduit par deux trois phrases.

Enfin, en bas de page se trouve une flèche blanche. Celle-ci renvoi vers un nouveau menu qui permet de comprendre encore davantage l’évolution du Front National. On peut y découvrir différents thèmes( banalisation, implantation, formation, renouveau, apprentissage et collectif), toujours à travers le regard des six colisiters. Chaque thème est traité comme pour le reste sous format vidéo introduit par deux trois phrases.

“Engagés” est publié via le serveur de l’université. L’URL, http://formation.djehouti.com/univmetz/fnenmodele/Home.html, n’est donc pas porteur de sens. Une fois le webdoc fini, l’internaute ne se souviendra plus du nom du site.

Le discours face aux sources et au public

Après avoir parcouru les différentes rubriques à la disposition de l’internaute, il n’y a aucune présence d’espace de production extra-journalistique comme un blog lié au sujet ou un lien vers un site de production amateur. Rien de tout cela, si ce n’est l’apport de Google Maps pour l’affichage d’une carte géographique travaillée graphiquement.

Pour enrichir le web-documentaire “Engagés”, les étudiants en journalisme, auteurs de ce projet, ont souvent eu recours aux avis des experts en l’occurrence deux politologues : Pascal Perrineau (spécialiste du FN) et Arnaud Mercier (Université de Lorraine). Les deux experts sont désignés par leur prénom et leur nom de famille mais ceux-ci souvent précédés de leur fonction (le politologue untel). Leurs analyses seront les réponses aux interrogations des auteurs.  Car ce dont il s’agit ici est une mise en lumière de l’implantation grandissante du Front National en Moselle (France). Les journalistes ont choisi de ne pas se positionner ni de donner leur point de vue. Ils se contentent de relater et présenter les faits pour, comme ils le disent eux-mêmes, « prendre de la hauteur sur ce sujet sensible ». De manière générale, on est plus dans la narrativisation à travers laquelle les évocations sont légions. Le discours rapporté réflexif est inexistant. Par ailleurs, leur style dans le discours ne s’élabore pas dans la citation directe ou indirecte. C’est par la vidéo et le diaporama sonore qu’on va suivre les 6 colistiers dont il est question. Dans ces portraits vidéos, les interviewers se sont éclipsés derrière la caméra pour laisser directement les intervenants s’exprimer. Les journalistes, ayant pris le soin de présenter par écrit chacun d’eux avant chaque début de séquence, leur ont laissé la part belle du discours. L’interview est élaborée de telle manière qu’on ne puisse écouter que la réaction de l’intervenant et non pas les questions posées en amont. Une mise en scène voulue par souci d’immersion. A contrario, les analyses et les décryptages de l’expert sont pourvus de questions écrites sous fond noir à l’écran avant la plupart des réactions de l’universitaire. Les 6 militants FN (dont 2 femmes et 4 hommes) sont désignés par leur prénom, leur nom et leur âge, suivis de leur fonction s’ils en ont une. Ils sont tous de race blanche (comme tous ceux qui répondront aux questions). Claudio (61 ans), Guillaume (58 ans), Katia (51 ans), Marie (51 ans), Biagio (28 ans) et René dont on peut deviner la cinquantaine n’a pas vu son âge mentionné. Ce ne sont pas les seuls intervenants puisqu’en naviguant en profondeur on découvre des têtes de listes de 4 villes (dont 3 passées à la loupe) sur une carte géographique réalisée avec le logiciel Thinglink. Les fameuses têtes de liste sont elles aussi présentées de la même façon que les 6 colistiers (constituant le fil rouge du récit) à la quasi seule différence près que les auteurs usent souvent des prénoms de ces derniers pour accentuer la proximité avec le lecteur. Un procédé utilisé aussi avec un expert, toujours dans le but de soutenir cette familiarité avec les intervenants. Les longueurs des séquences vidéos varient selon la nature de l’extrait. Ainsi, les analyses font plus ou moins 2 minutes 30 tandis que les diaporamas sonores des colistiers vont jusqu’à dépasser 5 minutes maximum. Dans ces portfolios sonores, les auteurs montrent les militants tels qu’ils sont dans leur quotidien. On leur voit faire les courses, discuter avec les gens, faire campagne ou encore apprendre à le faire pour convaincre. Ils sont souvent filmés de très près. Un plan rapproché va même jusqu’à serrer un croissant tenu entre les doigts de l’intéressé. Le but est de nous les présenter comme monsieur et madame Tout le monde. Et ça marche !

Du rapport au public à l’éthos journalistique

Comme déjà dit précédemment, les journalistes ont d’abord joué la carte de l’empathie pour que le lecteur se familiarise avec ces 6 militants du FN. Le procédé est aisé puisque ces personnes qui se lancent en politique pour la première fois. Ils sont donc issus de la société civile et de cette couche sociale déçue par les élites qui gouvernent. Les réseaux sociaux ont constitué l’une des principales démarches pour former une communauté autour du projet “Engagés”. Facebook, Twitter et Youtube ont été mis à contribution. C’est d’ailleurs grâce à ces pages, qu’un making of du projet est directement visible. Avant même la phase de la présentation du projet devant le jury de leur université, leurs pages Twitter et Facebook étaient régulièrement alimentées donnant des infos sur l’avancement du web-documentaire. Ainsi, les différents abonnés (followers) à ces pages peuvent en suivre l’actualité. Des médias français reconnus comme France Télévisions, via le site Internet de France 3 Lorraine, ont publié le web-documentaire. Et d’autres sites le référencient.

tweet1

(un tweet de Engagés le webdoc)

facebook

(page Facebook – Engagés)

tweet2

(un tweet annonçant la date de la sortie du projet)

Autre chose à soulever concernant l’incitation à la navigation : le leitmotiv de vouloir faire du lecteur cet interviewer de circonstance. C’est une manière d’inviter ce dernier à être actif dans sa navigation mais c’est un leurre. Un peu comme le questionnaire à l’adresse d’un des deux politologues dont les liens s’avèrent ne pas fonctionner du tout quand on clique dessus. Cette incitation va même jusqu’à vouloir faire croire au lecteur qu’il peut poser les questions à l’expert alors que les seules questions ont déjà été posées par écrit. Par contre, les bonnes idées ne manquent pas. Comme la présence, sur la page d’accueil, d’un bouton d’aide à la navigation du site qui permet à l’internaute de trouver ses repères. Et à propos, il existe un bouton “Repères” qui envoie le visiteur vers des ressources plus approfondies, notamment les résultats électoraux des villes, une visite guidée de certaines villes ou encore l’analyse d’un politologue. La navigation est simple et facile à prendre en main avec des boutons intuitifs (malgré la police de caractères pas très esthétique -dans sa présentation- donnant un goût de produit pas fini) et on s’y retrouve sans trop de difficultés. La possibilité offerte au lecteur de passer les séquences d’intro et autres vidéos qu’il n’a pas envie de voir fait aussi partie de cette marge de manœuvre qui est la bienvenue.

Le positionnement idéologique n’est pas clairement établi. Dès le début, les auteurs ont choisi de ne prendre aucun parti pris et de n’avoir aucun a priori. Ils ne se contentent que de relater les faits. Cependant, on ne peut s’empêcher de faire face à un constat limpide : le ras-le-bol d’une couche sociale par rapport à la politique mené par les élites du pays (UMPS) qui a créé beaucoup de déçus. En réaction, ces nouveaux activistes s’engagent au Front National. Des activistes qui, souvent, veulent se détacher de celui de Jean-Marie LePen. Un autre constat : le mouvement frontiste qui s’agrandi de plus en plus en Moselle. Ce qui n’est rien d’autre que l’une des preuves que le FN devient un parti (la troisième force politique en France depuis 2012) qui, lentement mais sûrement, tisse sa toile d’un frontisme municipal qui veut donner le ton à un frontisme national encore plus affirmé. Voilà comment, à travers la voix des experts, les journalistes en herbe peuvent faire passer une information.

Denis Ruellan : la neutralité est une chimère

Denis Ruellan est un chercheur occupé. Après une carrière de journaliste, il s’est tourné vers la recherche. Il est notamment le directeur-adjoint du CRAPE (Centre de Recherches sur l’Action Politique en Europe) et co-éditeur de la plate-forme Surlejournalisme.com, site de veille centré sur l’actualité de la recherche internationale. Et il ne s’arrête pas là puisqu’il consacre aussi son temps à l’enseignement au sein de l’Université de Rennes 1.

Pas de journalisme sans engagement

Être chercheur en journalisme, c’est ne pas manquer de travail ! Les médias sont en perpétuelle évolution et directement soumis à la critique publique. Pas étonnant donc que les journalistes s’interrogent sans cesse sur leurs pratiques.

Actuellement, la question de l’engagement fait débat. Le journaliste doit-il être engagé ? Qu’est-ce qu’un journaliste engagé ? Ces questions ne sont pas anodines. Denis Ruellan tente d’y répondre dans l’ouvrage « Journalistes engagés », qu’il a co-dirigé en 2010 avec Sandrine Lévêque. Pour le chercheur, la neutralité et l’objectivité n’existent pas. L’engagement est inévitable et ne pose pas problème. Le journaliste doit au contraire l’utiliser comme une ressource, dans sa recherche de contacts ou encore pour faire valoir ses compétences.

Preuve que cette question est plus que jamais d’actualité, elle a fait l’objet de deux conférences à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Denis Ruellan était un des intervenants de la conférence du vendredi 21 novembre. A cette occasion, nous avons pu le rencontrer.

Angèle Olivier et Lisa Delmoitiez

Crédit photo en Une : Alexandra Martins/UnB Agência http://www.unb.br/noticias/unbagencia/unbagencia.php?id=4972

Crédit photo Soundcloud: Denis Ruellan http://www.ppc.labocommunicant.net/ruellan/

Journalisme : la nature multiple de l’engagement

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.

Les intervenants (de gauche à droite): Laurence Brogniez, Fabrice Preyat, Valérie Nahon , Denis Ruellan et Bruno Frère.      [ph : Mathieu Clairet]

Le cours de Pratique de journalisme poursuit, ce vendredi 21 novembre 2014, sa table ronde autour de l’engagement. Au programme : séminaire académique animé par trois chercheurs de l’ULB, Laurence Brogniez, Fabrice Preyat et Valérie Nahon. Denis Ruellan, de l’Université de Rennes 1 et Bruno Frère de l’ULg étaient eux aussi de la partie. Chacun, à travers un court exposé d’une quinzaine de minutes, devrait donner une définition de l’engagement selon son champ d’étude. Une tâche peu aisée au vu de « la multiplicité des définitions que l’on peut en donner », introduisait Florence Le Cam, Présidente de la filière information et communication à l’ULB. 

laurence Laurence Brogniez est la première à prendre la parole. Elle présente un texte qu’elle avait réalisé dans le cadre d’un colloque sur le combat pour l’unité italienne au 19ème siècle.“Une odyssée en 1860. Dumas “embarqué”: du voyage au reportage”. A l’époque, cet événement historique avait incité les journalistes des quatre coins de l’Europe à se rendre sur place pour témoigner. Parmi eux, le célèbre écrivain Alexandre Dumas. En 1860, Dumas l’artiste devient donc Dumas le reporter. Engagé aux côtés de Garibaldi, le journaliste en herbe devient journaliste « embedded » (embarqué). Effectivement, Dumas va être enrôlé parmi les partisans de Garibaldi, les chemises rouges. Il va directement se retrouver propulsé dans un rôle d’historien, d’acteur du conflit et donc de témoin impliqué. Cette situation d’observateur privilégié va se ressentir dans ses premiers écrits, très subjectif, avec une prépondérance du « je ». Ensuite, Dumas va se poser la question de la neutralité et finir par employer le « on ».

Mais est-il plus objectif pour autant ? Non, l’auteur va participer au phénomène d’iconisation d’un Garibaldi érigé en véritable héros de tout un peuple. L’épopée de Dumas est d’autant plus intéressante qu’elle est le parfait exemple d’un engagement qui peut être instrumentalisé.

fabrice La deuxième partie fait mention du reportage en bande dessinée. Fabrice Preyat entame son intervention en s’interrogeant sur les raisons qui motivent un auteur de bande dessinée à faire du journalisme engagé. Il fait remarquer que pour s’intéresser à la condition du BD reportage selon la perspective de l’engagement, il faut prendre en compte « le genre du BD reportage, la pratique du journalisme et aussi l’identité professionnelle de leurs acteurs respectifs ». Selon lui, le BD reportage, le reportage graphique ou encore le journalisme dessiné ne sont pas des genres immuables ou clairement définis. Au contraire, cela démontre une certaine désinvolture à l’égard d’un genre ou d’une discipline. Ceci à l’image même de la nature polysémique de l’engagement.

Fabrice Preyat va ensuite expliquer, à travers les définitions de différents auteurs, que le BD reportage est un genre journalistique nouveau. Un genre utile, avec beaucoup de liberté, malgré la présence d’une déontologie journalistique. Un genre qui, selon certains auteurs, veut prendre la place laissée vacante par le journalisme traditionnel. Dans le BD reportage, l’attrait à la subjectivité est totalement assumé.

Le troisième interlocuteur, Denis Ruellan, est sans doute celui qui parle le mieux d’engagement en journalisme au sens propre du terme. « L’engagement est quelque chose de noble et va de pair avec le désengagement », atteste-t-il.

denis C’est dans la recherche de la neutralité qu’on a pu observer le désengagement du journalisme dans le discours professionnel. Il est aujourd’hui lié à une réalité économique et politique. De nos jours, il n’est donc pas de journalisme possible sans distance et contact. Il faut nécessairement une sorte de conciliation entre l’engagement et le désengagement (dans le sens du discours professionnel de la neutralité). D’où parfois la difficulté de se faire largement comprendre puisque « le journaliste doit être à la fois au contact et à distance de ses sources », explique D. Ruellan.

XXI La quatrième personne à intervenir est Valérie Nahon. Elle présente la revue XXI et son style graphique si particulier. XXI propose une nouvelle formule éditoriale qui illustre l’émergence d’un nouveau public. A travers le livre de Gilles Lipovetsky et de Jean Serroy, « L’esthétisation du monde », elle explique le paradigme de l’esthétisme qui domine notre société. C’est pourquoi XXI tente de démultiplier la compréhension du réel grâce à son univers graphique. Par la suite, Valérie Nahon va principalement faire la promotion de XXI. Elle explique que le mook propose un journalisme de qualité se démarquant du « journalisme marchandise », souvent lié à la publicité.

frère Pour clôturer cette table ronde, le débat prend une tournure très sociologique avec l’intervention du sociologue Bruno Frère. « Le problème c’est qu’il n’y a, pour l’instant, pas de volonté de faire front contre le capitalisme », déclare-t-il. Ce dernier, relancé par Florence Le Cam sur le thème de l’engagement, va tenter de démontrer l’ambivalence qui existe entre les mouvements sociaux et le pouvoir public. L’indépendance économique de ces groupes sociaux face à ce dernier n’est souvent pas assurée.

Concernant l’engagement en journalisme, hormis sa nature multiple, on aura retenu que cet engagement, pour peu qu’il soit efficace, doit puiser sa motivation en amont. Il se construit par l’expérience, et peut être perçu comme une source nécessaire dans la quête de l’information.

 

 

 

 

Trezor Lokwa et Mathieu Clairet

Engagement & Journalisme : notions incompatibles ou complémentaires ?

Le Journalisme. Considérée par certains comme “le quatrième pouvoir”, et par d’autres comme un simple concept dénué d’intérêt, la profession vit aujourd’hui une crise sans précédent. Les questions sont nombreuses autour notamment, du modèle économique à adopter, de la pertinence des sujets à l’heure de l’information ultra rapide, du support le plus adapté…

A travers un table ronde organisée à l’Université Libre de Bruxelles le 18 novembre 2014, six journalistes et acteurs du monde médiatique ont tenté d’apporter des éléments de réponse à ces questions fondamentales pour la survie du métier, à travers le spectre d’une caractéristique incontournable au journalisme : l’engagement.

Lors de ce débat, animé par Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), les intervenants ont été amenés à donner leur définition et vision de l’engagement dans le journalisme. Avec leurs propres expériences et compétences, ils ont livré un avis personnel aux apprentis journalistes face à eux. Mais on l’a vu et entendu, la question suscite des réponses divergentes, qui tendent parfois à se perdre dans diverses définitions et perceptions.

 

Crédit : Philippe Delchambre

Les Intervenants (de gauche à droite) : Ricardo Gutierrez, Cyrus Pâques, Valentine Bonomo, Adèle Flaux, Sandrine Warsztacki, Olivier Bailly, François Pirot (Crédit : Philippe Delchambre)

Leur vision d’un journalisme engagé dépend avant tout du type de média dans lequel ils évoluent. Dans le domaine de l’audiovisuel, où le choix de l’image est primordial et relève d’une certaine subjectivité, Adèle Flauxjournaliste enquêtrice et assistante-réalisatrice en documentaire et web-doc se revendique de “l’École de l’objectivité”. Son choix professionnel d’aller vers le documentaire marque paradoxalement une opposition forte à l’objectivité, car selon elle, le documentaire est le fait du regard du documentariste : “la subjectivité y constitue une vraie richesse”. Elle préfère alors parler d’engagement dans le journalisme plutôt que dans le domaine du documentaire. L’engagement constitue pour elle, l’importance de faire passer des sujets indépendants et engagés.

Partageant le même point de vue, le scénariste – documentariste et réalisateur François Pirot décrit l’engagement comme “une marque de subjectivité, sans pour autant tomber dans une forme de dénonciation”. Il importe de prendre ses distances, entre l’envie d’être engagé et l’envie de militer. François Pirot met en garde : par rapport à sa propre expérience, il conseille de ne pas avancer avec des oeillères, prêchant l’engagement à tout prix au risque de se fermer à d’autres réalités et complexités.

Cyrus Pâques, photojournaliste, rejoint ces deux définitions mais ne manque pas d’ajouter une précision notable : “Je suis en faveur de la subjectivité assumée”, affirme-t-il. Selon lui, on a toujours un point de vue, donc aucune objectivité ; mais l’important, c’est surtout de l’assumer. Dans le domaine de la photographie, d’ailleurs, chaque image est choisie consciemment : on doit assumer tel ou tel choix, c’est une sorte de “légitimité personnelle” que l’on doit cultiver.

Dans un autre registre, Sandrine Warsztacki a fait de l’engagement un des objectifs de la revue Alter Echos. Le concept a, selon elle, davantage attrait au choix des sujets traités par la revue, engagée dans la défense des droits économiques et sociaux. Elle précise que l’engagement dans le journalisme peut revêtir plusieurs formes, comme le choix des sujets ou l’angle choisi, mais il peut s’opérer également de manière plus concrète au sein d’une rédaction.

Toujours dans le domaine de la presse écrite, Valentine Bonomo explique que la vision de l’engagement de “Papier Machine” tient essentiellement en sa démarche. En effet, la revue tient à s’éloigner des codes du journalisme (sujets d’actualité, faits réels, point de vue objectif et fidèle aux faits…) pour laisser la part belle à la poésie. L’engagement amène ici à la question des objectifs que la revue cherche à atteindre, “toujours en gardant un grand sens de la responsabilité, car nous produisons dans un monde déjà rempli d’informations”.  

Enfin Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de Médor”, ferme la marche avec un avis à l’opposé de tous les autres. Paradoxalement au lien mis en avant par les précédents intervants entre l’engagement et la subjectivité, le journaliste ne se sent “ni engagé, ni objectif”. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’un journaliste engagé est un journaliste qui “fait simplement son métier et essaie de bien le faire” : c’est une question de recherche de faits, d’aller sur le terrain et de rapporter les observations et informations.

Les étudiants restent sur leur faim. (Crédit : Philippe Delchambre)

Après les différents exposés, les étudiants présents dans la salle, mais également sur Twitter via le hashtag #EUJB sont perplexes. De nombreuses interrogations subsistent sur le but et l’impact de l’engagement dans le travail journalistique. La principale question dégagée restera celle-ci : l’engagement ne concernerait que les médias alternatifs, essentiellement représentés ici, au détriment des médias généralistes qui se perdent dans la diversité des sujets traités ?

L’engagement d’un journaliste dépend de contraintes socio-économiques”, répond Olivier Bailly. Selon lui, de plus en plus de journalistes travaillent dans de mauvaises conditions, dépassés par le peu de temps dont ils disposent pour réaliser un travail de qualité. En parallèle avec sa propre définition de l’engagement, il ajoute qu’on “perd du temps à se poser les mauvaises questions, centré sur nos choix et sur une logique individualiste, subjective, au lieu de se concentrer sur le factuel”.

Une dernière question est lancée, résonnant comme un cri de détresse: “Mais comment faire pour être ou rester engagé quand on travaille dans de mauvaises conditions ?”. Personne ne se mouillera vraiment pour répondre …

Valentine Antoine & Clément Bacq

Le BD-reportage: un genre bien loin de Tintin

Bande dessinée et journalisme…Voici deux mots qui semblent opposés, et qui ont pourtant donné naissance à un tout nouveau genre journalistique: le BD-reportage. On en retrouve notamment dans des mooks (contraction entre magazine et book), comme la Revue XXI. Un genre que nous avons découvert vendredi dernier, lors de la journée d’étude sur l’engagement journalistique, à l’Université Libre de Bruxelles.

Parmi les intervenants, un académicien a particulièrement attiré notre attention. Il s’agit de Fabrice Preyat, spécialiste du BD-reportage à l’ULB. Ses propos nous intriguent: le BD-reportage serait un genre journalistique engagé. Comment? Et bien par son honnêteté envers le lecteur, en assumant sa subjectivité à travers le dessin. Bref, de quoi faire bondir les étudiants que nous sommes. De la subjectivité, en journalisme? Oui, mais avec la volonté de donner des informations de terrain, vécues par le BD-reporter.

Malgré le discours de Fabrice Preyat, les questions et les doutes persistent. Les BD-reporters sont-ils de vrais journalistes? Comment les croire? Comment leur faire confiance? Respectent-ils la déontologie?

Bref, nous voulions des réponses à nos interrogations. Et c’est avec plaisir que Fabrice Preyat nous ouvre les portes de son bureau, ainsi que les pages de ses bandes desssinées. Dans cette vidéo, vous saurez tout sur le BD-reportage : sa définition, ses engagements dans le journalisme, mais aussi les techniques utilisées par les BD-reporters. Ici, rien à voir avec Tintin. Le BD-reportage, c’est du sérieux !

Fabrice Preyat – Le BD-reportage from EUJB on Vimeo.

Pitisci Juliette & Van der Linden Thomas

Valérie Nahon et le mook: une histoire dans l’air du temps

Valérie Nahon est une chercheuse née. La trentaine affirmée, c’est un personnage au parcours atypique, éclectique dirait-elle même. Car cette jeune doctorante a soif d’apprendre, de découvrir. “Je suis une éternelle étudiante. Si on me payait pour étudier,  je crois que je continuerais.” Elle a notamment suivi des études en droit, en histoire de l’art et en Langues et littératures françaises et romanes, sans parler des nombreuses bourses de recherche dont elle a bénéficié. Passionnée par les mots en tant que relais des réalités sociales, elle a décidé aujourd’hui de s’attaquer au mook, cette forme hybride entre le “magazine” et le “book” qui mélange la photographie, le dessin et l’écrit pour offrir aux lecteurs un objet artistique. Mais, le mook c’est aussi un art nouveau, une forme contemporaine du journalisme. Et Valérie Nahon aime être à la page. Elle est donc parmi les premières à développer une thèse sur cette presse du temps long.

Vu votre parcours multidisciplinaire, comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux  mooks?

J’étais un peu entre l’art, la littérature et le journalisme. Ce que j’aimais avec les mooks c’est que ça touchait à la littérature, donc ça restait dans mon domaine, mais aussi à l’art. C’était donc pour moi la possibilité de lier les deux formations que j’avais tout en travaillant sur quelque chose de très contemporain. En soi, il est très clair que le mook n’a rien inventé. Il s’inspire énormément des formes du journalisme narratif, essentiellement anglo-saxonnes, comme The New Yorker. Mais ce que le mook a vraiment apporté, en plus de cette hybridation entre journalisme et littérature, c’est toute cette proposition esthétique. Il y a vraiment une recherche graphique qui est tout à fait intéressante et qui, pour moi, est ce qui a inscrit le mook dans le discours proprement contemporain actuel. Ils ont vraiment senti l’air du temps parce qu’on est dans une époque où l’esthétique a beaucoup d’importance. Dans le manifeste de XXI, ils disent « plus que jamais, l’information doit être belle ». Tout est dit.

On dit que le mook est une autre manière de penser le journalisme. D’après vos recherches, quels sont selon-vous les avantages et les inconvénients du mook par rapport au journalisme traditionnel?

Je dirais que le désavantage c’est que c’est trimestriel. C’est difficilement imaginable d’avoir des informations seulement tous les trois mois d’autant que les sujets sont triés et plus limités. Je  ne pense pas que les mooks vont remplacer l’information quotidienne qui est de plus en plus éclectique, qui vient de différents canaux et qui va très vite. Mais tous les quotidiens font plus ou moins la même chose, c’est du copié-collé. Et je pense que l’avantage du mook est justement  qu’il prend le temps de raconter l’information. Il permet donc de comprendre certains sujets d’une autre manière, en passant par exemple par le dessin. Je ne suis pas sure que les mots soient toujours la manière la plus adéquate pour faire sentir quelque chose. Le BD reportage peut vraiment renouveler les modes de compréhension du réel, de l’actualité. Il ne faut pas oublier que lorsque vous lisez un journal, vous êtes toujours plus ou moins dans la même démarche et donc ça peut aussi vous mettre des œillères. Tandis que si vous passez pas un autre canal ça va vous obliger à comprendre autrement et regarder l’information différemment. C’est comme si on vous disait : « Voilà, vous allez constamment regarder cet objet d’en haut. C’est votre habitude».  Et du jour au lendemain on vous dit : « Maintenant vous allez le regarder d’en bas ». Ce sera un autre point de vue mais il sera tout aussi informatif.

Cette presse du temps long s’oppose-t-elle au journalisme web?

Je pense que par rapport à internet c’est un objet intéressant. Certainement pas à la place d’internet, certainement pas en opposition à internet mais vraiment plutôt en complément. Par exemple, je ne dirais pas que XXI s’oppose au web mais plutôt au type d’information que véhicule Internet pour le moment.

Prendre le temps de traiter l’information implique naturellement un plus grand engagement de la part du journaliste. Mais l’engagement s’oppose-t-il à la neutralité?   

Ca dépend de ce qu’on entend par “neutre”. Qu’est-ce que l’engagement ? On peut avoir un mook qui ne va pas avoir une écriture neutre dans le sens où il y aura un point de vue. Et un point de vue ça ne veut pas nécessairement dire « voilà je suis contre, je vais vous montrer que je suis contre et je vais détruire ce sujet ». Ca peut simplement être un point de vue dans le sens où vous allez permettre au lecteur de comprendre que la personne qui écrit n’est pas une personne neutre mais une personne qui est placée dans telle situation, qui a tel type de regard. Le fait de prendre position par rapport au sujet duquel vous discutez, c’est une sorte de reconnaissance de non-neutralité quelque part. Je crois que l’écriture neutre est un leurre. Je crois qu’il y a des écritures plus engagées, plus critiques que d’autres.

Pour conclure, diriez-vous que le mook est un modèle économique viable?

Je pense que c’est viable à partir du moment où le but n’est pas de faire du profit. Et c’est justement là le problème de la presse traditionnelle. Si vous vous dites que le but est de faire du profit, vous allez de plus en plus vers une écriture neutre afin de toucher un plus large lectorat, tandis qu’avec une écriture comme celle du mook vous réduisez forcément votre public cible. Il faut que les gens comprennent pourquoi ils payent 15 ou 17 euros pour un mook. Il s’agit de restaurer la valeur d’échange entre le mook et le lecteur qui va payer pour avoir une qualité d’information. Mais s’il veut rentrer dans le système vraiment capitaliste néolibéral, où le but est de faire du profit, non seulement il ne fonctionnerait pas, mais en plus il y perdrait son âme. On est vraiment dans un monde qui pousse les gens à consommer de plus en plus. Mais quelque fois, consommer peut-être un peu moins d’informations, mais y mettant un peu plus d’âme et de réflexion, pour moi c’est du bonus.

Vous semblez séduite par le modèle du mook. Pensez-vous vous spécialiser dans ce domaine tout au long de votre carrière? 

J’aime bien le changement. Quand j’aurai fait quatre ans de recherche sur le mook je crois que j’aurai fait le tour. Pour la suite, j’aimerais continuer à me pencher sur des sujets transdisciplinaires, qui touchent au journalisme, car je voudrais garder un pied dans l’actualité, et rester dans l’air du temps. Cependant, la recherche c’est beaucoup de demandes et peu d’élus. Donc j’aimerais aussi me lancer dans l’enseignement car communiquer me plait beaucoup. Mais c’est clair que le rapport entre le journalisme, la littérature et l’art c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Donc pourquoi pas, aussi, prendre part à un mook.

Maria Udrescu & Quentin Mortier