Attentats de Bruxelles : où en sont les victimes un an après ?

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Attentats de Bruxelles : où en sont les victimes un an après ?

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Attentats de Bruxelles : où en sont les victimes un an après ?

23-03-2017   Long format
Karin : une reconstruction entravée

Karin était dans la rame de métro qui a explosé à Maelbeek. Un an après, c’est avec beaucoup d’émotion qu’elle se souvient de cette journée qui a changé sa vie. Entre récit des événements, sidération et reconstruction, Karin nous raconte.

22 mars 2016. Un jour noir pour toute la Belgique. Un jour encore plus sombre pour les 32 personnes décédées lors de ces attentats. Ce jour-là, Karin se rendait sur son lieu de  travail situé rue des Arts.  Comme tous les  jours, elle prend le métro. Comme tous les jours, elle passe à Maelbeek. Dans les transports en commun, ce matin-là, les gens sont inquiets. Une explosion a eu lieu à Zaventem. Personne ne sait encore s’il s’agit d’un attentat, mais tout le monde en parle.

9h11 : l’explosion à Maelbeek

Karin est dans la rame de métro qui a explosé. Elle se trouve à quelques mètres du kamikaze. La jeune femme perd connaissance. « Quand j’ai ouvert les yeux, pendant un instant, je me suis dit que mon GSM m’avait explosé dans les mains. C’est quand j’ai vu la paroi du wagon éventrée que je me suis rendue compte qu’une bombe avait explosé », raconte Karin, émue. Dans la station de métro, on n’y voit rien. Tout est poussiéreux. Karin ne se rend pas compte de la scène d’horreur qui l’entoure. « Tout était recouvert d’une épaisse poussière grise autour de moi. J’ai juste vu que j’étais blessée. J’étais couverte de sang, sans doute qu’il ne s’agissait pas seulement du mien. Mais je n’ai pas vu de scène d’horreur autour de moi, je ne voyais rien. J’ai d’ailleurs été très choquée de voir les clichés qui ont été diffusés dans la presse par la suite », se souvient-elle.

« Je ne voulais pas que mes enfants soient orphelins »

Karin touche sa tête, puis ses jambes. Tout fonctionne. L’instinct de survie prend le dessus. Elle doit sortir au plus vite. « Il fallait que je m’enfuis, car je craignais une nouvelle explosion. Je suis sortie par la fenêtre du wagon et puis j’ai couru vers la sortie. Dans ma tête je me répétais sans cesse : je ne veux pas que mes enfants soient orphelins », confie la victime.

Le soulagement de la sortie

Une fois à l’air libre, c’est la délivrance. Enfin presque… Karin fait partie des premières victimes à sortir de la station Maelbeek. Aucun secours n’est sur place. Dans la rue, il n’y a presque personne. Karin ne sait pas où aller. Elle explique : « Des voitures se sont arrêtées en me voyant blessée dans mon manteau fondu. Ils m’ont demandé ce qu’il s’était passé. Je leur ai dit qu’une bombe avait explosé. C’est finalement un passant qui m’a emmenée dans l’un des bâtiments de la Commission européenne pour qu’on se mette à l’abri ».

Karin sera ensuite évacuée par un bus de la STIB vers l’hôpital Saint-Michel à Etterbeek. Ses blessures sont lourdes. Elle souffre de graves brûlures aux mains et au visage. Son nez est cassé, ses tympans perforés. Des éclats métalliques dus à la déflagration se situent encore au niveau de son crâne. « J’ai eu de la chance d’être assise. J’ai été protégée par mon siège et malheureusement par les personnes qui étaient derrière moi », confie Karin. La nuit tombe. À partir de ce jour, il y aura toujours un après 22 mars pour Karin et les autres.

Le choc du réveil

Le lendemain matin, la Belgique se réveille groggy. Karin, sur son lit d’hôpital, est dans une phase de sidération. Une impression étrange l’habite. « La première chose que je me suis dit c’est : c’est arrivé ! Je n’étais pas étonnée de ce qu’il s’était passé. Quelques jours avant je disais justement à ma collègue que cela ne m’étonnerait pas qu’une explosion survienne à Schuman ou Arts-loi. Abdeslam avait été capturé, mais je me disais que ce n’était pas fini. Et puis deux jours après, cela se produisait. Ce que tout le monde redoutait était arrivé », témoigne Karin. Dans la chambre d’hôpital de la victime, la télévision tourne en boucle. Les médias ne cessent de parler des événements de la veille. Karin éprouve alors un sentiment un peu interdit. « Je voyais toutes ces images d’horreur à la télévision. Je me disais que j’avais fait partie de cette horreur, mais que j’étais entière. Je me réjouissais de m’en être sortie alors que d’autres, eux, étaient morts ou s’en sortaient nettement moins bien que moi », confie la jeune femme.  Karin restera tout de même 11 jours à l’hôpital.

Arrive ensuite la phase d’acceptation et de reconstruction. Une étape difficile qui demande du temps. Si physiquement, la guérison de Karin était très encourageante, au niveau psychologique, c’était une autre paire de manches. « J’avais quelques problèmes d’audition suite à l’explosion. Et lorsqu’on a des petits enfants qui font beaucoup de bruit le soir, ce n’est pas toujours évident. J’étais très stressée et je communiquais mon stress à mes enfants et mon mari », raconte Karin. Des enfants auxquels il a fallu aussi expliquer la situation. Mais  comment expliquer l’inexplicable ? Comment faire comprendre à des enfants ce que les adultes ne comprennent pas eux-mêmes ?

« J’avais peur d’avoir peur »

Les attentats du 22 mars ont également profondément changé les habitudes de Karin. Un quotidien principalement marqué par la peur et l’angoisse. Elle confie par exemple : « J’ai développé une sorte d’hyper vigilance partout où je vais. Quand je suis en voiture et que j’entre dans un tunnel, j’essaye toujours de calculer de quelle sortie je suis la plus proche, pour savoir dans quelle direction je dois courir s’il se passe quelque chose. J’ai le même réflexe dans tous les lieux publics. À chaque fois que j’entre quelque part, la première chose que je fais c’est trouvé une sortie de secours au cas où je dois m’enfuir. J’ai également arrêté d’aller faire mes courses le week-end et j’évite tous les lieux de rassemblement ».

6 mois. C’est le temps que Karin a jugé nécessaire avant de pouvoir reprendre son travail. Une reprise durant laquelle le sentiment de peur était omniprésent. « C’est un peu bête, mais j’avais peur d’avoir peur », déclare-t-elle. Pas question cependant, pour le moment, de reprendre le chemin du métro pour Karin. « J’ai essayé de retourner dans le métro une fois pour voir où j’en étais par rapport à mes craintes. Mais cela n’a pas été très concluant. En plus, ce jour-là, le métro s’est arrêté entre deux stations et les lampes se sont éteintes. Ce n’était pas vraiment le bon jour. Je pense que je reprendrai le métro un jour, mais pour le moment je ne me sens pas encore prête », confie la jeune femme.

Un soutien psychologique nécessaire

L’hyper vigilance, l’appréhension de reprendre le métro, le stress quotidien, autant de facteurs qui ont poussé Karin à se faire aider psychologiquement. « À l’hôpital, on ne nous a pas demandé notre avis. Tous les jours, des psychiatres venaient nous voir. Mais à ma sortie, j’ai fait le choix de continuer à me faire aider. Je me suis dit que c’était quand même un gros truc et je voulais être certaine de pouvoir apprendre à vivre avec. Je voulais avoir quelqu’un à qui pouvoir raconter pour la énième fois la même chose. Je continue à voir une fois par mois un psychologue », explique Karin.

Indemnisations : le chaos administratif

Une étape obligée dans le processus de reconstruction des victimes passe aussi par les indemnisations. Karin a, elle, eu la « chance » de se trouver sur le chemin du travail. Tous ses frais médicaux ont donc été pris en charge par son assurance accident de travail. « Je n’ai pas vraiment eu de problèmes au niveau des indemnisations. J’ai peut-être dû payer mes médicaments, mais on m’a ensuite remboursée sur base de mes factures  », précise-t-elle. Certaines victimes se plaignent d’avoir été abandonnées. Karin n’est, elle, cependant  pas de cet avis. Elle déclare : « Des organismes étaient là pour nous aider. J’ai, par exemple, été contactée par le service d’aide aux victimes. Le fonds d’aide aux victimes m’a débloqué un montant assez rapidement. Après j’ai entendu dire que ce n’avait pas été le cas pour toutes les victimes, ce que je ne trouve pas normal ». Si Karin ne s’est pas sentie abandonnée, elle dénonce cependant la lourdeur administrative des démarches d’indemnisations. « Tous les jours,  je devais remplir des papiers que parfois je ne comprenais pas. C’était très complexe. Au final, je ne savais pas vraiment ce que je devais remplir ou non. C’était très lourd parce que je voulais avoir du temps pour moi, du temps pour me reconstruire et me remettre de ce qu’il c’était passé. J’ai donc décidé de faire appel à un avocat. À partir de ce moment-là, je me suis sentie libérée d’un poids, c’est lui qui a pris le relais ». En définitive, Karin ne dénonce pas un manque de prise en charge de l’Etat. Elle déplore cependant le manque de coordination des différentes parties et ajoute : « Je trouve cela alarmant qu’il faille se battre nous-mêmes et trouver les moyens de faire valoir nos droits ».

Un an après cette journée noire du 22 mars, Karin est sereine. Si elle sait qu’elle traînera toujours cette journée derrière elle comme un boulet, elle reste cependant positive et continue de croire en ses projets d’avenir. Une preuve de plus qu’un an après les attentats, la vie reprend. Un signe que la vie l’emportera toujours !

« Un véritable parcours du combattant »

L’Etat belge est pointé du doigt depuis maintenant un an. En cause, le manque de clarté du gouvernement concernant les indemnisations dues aux victimes. Certaines parlent même d’abandon de la part des autorités. Démarches administratives lourdes et manque de coopération entre Etat et compagnies d’assurances : voilà les principales critiques émises par les survivants et les proches des victimes du 22 mars 2016. 

L’Etat a-t-il failli à ses devoirs ? À en croire les nombreux témoignages des victimes des attentats de Bruxelles, la réponse est incontestablement oui. Mais les rescapés et leurs proches ne sont pas les seuls à le penser. Certains politiques eux-mêmes dénoncent un manque de considération du gouvernement dans la prise en charge des victimes. En première ligne, le parti centre démocrate Humaniste (cdH). Catherine Fonck, chef de groupe à la Chambre des Représentants et députée cdH, affirme qu’aucune mesure n’a été prise par l’état depuis le 22 mars 2016 : « Les victimes ont véritablement été, et je pèse mes mots, abandonnées depuis un an. Elles ont dû faire face à des dédales administratifs sans pareil ». La politique ne nie toutefois pas que des mesures sont mises en place : il existe en effet un système qui permet de pouvoir accéder à des indemnisations pour toutes les victimes de violences fortes. Il s’agit de la Commission d’aide financière aux victimes d’actes intentionnels de violence, qui dépend du Service Public Fédéral de la justice. « Ce bureau permet effectivement de faire des avances en situation d’urgence, mais ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a rien eu de plus que ce qui existait déjà », poursuit la députée.

Enfin ! Mais je persiste à plaider pr que l’Etat intervienne directement vers les victimes et se retourne ensuite vers les assurances #22mars https://t.co/GM94CFU0Hl

— Catherine Fonck (@catherinefonck) 17 mars 2017

Catherine Fonck et son parti, alarmés par cette situation, ont introduit le 1er et le 6 mars derniers deux propositions de loi. La première concerne la « création d’un statut de victime d’acte de guerre ou de terrorisme » ; la seconde, la « création d’un statut de solidarité nationale, à l’octroi d’une pension de dédommagement et au remboursement des soins médicaux suite à des actes de terrorisme ». Le cdH a également déposé des amendements après que le gouvernement a introduit un projet de loi sur le statut des victimes, projet de loi jugé insuffisant par le parti. Le cdH regrette en effet que les victimes soient laissées seules face à la puissance des assurances : « Nous voulons que l’Etat indemnise les victimes directement pour faire face à l’urgence et puis qu’il se retourne vers les assurances », propose Catherine Fonck.

 

« Il est temps que le gouvernement se réveille ! »

Autre revendication du cdH : la désignation d’une personne de référence pour les victimes et leurs proches, afin de les aider dans les nombreuses démarches administratives, jugées trop lourdes, complexes et lentes. Certaines victimes et leurs proches ont fait appel au cdH compte tenu du silence du gouvernement ces derniers mois. « On a vraiment dû batailler pour que les victimes et les associations puissent être entendues en commission et qu’on puisse travailler en toute concertation avec eux », explique Catherine Fonck. « Il est temps que le gouvernement se réveille. Malheureusement, il se réveille en disant simplement ‘Allez les assurances, dépêchez-vous !’. C’est  mieux que rien. Mais c’est insuffisant. Croire que demain les assurances vont prendre leur cape de Zorro pour aller avancer les montants et indemniser plus rapidement sans demander une kyrielle de dossiers, je n’y crois pas ».

Si le système belge concernant les prises en charge des victimes déplaît à la députée, elle ne manque par contre pas de faire l’éloge du système français, qu’elle juge plus efficace. En Belgique, les premiers payements suite à une sollicitation d’urgence sont intervenus trois mois après les attentats. En comparaison, après l’attaque au camion à Nice le 14 juillet dernier, c’est le fonds de garantie des actes terroristes qui a contacté lui-même les victimes de manière proactive. « Un mois après les attentats de Nice, 441 victimes avaient déjà été indemnisées avec un montant moyen par victime de 11 800 euros. À l’inverse, en Belgique, six mois après les attentats, seules 98 décisions pour des montants de seulement 2150 euros par victime avaient été prises », dénonce Catherine Fonck. Les autorités françaises ont en effet pris les devants et contacté les victimes et les proches de leur propre initiative.

« Le gouvernement belge s’est rendu compte que les assurances ne sont pas des oeuvres de bienfaisance »

Le système est plus rapide, puisque les indemnisations ont eu lieu seulement un mois après les faits. « Sans oublier qu’ils indemnisent quatre fois plus de victimes qu’en Belgique et pour des montants cinq fois plus élevés », renchérit Catherine Fonck, qui accuse le gouvernement belge de s’être réveillé tout d’un coup presque un an après les attentats. La députée demande donc de s’inspirer davantage du système à la française. « Le gouvernement belge s’est rendu compte que les assurances ne sont pas des oeuvres de bienfaisance, elles essayent évidemment de payer le moins possible ». 

« Nous avons un système unique au monde »

Qu’en est-il alors exactement du côté des assureurs ? Chez Assuralia, l’union professionnelle des entreprises d’assurances, on se défend en affirmant que la Belgique possède un système unique au monde depuis 2007. Ce sont les assureurs qui prennent en charge les dommages causés par des actes de terrorisme. En théorie, le risque de terrorisme n’est pas assurable parce qu’il est imprévisible. « En Belgique, nous avons un système très particulier : un système de partenariat public-privé. Dans les huit contrats les plus répandus (assurance auto, assurance vie, etc.), la couverture de terrorisme est devenue obligatoire », explique François de Clippele, porte-parole d’Assuralia. Concrètement, un système de solidarité est mis en place entre tous les assureurs, les réassureurs et l’Etat. Toutes ces capacités réunies, une prise en charge de 1,2 milliard d’euros par an peut être atteinte. 300 millions pris en charge par les assureurs, 600 millions par les réassureurs et si ce montant est atteint, 300 autres millions seront pris en charge par l’Etat. « C’est un système qui a été mis en place sans que cela n’entraîne une hausse des primes, car on part du principe que c’est plafonné à 1,2 milliard d’euros par an et qu’un attentat ne survient pas, on l’espère, chaque année. C’est un risque aléatoire », continue François de Clippele. Ce système a déjà été utilisé lors de précédentes attaques terroristes, comme celle du Musée Juif de Bruxelles.

En ce qui concerne les attentats du 22 mars 2016, la structure prévoit un comité qui décide dans quelles mesures les assurances prennent en charge les risques, puisque la somme de 1,2 milliard d’euros ne peut être dépassée. « Comme les attentats ont eu lieu en début d’année, ce comité était un peu hésitant, en se disant que peut-être d’autres attentats auraient lieu. Les assureurs étaient prêts à dédommager dès le départ, mais il y a eu une réticence de ce comité et ce n’est qu’en octobre qu’ils ont décidé de prendre en charge aussi le dommage moral », explique le porte-parole d’Assuralia. En ce qui concerne les victimes, elles doivent s’adresser d’elles-mêmes à leurs assureurs. L’attaque à Maelbeek a touché une majorité de personnes qui se rendaient au travail ; c’est donc l’assurance accident du travail qui les a pris en charge rapidement.

Comment expliquer alors les plaintes des victimes concernant la lenteur administrative ? François de Clippele explique que les assurances vie et incendies agissent très vite, notamment en ce qui concerne les dommages matériels. Ce qui prend plus de temps, ce sont les assurances liées aux dommages corporels : « Les dommages corporels lourds prennent du temps à être évalués. Il faut évaluer l’évolution de ce dommage et fixer le taux d’invalidité ou d’incapacité ». Quant aux dommages moraux, ils ne sont attribués qu’à partir du moment où ce taux est défini, la hauteur du dommage moral étant liée au taux d’invalidité. Il existe également un autre type de contrat propre à la Belgique. Depuis 1992, une législation prévoit en effet une « responsabilité objective de l’exploitant d’un lieu accessible public en cas d’incendie ou d’explosion ». Chaque mot est important, une fusillade ne serait pas ici prise en compte par exemple. Dans les cas de Maelbeek et de Zaventem, la STIB et l’aéroport relèvent donc de cette obligation puisqu’il y a eu une explosion. Leurs assurances interviennent alors de manière complémentaire à toutes les autres assurances susmentionnées. « Ce contrat de responsabilité est important par exemple pour les touristes et les étrangers qui ont été touchés et qui n’ont pas d’assurance vie, d’assurance hospitalisation ou d’accident du travail », poursuit François de Clippele. Assuralia a aussi pris deux engagements supplémentaires pour soulager les victimes : le doublement du montant lié au dommage moral et la réorientation des victimes qui ne savent pas comment remplir tous les formulaires vers les assureurs respectifs pour prendre en charge ce qui ne l’aurait pas encore été.

Nous n’avons jamais été invités à rencontrer les victimes

La mauvaise coopération entre l’Etat et les compagnies d’assurance a été dénoncée par certains politiques, dont Catherine Fonck. De son côté, Assuralia affirme n’avoir reçu aucune directive de la part de l’Etat belge. « Nous avons réagi comme un assureur doit le faire quand il reçoit une demande d’indemnisation », déclare Wauthier Robyns, directeur presse et communication d’Assuralia. Ces demandes d’indemnisation sont arrivées au compte-gouttes. L’assurance hospitalisation n’intervient par exemple que sur production des factures de l’hôpital, ce qui prend du temps. Pour éviter un délai d’attente interminable, les assureurs ont le droit de payer des avances sur le paiement. Cela dépend toutefois des victimes, certaines étant plus rapides que d’autres pour introduire une demande d’indemnisation. Chaque décision appartient donc à chaque victime selon Assuralia. « Certaines victimes ont vite rempli leur déclaration, mais d’autres ont un peu attendu, comme les étrangers qui ne connaissent pas le système. D’où notre engagement à les orienter maintenant », poursuit Wauthier Robyns. « Et pour les moins bien assurés, heureusement il y a Ethias pour la STIB et AMLIN pour l’aéroport qui couvrent la responsabilité objective ».

Pour ce qui est des montants perçus par les victimes, il ne s’agit pas d’un « forfait » comme lors des attaques de Nice. L’assurance fonctionne normalement, même en cas d’attentats. Les compagnies mesurent le préjudice subi et fixent des sommes au cas par cas. Les blessés légers se verront par exemple simplement rembourser le transport en ambulance. Pour les blessés plus graves, les montants peuvent atteindre des centaines de milliers d’euros. Un accident corporel très grave se chiffre à près d’un demi-million d’euros. L’âge des victimes entre également en compte : plus la victime est jeune et plus l’assureur doit prévoir une longue période pendant laquelle elle va devoir vivre avec ces dommages. « Cela donne l’illusion que les assureurs n’ont donné qu’une petite partie, mais c’est parce que ça s’étale dans le temps avec des rentes mensuelles », assure Wauthier Robyns.

« L’Etat n’a pas fait son job ! »

Les victimes se disent épuisées par toutes ces démarches. Pourtant, selon le porte-parole d’Assuralia, des moyens existent pour les soulager du poids administratif. Mais les autorités belges ne les auraient pas mis en oeuvre après le 22 mars. « Quand il y a une grande catastrophe, les autorités civiles, et selon le niveau de la catastrophe, convoquent toutes les victimes, ainsi que la police et les autres autorités compétentes en fonction de la catastrophe. On leur présente les services psychologiques, les maisons de justice et généralement, nous sommes aussi invités. Ici, cela n’a pas été fait », déplore le directeur de la communication d’Assuralia. Un manque de coopération pointé aussi par Catherine Fonck : « Il y a un véritable devoir, et je pèse mes mots, de l’Etat et donc plus globalement des politiques par rapport à ce qui s’est passé. Un attentat, c’est quoi ? C’est d’abord la Belgique qui est ciblée et non les personnes individuellement touchées. C’est la faute à pas de chance si ces personnes étaient là à ce moment-là et si elles ont été touchées plutôt que d’autres personnes. Alors quand la Belgique est directement visée comme Etat, je trouve qu’il y a encore plus que dans d’autres situations, une responsabilité et un devoir d’Etat de venir en soutien de manière plus importante, urgente et immédiate. Et ce devoir d’Etat, l’Etat en a cruellement manqué. Je trouve que l’Etat n’a pas fait son job, il n’a pas fait son devoir, il n’a pas assumé ses responsabilités ». Un an après, certaines victimes peinent donc toujours à se faire entendre.

Des victimes traumatisées, mais pas malades

Un an après les attentats survenus à Zaventem et Maelbeek, toutes les victimes à une exception près ont quitté l’hôpital. Sur le plan psychologique, les blessures sont encore bien présentes chez certains. Ces derniers sont toujours aidés par des psychologues à l’heure actuelle. Explications avec Mireille Monville, psychothérapeute au CHU de Liège en charge d’une quinzaine de victimes des attentats bruxellois.

Depuis quelques mois, de nombreuses victimes ont le sentiment d’être abandonnées par l’Etat. Comme Karin, beaucoup d’entre elles se sentent submergées par la lenteur administrative et la complexité des démarches à suivre pour être reconnues. Pourtant, selon Mireille Monville, cette reconnaissance est indispensable pour prétendre au processus naturel de reconstruction de la victime : « Ce qui est important, c’est qu’une aide soit proposée et que les victimes ne soient pas oubliées. Parce qu’il n’y a rien de pire qu’une victime qui n’est pas reconnue, que ce soit par son entourage, par l’Etat belge et par les services d’aide psychosociale en général. La victime choisit ou non d’être aidée, la décision reste dans ses mains, mais il faut toujours que ce soit proposé dès le départ. »

Certaines victimes ne ressentent pas le besoin d’être suivies psychologiquement ou du moins pas directement après l’événement. L’essentiel est que les portes soient toujours ouvertes aux victimes au cas où elles ressentiraient le besoin d’une aide extérieure. « Il faut faire confiance à l’être humain même dans des situations extrêmes. Oui, certaines personnes peuvent s’en sortir seules. Maintenant, tout le monde n’est pas égal. En fonction de la vie privée, ce n’est pas toujours évident pour chacun de se reconstruire et donc parfois, une aide est nécessaire », insiste Mme Monville.

« Cela nous dépasserait tous »

Après des événements d’une telle violence, les psychologues sont sollicités par deux catégories de victimes distinctes. D’une part, on retrouve les personnes endeuillées suite à la perte d’un proche. D’autre part, les personnes présentes sur les lieux du drame qui sont blessées psychiquement voire physiquement et qui ont gardé des séquelles psychologiques qui engendrent des difficultés à vivre normalement au quotidien. Au Centre Hospitalier Universitaire de Liège, Mireille Monville, psychothérapeute du Département de psychologie traumatique et victimologie de l’ULg a pris en charge ces deux types de victimes. Pour l’heure, les victimes qu’elle suit toujours sont en fin de parcours thérapeutique. Mireille rappelle que les personnes qu’elle reçoit en consultation ne sont pas des malades, mais des patients : « On n’est pas malade d’un traumatisme, on peut le devenir si l’on n’a pas assez de ressources, si on n’est pas soutenu et reconnu. Les personnes qui viennent me voir sont simplement victimes de quelque chose qui nous dépasserait tous. La plupart des personnes qui vivent un tel traumatisme, même si une blessure reste, finissent par sortir de la souffrance. »

Des odeurs et des images qui restent

Cette souffrance, elle vient d’une rencontre brutale avec la mort de laquelle découlent des sentiments de désolation et de solitude. « Voir des corps particulièrement mutilés est difficilement digérable pour l’être humain, mais ce n’est pas pathologisable. Par contre, quand cela devient chronique, les personnes perdent en autonomie. Elles ont peur de retourner dans les bouches de métro et finissent par avoir peur de tout pour elles-mêmes ainsi que pour leur entourage et ça peut donc devenir extrêmement handicapant. C’est une souffrance qui peut les accompagner de jour comme de nuit », explique de docteur Monville. Ce handicap se traduit souvent par une image ou une odeur qui reste ancrée dans la tête de la victime. Ces éléments qui reviennent hanter la victime ne peuvent être associés à des souvenirs. Ils s’imposent à elle à tout moment de la vie quotidienne et causent une importante source d’angoisse.

Entre discussion et retour dans les lieux publics

Le suivi psychologique de victimes d’actes de violence et de barbaries passe d’abord par une écoute attentive. Mireille Monville travaille au fil des séances sur les sensations de ses patients. Ceux-ci sont partagés entre différents sentiments tels que l’effroi, la peur et l’impuissance. « J’essaie de faire comprendre à ces personnes qu’elles ne sont pas impuissantes, mais qu’elles peuvent s’appuyer sur leurs ressources adaptatives, c’est-à-dire les ressources qu’elles possèdent en elles et qui leur permettront de surmonter le traumatisme. On va aussi travailler sur la problématique de la culpabilité. La culpabilité d’être vivant alors que d’autres ne le sont pas », raconte-t-elle.

Grâce à l’écoute, la psychologue tente de faire ressortir les ressources du patient en les verbalisant avec lui. Dans un second temps, si la personne a perdu en autonomie, il n’est pas rare que la psychologue l’accompagne dans certains lieux publics. « J’utilise beaucoup la gare Calatrava à Liège qui est un espace très ouvert, mais très anxiogène aussi pour les personnes qui ont vécu ce type événement. Sur place, je cherche à stimuler les ressources du patient pour qu’il arrive à retourner dans les lieux publics. On va travailler les émotions avec lui et petit à petit, il va réussir à refaire l’exercice avec un membre de sa famille et puis toute seule », explique Mireille Monville. Ce travail est important pour surmonter de tels événements, mais aussi pour se préparer à la possibilité de nouveaux attentats. « On retrouve des événements tout le temps dans l’actualité qui peuvent rappeler aux victimes ce qu’elles ont elles-mêmes vécu. Mais tout cela ne remet pas tout notre travail en cause. Les ressources qu’on essaie de mettre en place avec les victimes, c’est aussi pour faire face au monde dans lequel nous vivons et où tout est possible à n’importe quel moment », poursuit-t-elle.

Des urgentistes et des psychologues pas insensibles

Mais les victimes ne sont pas les seules impactées par ces violences collectives. Toutes les personnes qui s’occupent des victimes et qui leur apportent leur aide peuvent aussi être touchées dans leur vie personnelle. Mireille Monville évoque les difficultés qu’elle rencontre après ses quinze années d’activité dans le domaine : « Cela fait résonance dans nos vies au quotidien. Je pense parfois à la sécurité de mes propres enfants et de ma famille de manière générale. À un moment ou un autre, il faut faire attention à soi, car il y a un phénomène de contamination. Il est donc important de faire attention aux pompiers, aux urgentistes et à toutes les autres personnes qui interviennent pendant et après ces tragiques événements ».

Hier avaient lieu les hommages aux victimes des attentats du 22 mars 2016. Des hommages ponctués par plusieurs moments forts. Une étape importante pour ceux qui doivent apprendre à vivre avec le souvenir de leur 22 mars.

7h58. Premier moment fort de la journée. Une minute de silence fige l’aéroport de Zaventem. C’est à cette heure précise, il y a un an, que la première explosion a retenti dans le hall d’entrée de l’aéroport. Le roi Philippe et la reine Mathilde sont présents, les officiels aussi. Les noms des 16 victimes tombées à Zaventem sont cités lentement. L’ambiance est pesante, la tristesse palpable.

9h11. Le silence se fait cette fois dans la station de métro Maelbeek. Au même moment, le bruit paralyse le réseau de la  STIB, l’espace d’une minute. Les navetteurs sont invités à se joindre au personnel en applaudissant. Tout le monde s’exécute.

Plus tard dans la matinée, le couple royal se rend à la petite rue de la Loi. L’inauguration d’un monument d’hommage à toutes les victimes de terrorisme s’y déroule. Dans son discours, le roi Philippe appelle tous les Belges à oser la tendresse.

Il est midi, les hommages se poursuivent à la Bourse. Les officiels de la commune de Bruxelles sont venus se recueillir. Autour d’eux, les services de secours mais aussi la population.  La musique et les chants envahissent la place de la Monnaie. Des messages écrits à la craie, des bougies et des fleurs jonchent le sol, comme un écho au tapis de messages qui avait envahi le piétonnier l’an dernier. L’après-midi se poursuit avec une marche citoyenne au départ de trois lieux : la place communale de Molenbeek, la place du Luxembourg et la gare de Nord. Une veillée de prière en la cathédrale des saints Michel et Gudule a lieu, ensuite, à 18 heures. La journée se termine comme elle a commencé : dans le calme.

Hier était un un jour de souvenirs. Si certaines victimes étaient présentes, d’autres comme Walter Benjamin, victime de l’attentat de Zaventem, ont choisi de boycotter ces cérémonies. Certaines victimes ne se sentent, elles, pas encore prêtes à redescendre dans le métro, à retourner sur les lieux de l’événement qui a bouleversé leur vie à jamais.  

Pourtant, selon Mireille Monville, psychothérapeute au CHU de Liège,  les commémorations sont des événements positifs pour les victimes des attentats. Elle souligne cependant l’importance d’utiliser les bons mots : « Certaines personnes parlent d’anniversaire. C’est un terme qu’il ne faudrait pas employer. Le mot anniversaire conote de manière évidente la fête. Or dans ce cas, ce n’est pas une fête. » Cette journée de rassemblement est importante pour les victimes qui ont besoin de se sentir plus que jamais soutenues et reconnues. « Le fait que ça se fasse de manière collective et avec les autorités, cela rajoute une reconnaissance qui est indispensable pour les victimes. Car pour elles, l’oubli est impossible », explique Mireille Monville. Elle poursuit également en soulignant l’importance de la médiatisation de ces hommages : « Diffuser ces commémorations en direct, c’est important car ça construit de la solidarité autour des victimes qui ont été visées en tant que membres d’une communauté qui est l’Etat Belge ».

Karin, victime des attentats de Maelbeek, souligne elle aussi l’importance de cette journée d’hommage : « Cela fait un an qu’on traine quelque chose de lourd. Cette cérémonie est l’occasion pour moi de tourner la page. Je vois cette journée un peu comme un enterrement. Une étape qui va me permettre de terminer le deuil de cette tragédie et laisser la vie reprendre le dessus ».

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