Enfermé dehors

Panser la Justice

Enfermé dehors

Si la prison est une expérience très difficile, la réinsertion est un parcours du combattant pour les anciens détenus. Dehors, comment faire pour se libérer vraiment ?

Enfermé dehors

Si la prison est une expérience très difficile, la réinsertion est un parcours du combattant pour les anciens détenus. Dehors, comment faire pour se libérer vraiment ?

Zoé Vancoppenolle, Myriam Djebiri et Jimmy Foucault
La porte de la prison claque derrière lui. Soudainement, le détenu se retrouve libre. Cette liberté, il y a longtemps qu’il n’y avait plus goûté. Si longtemps, qu’il a oublié comment en profiter.

Lorsque l’enfermement physique prend fin, une autre forme d’incarcération prend le relais. L’ex-détenu se voit reclus dans une prison mentale dont il peut mettre des années à se libérer. Anciens détenus, associations et psychologues, tous décrivent le parcours de réinsertion comme étant laborieux, pénible, mais pas impossible.

Marcus, libre dans sa tête ?

Marc Sluse a 64 ans, il vit seul dans un appartement aménagé dans un garage à Braine-l’Alleud. Ses journées sont rythmées par son emploi de “déboucheur de cabinets” dans un collège, et les repas de Sac-à-puces, le chat qui partage sa vie. Un quotidien a priori banal. Pourtant, ses nuits sont agitées par des cauchemars, les images de codétenus qu’il a vus se suicider en prison le poursuivent.“Marcus”, comme on l’appelle, a passé plus de 20 années de sa vie dans différentes prisons (Lantin, Verviers, Andenne, Tournai…). Il a été condamné pour vols de voitures, recels, effractions… Mais sa spécialité en matière de délit, c’est l’aide aux détenus en cavale.

Sa complicité dans plusieurs évasions lui a valu quelques-unes de ses années derrière les barreaux. Après 16 ans sans avoir replongé, avec un emploi stable, Marcus peut sembler réinséré socialement. Mais très vite il se confie : il n’est toujours pas autonome. « Le premier du mois, je reçois mon salaire, et dès le deux, je suis dans le rouge. » De la vie de voleur qui roule en Mercedes à l’époque de ses premiers délits à la vie de prisonnier qui ne perçoit aucun revenu, Marc Sluse n’a jamais appris à vivre avec un revenu modeste. « En prison on gère tout à votre place […] en plus de ça j’ai les huissiers qui ne me permettent pas de mettre un franc de côté, je dois rembourser mes dettes. » Un calvaire qui le poursuit quotidiennement. Un calvaire qui l’enferme dans son passé. Un calvaire qui selon lui ne pourra être résolu que d’une seule manière : « Je retournerai en prison pour y finir mes jours », affirme-t-il avec aplomb.

 

 

Accro à ces aventures nocturnes, à ces “coups de fil” à deux heures du matin, Marcus peine encore à se sentir complètement libre et détaché de son passé de prisonnier. À ses yeux, la prison n’est rien d’autre qu’un “drame humain”. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, il lui est impossible de refuser de l’aide à un fugitif. Déjà, alors qu’il était enfermé, il avait aidé un homme à s’évader. Une opération ratée qui l’avait mené au cachot. Pourtant, les risques il les connaissait : « Je peux vous dire qu’il y a des braqueurs qui pleurent pour ne pas aller au cachot, qui sont prêts à donner leur père et leur mère pour ne pas y aller. » Malgré tout, il présente cela comme une évidence. Si c’était à refaire, Marcus le referait.

L’échec de la prison

En revanche en matière de préparation à la réinsertion il est catégorique : « Il n’y a que du négatif en prison. » La réalité de la vie carcérale comme la dépeint Marcus semble bien éloignée de la mission de réinsertion que prévoit le cadre juridique belge. Il faut dire que Marcus est sorti de prison en 2003. Or, en 2005, la Belgique adoptait la loi Dupont qui dispose que « l’exécution de la peine privative de liberté est axée sur la réparation du tort causé aux victimes par l’infraction, sur la réhabilitation du condamné et sur la préparation, de manière personnalisée, de sa réinsertion dans la société libre » (Art. 9 § 2). Ces modalités, Marcus n’a pas eu l’occasion d’en voir la couleur. Quand il remonte dans ses souvenirs derrière les barreaux, il nous parle du manque d’intimité, de la difficulté de vivre à trois dans une cellule de quelques mètres carrés, des passages au cachot, de la violence entre codétenus. À cela s’ajoute le manque de lien avec l’extérieur. Ayant grandi dans les foyers pour jeunes, Marcus n’a jamais eu de famille avec qui communiquer pendant sa détention. En aucun cas son expérience en prison ne lui aura permis de devenir un homme meilleur une fois libéré. Seul point positif : en détention, il a pu bénéficier de formations professionnelles. Néanmoins, aucune d’entre elles n’a abouti en raison des transferts de Marcus dans différentes prisons belges. « À chaque fois qu’on me changeait de prison, je devais arrêter ma formation et en commencer une nouvelle. En vingt ans, je n’en ai pas terminé une seule. »

« Pour moi, c’est trop tard »

La détention, Marcus n’a rien connu d’autre. De son enfance difficile passée dans différents centres d’hébergement pour enfants, il garde un premier goût d’incarcération. À tel point qu’en parlant, il doit plusieurs fois se corriger, employant “prison” au lieu de “home”. Cette étiquette d’ancien détenu se décolle toutefois quand il arrive au travail. Dans un collège près d’Ottignies, il est un peu l’homme à tout faire, il nettoie, il répare, il débouche, mais aussi… il encourage ! Il tente de donner aux jeunes, ce que lui n’a pas reçu dans son enfance. Il observe les élèves et essaie de les éclairer sur leur potentiel.

Comme avec ce jeune et son ballon de basket, Marcus tente d’instaurer un dialogue avec les élèves. Il insiste sur l’importance de mettre en avant les capacités de chacun avant d’ajouter : « Pour moi c’est trop tard ».
Fataliste, Marcus ne parvient pas à s’éloigner de la prison mentale qui s’est construite en lui durant toute sa vie. Sa réinsertion est constamment sur la sellette, à la moindre sonnerie de téléphone, il oublie tout.

S'évader de la prison psychologique

Un travail psychologique est indispensable pour réussir une réinsertion. Ce travail, qu’il soit conscient (dans le cadre d’une thérapie) ou inconscient (dans une activité sportive, créative, etc.), est essentiel dans le processus d’adaptation des détenus à leur future liberté.

Il faut déconstruire de nombreux modes de pensée qui se sont imposés pendant le séjour carcéral. Ces schémas s’installent pour permettre de survivre aux conditions de vie en prison. « En prison, il faut montrer aux autres qu’on ne va pas se faire manger », affirme Ali, qui encadre aujourd’hui les jeunes du Dispositif Relais, une association d’aide à la réinsertion, après avoir passé 17 ans derrière les barreaux. Le milieu carcéral impose ses propres règles, son mode de fonctionnement et un comportement approprié. Les détenus sont sur la défensive, effrayés, et sous le pli des horaires militaires du centre pénitentiaire. Plus le temps d’incarcération est long, plus il est difficile de s’en émanciper.

Avant la prison, beaucoup ont grandi dans des milieux défavorisés, où le délit peut être perçu comme la seule porte de sortie. La notion de réinsertion est alors à relativiser. Avant la détention ces jeunes ne se sentaient pas forcément en phase avec les normes sociales. C’est par exemple le cas de Marc Sluse qui a passé son enfance dans des foyers pour jeunes délinquants. Sa dernière fugue a entraîné son premier délit puis la prison.

Cette vision du monde, beaucoup de détenus s’en sont imprégnés tout au long de leur vie jusqu’en prison. Cela leur renvoie un sentiment de culpabilité et d’incapacité à exercer autre chose qu’une activité criminelle. C’est pourquoi la présence à l’intérieur de la prison d’acteurs comme les assistants sociaux ou les associations est primordiale.

William Sbrugnera est un psychologue spécialisé dans l’aide aux justiciables. Il agit directement en prison pour apporter aux prisonniers une écoute, et par extension, un début de traitement psychologique. « Ce qu’on attend d’un détenu c’est qu’il devienne autonome. C’est l’idéal. Une réinsertion sans autonomie, ça ne marche jamais », affirme-t-il.

Entre 1995 et 2015, les personnes ayant été condamnées une première fois ont récidivé dans 57 % des cas. Selon le psychologue, ces chiffres ne sont pas si surprenants : « Lorsque les délinquants sont libérés sous condition, ils se sentent obligés de répondre aux désirs de la justice. On demande au détenu d’avoir une maison, un travail… mais ce qu’il aime faire, la justice s’en fout. » Derrière cette constatation, le psychologue modère son accusation. « Cet impératif de logement et de travail c’est un moyen d’éviter à l’ex-détenu de tomber dans la pauvreté. »

William Sbrugnera avance trois éléments pour aller vers une réinsertion efficace : la compétence, le lien et l’autonomie.Dans le cas de Marcus, le besoin de compétence est en partie comblé par son travail. En revanche il n’est pas autonome. Depuis sa sortie de prison en 2003, la solitude fait partie de son quotidien. Marcus n’a jamais réussi à créer de lien en dehors de ses ex-codétenus.

Les clés de la réinsertion

« En prison, on fait tout à notre place », déplorait Marcus. Une fois libre, il n’est pas parvenu à gérer ses responsabilités seul. Pour beaucoup de détenus, liberté rime surtout avec solitude. À la sortie, il n’y a pas toujours quelqu’un pour les attendre ni un logement pour les accueillir. Dans le cas de Marcus, c’est une association qui a fini par le sortir du cercle vicieux dans lequel il était enfermé. Transit est une ASBL qui apporte ce type d’accompagnement. Ce centre d’hébergement de crise et d’urgence s’occupe des consommateurs de drogues et/ou d’alcool. Il y a quelques années, le centre a ouvert son activité aux détenus et ex-détenus pour leur proposer une aide. Cette aide intervient une première fois pendant leur détention et ensuite à leur sortie de la prison.

Raphaël Verschuren est assistant social depuis 8 ans chez Transit. Il se rend régulièrement dans les prisons de Bruxelles (Forest, St Gilles et Berkendael). La plupart des bénéficiaires de Transit sont en détention pour des faits mineurs. Une fois qu’ils parviennent à construire un environnement sain à l’extérieur (logement stable, accompagnement des proches), le juge les libère.

« En général, on visite le détenu une fois en prison pour un entretien d’accueil, on vérifie s’il est bien toxicomane ou alcoolique, si c’est le cas, on produit une attestation d’hébergement qui dit qu’à leur sortie on sera d’accord de les accueillir », explique Raphaël.

C’est après la sortie de prison que le travail de Transit commence à proprement parler. L’ex-détenu est accueilli, et accompagné sur la voie de la réinsertion. Comme l’explique Raphaël, bien souvent les personnes en détention préventive sortent de prison les mains vides et sont contraintes d’arrêter brusquement le traitement qui leur était fourni en prison. Ce sevrage soudain les pousse à commettre les mêmes faits qui les avaient conduits une première fois en prison. Sans aide, le toxicomane est condamné à reproduire les mêmes schémas, libération après libération.

Une fois que le processus de réinsertion débute, les anciens détenus se rendent à des entretiens avec des assistants sociaux. Débute alors un travail de longue haleine : « Souvent ils n’arrivent pas à se projeter parce qu’ils sont restés dans la dynamique carcérale », explique Raphaël. Ce qu’il appelle la “dynamique carcérale”, c’est l’aspect figé de la vie en prison. « Ils limitent leur déplacement, leur sécurité est primordiale, ils ne font aucun projet, pas même pour la journée du lendemain. Quand ils arrivent ici, ils ne savent pas par où commencer. Ils ont voulu la liberté pendant des mois, mais quand ils la vivent, ils se rendent compte que c’est très angoissant de ne plus avoir de comptes à rendre », ajoute l’assistant social.

Tisser des liens nouveaux

Chez Dispositif Relais, c’est une autre approche qui est mise en place pour un autre public. L’ASBL a été créée en 2010 par la juge Anne Gruwez et Tahar El Hamdaoui, qui dirige aujourd’hui l’association. Ils accompagnent des jeunes de 18 à 25 ans en situation de réinsertion après un passage en prison.

Ici le retour dans la société se fait au travers d’activités sportives et culturelles comme l’escalade, l’hippothérapie, le théâtre et divers apprentissages comme l’apiculture ou les métiers du bâtiment. « Toutes ces activités ont trois fonctions : créer du lien avec le jeune, mettre en lumière ses compétences et lui apprendre à maîtriser le danger », explique Tahar le directeur de l’ASBL.

On retrouve dans le discours de Dispositif Relais un écho aux propos de William Sbrugnera. Pourtant, son directeur, Tahar, refuse d’apparenter l’action de son asbl à de la psychologie. Selon lui, cette pratique n’est pas adapté au public avec lequel il travaille.

Les notions de danger et d’adrénaline guident les activités proposées par le Dispositif Relais. « Si le jeune n’a pas le bon comportement avec le cheval, il tombe. C’est la même chose pour la voile ou l’escalade. Cette tension va solliciter des comportements responsables et une forme d’autonomie », renchérit Tahar. Grâce à ces activités, les sensations fortes que les jeunes ressentent ne sont plus associées aux délits. Cela permet de leur créer des centres d’intérêt nouveaux et solides.

Dans le cas de Marcus, les sensations fortes qu’il ressent sont toujours associées au milieu de la prison… L’adrénaline, il la ressent quand il décroche son téléphone en pleine nuit.

Pour les anciens détenus, assumer la liberté qui leur est rendue après leur passage en prison s’apparente au parcours du combattant. Et si la condamnation à être libre était plus difficile à vivre que la condamnation à être derrière les barreaux ? Si la justice exige un emploi stable et un toit, c’est souvent dans la tête que se trouvent les enjeux de la réinsertion. Ces interrogations, les acteurs du milieu carcéral tentent d’y apporter des solutions. Les associations et psychologues tiennent un discours similaire en se basant sur le développement de la confiance en soi, de l’autonomie et la création de nouveaux liens. Pourtant, ils peinent à agir de concert. Et à la fin, c’est l’objectif de réinsertion qui en pâtit.

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Jimmy Foucault

Étudiant en journalisme, j'ai eu l'opportunité de me plonger dans la question de la réinsertion post-carcérale. Les différentes rencontres que j'ai faites m'ont révélé les dissonances entre les perceptions du monde de la justice et des ex-détenus.

Myriam Djebiri

Jeune journaliste, j'ai eu l'occasion de travailler sur des productions très diverses, du podcast à la presse écrite en passant par la bande dessinée journalistique. Je souhaite, par mon travail, donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. C'est pourquoi j'ai travaillé sur le sujet de long format "Condamné à être libre".

Zoé Vancoppenolle

Anciennement juriste et bientôt journaliste, j'ai trouvé dans "Panser la justice" un doux mélange des domaines que j'ai étudiés à l'université. J'accorde une importance primordiale au travail d'équipe, à la cohésion et à l'intégrité du journalisme. Être rédactrice en chef d'un tel projet m'aura permis de porter un journalisme fort, qui dénonce, donne de la voix et apporte des solutions. Un journalisme complet.

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