Un matin comme les autres, puis plus rien. Un accident vasculaire cérébral, et la vie bascule. Réapprendre à marcher, à parler, à manger, à vivre. Derrière cette reconstruction lente et souvent invisible, une multitude de professionnels accompagnent chaque geste retrouvé. Gianmarco, 40 ans. Sylvie (nom d’emprunt), 47 ans. Deux AVC, deux parcours, deux manières de vivre la chute et la reconstruction.
Pour Sylvie, tout commence dans la cuisine, un jour de 2021, entre deux gestes du quotidien. Cette mère de trois jeunes enfants, âgée de 43 ans à l’époque, jongle entre les repas, les devoirs et les routines familiales. Ce matin-là ressemble à tous les autres.
Un bol lui échappe. Les mots ne viennent plus. A cet instant, elle comprend que quelque chose ne va pas. Elle est seule avec ses enfants. La peur s’installe immédiatement. « J’ai surtout eu peur pour mes enfants. Je ne pouvais pas tomber devant eux. »
À plusieurs centaines de kilomètres, quelques années plus tard, en 2025, Gianmarco Hernandez Caldas vit une scène similaire. Ingénieur industriel, habitué à voyager à travers le monde, sportif et en bonne santé, rien ne semblait le prédisposer à un AVC. Et pourtant, à 9h45, le jeudi 8 mai, son corps lâche. « Je suis tombé. Tout le côté droit ne répondait plus. » Impossible de bouger, impossible de parler. A ses côtés, sa fille assiste à la scène. Sa femme accourt alarmée.
Deux parcours différents, deux contextes de vie opposés. Une même rupture brutale. L’AVC s’impose sans prévenir, laissant derrière lui un corps à reconstruire, un quotidien à réinventer et une identité à redéfinir.
Après l’AVC, les gestes les plus fondamentaux (se lever, tenir debout, marcher) ne vont plus de soi. Chez Gianmarco Hernandez Caldas, la perte est immédiate et totale sur le côté droit. Il ne pouvait plus bouger, ni parler. Chez Sylvie, la perte de contrôle est plus diffuse, mais tout aussi déstabilisante : sa main gauche est toujours là, mais elle ne lui sert plus vraiment.
La rééducation commence souvent par là : remettre le corps en mouvement. Matteo Colle-Cassard, kinésithérapeute indépendant diplômé en 2025, qui a déjà eu l’occasion de travailler avec des patients post-AVC, nous explique qu’avant même d’entamer les exercices, le travail du kinésithérapeute débute par un bilan approfondi. Il s’agit d’abord de comprendre qui est le patient, de retracer son histoire médicale et de situer l’AVC dans son parcours. Le professionnel commence par recueillir des informations de base : la date de l’AVC, l’existence éventuelle d’antécédents, personnels ou familiaux. Cette étape, appelée « anamnèse », permet de poser un cadre et d’adapter la prise en charge.
Viennent ensuite les tests qui servent à objectiver les atteintes laissées par l’AVC, qu’il s’agisse de la force musculaire, de la mobilité, de la coordination ou encore de la dextérité fine. À partir de ces observations, le kinésithérapeute construit avec le patient des objectifs de rééducation précis, mesurables, atteignables et définis dans le temps. L’objectif est de rendre visibles les progrès et de montrer au patient qu’une évolution est possible.
Le cerveau est divisé en deux hémisphères, chacun contrôlant le côté opposé du corps. Une atteinte à gauche affecte généralement le côté droit, et inversement. Mais les fonctions touchées varient également selon la zone atteinte : un AVC de l’hémisphère gauche entraîne souvent des troubles du langage, tandis qu’un AVC du côté droit affecte davantage la perception de l’espace.
Dans certains cas, les patients développent aussi une négligence spatiale, c’est-à-dire une difficulté à percevoir une partie de leur environnement. Le travail du kinésithérapeute ne se limite donc pas au mouvement : il peut également inclure des exercices visant à stimuler l’attention et la perception.
Répéter pour reconstruire
La rééducation repose ensuite sur un travail répétitif et progressif : exercices de renforcement musculaire, travail de l’équilibre, réapprentissage de la marche, stimulation de la coordination. La proprioception, c’est-à-dire la perception du corps dans l’espace, est également retravaillée, car elle est souvent altérée après un AVC. Sylvie raconte qu’elle devait tout reprendre depuis le début, apprendre à se lever, à avancer, comme si elle réapprenait à marcher une seconde fois.
Par Malika Bercy
Derrière ces exercices se joue un mécanisme fondamental : la plasticité cérébrale. Le cerveau, lésé, tente de recréer de nouvelles connexions pour compenser celles qui ont été détruites. Comme le rappelle Matteo Colle-Cassard, la kinésithérapie est une thérapie par le mouvement. Par la répétition et l’effort, certaines capacités peuvent être retrouvées.
« Certaines capacités reviennent, mais jamais exactement comme avant. »
Mais la récupération reste incertaine. Récupérer à 100 % est extrêmement rare. Dans la majorité des cas, la récupération se situe plutôt entre 70 et 80 %, et dépend de nombreux facteurs : la gravité de l’AVC, la zone atteinte, mais aussi la motivation du patient et son environnement.
Gianmarco Hernandez Caldas explique que « certaines capacités reviennent, mais jamais exactement comme avant ».
Le plus difficile, pour beaucoup de patients, reste la perte de fonctionnalité. Ces limitations ont un impact important sur le plan psychologique, car elles entraînent une perte d’autonomie et parfois un renoncement à certaines activités. Sylvie doit désormais réfléchir à des gestes qu’elle effectuait auparavant sans y penser.
Dans un processus long, parfois décourageant, le lien avec le thérapeute joue un rôle déterminant. Encourager, rassurer, accompagner. Autant d’éléments invisibles, mais essentiels dans la reconstruction.
Lorsque les premiers mouvements reviennent, les gestes les plus simples deviennent complexes. « Écrire sur mon téléphone, c’était devenu très compliqué », raconte Gianmarco. « Le jour où je n’ai pas su manger seule… j’ai compris que rien ne serait plus comme avant », se souvient Sylvie.
C’est à ce stade qu’intervient l’ergothérapeute. Son rôle dépasse largement la rééducation physique. Comme l’explique Touayba Rghioui, ergothérapeute en maison de repos, « l’objectif est de permettre à la personne de retrouver une autonomie dans sa vie quotidienne. » Contrairement au kinésithérapeute, qui agit principalement sur le mouvement, l’ergothérapeute s’intéresse à ce que la personne est capable de faire concrètement dans sa vie de tous les jours.
Observer pour mieux adapter
Pour cela, la prise en charge repose sur trois dimensions indissociables : la personne, ses activités et son environnement. Le travail débute par un bilan fonctionnel. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer des capacités physiques, mais d’observer le patient dans des situations réelles notamment pour se laver, s’habiller, manger ou se déplacer.
« On observe comment la personne réalise ses activités de vie quotidienne, mais aussi ce qui la freine concrètement. », explique l’ergothérapeute. L’environnement est également pris en compte : organisation de l’espace, mobilier, accessibilité.
Par Malika Bercy
Chez Sylvie, cette approche prend une forme très concrète. « Elle est venue chez moi. Elle a regardé comment je faisais les choses. » Puis viennent les adaptations : réorganisation du logement, installation d’aides techniques, simplification des gestes. Mais au-delà des objets, c’est une nouvelle manière d’agir qui se met en place.
« Je devais contourner le geste. »
« Pour attraper quelque chose, je devais utiliser mon coude, mon bras, stabiliser… je devais contourner le geste. » Chaque action est découpée, analysée, répétée. Gianmarco Hernandez Caldas décrit un travail similaire : « On travaillait des gestes simples, mais très précis. La coordination, la main… Tout ça. » Finalement, aucun patient ne présente les mêmes difficultés.
La récupération, elle aussi, reste incertaine. « On ne récupère pas toujours à 100 %. Dans certains cas, on vise surtout le maintien et le bien-être. Les profils sont très variés. Chaque patient a ses capacités, ses limites, ses besoins. La prise en charge est toujours individualisée», conclut Touayba Rghioui.
Pour Sylvie comme pour Gianmarco, la perte touche aussi la communication. « Je savais ce que je voulais dire, mais ça ne sortait pas », raconte Sylvie. Gianmarco, lui, perd totalement ses repères linguistiques : « J’ai complètement oublié le français. Les langues se mélangeaient… Je ne savais plus laquelle utiliser », explique ce franco-péruvien.
Après un AVC, ces troubles sont fréquents. Mais ils ne concernent pas tous les patients, comme le précise Chaïmae Halimi, logopède indépendante.
Lorsque le langage est atteint, les troubles prennent souvent la forme d’une aphasie, un trouble acquis du langage qui peut affecter l’expression, la compréhension ou les deux. Avant toute prise en charge, un bilan est réalisé. Il repose à la fois sur des épreuves standardisées et sur une observation plus fonctionnelle.
Ce bilan comporte toutefois des limites. Le niveau de langage avant l’AVC est rarement connu avec précision, ce qui oblige à interpréter les résultats avec prudence. Une fois les difficultés identifiées, un suivi peut être mis en place.
« Chaque séance pose une brique. »
La rééducation est progressive, souvent invisible. « On utilisait un miroir. Je devais bouger la langue, articuler, refaire des gestes simples », raconte Gianmarco Hernandez Caldas. Sourire, Prononcer un son. Former un mot. Des gestes élémentaires, mais qui demandent un effort considérable.
Sylvie décrit une progression lente : « On reprenait tout, étape par étape. » Dans les premières semaines, une récupération spontanée peut apparaître. Certaines capacités reviennent sans rééducation spécifique. Mais lorsque les troubles persistent, un travail structuré devient nécessaire. « Chaque séance pose une brique », explique Chaïmae Halimi.
Au-delà du langage, la logopède intervient également sur la déglutition. Après un AVC, certains patients développent une dysphagie, un trouble qui rend l’alimentation difficile et parfois dangereuse. « J’avais peur de m’étouffer, même pour boire », confie Sylvie. Dans ce cas, un bilan spécifique est réalisé, parfois complété par des examens plus poussés.
L’objectif est de sécuriser l’alimentation et de réduire les risques. Cependant les difficultés ne sont pas seulement techniques. Elles sont aussi profondément humaines. « Pour certains patients, le plus difficile, c’est de ne plus pouvoir s’exprimer, de ne plus se sentir compris », souligne la logopède. Perdre la parole, c’est perdre une partie de son identité.
« Pourquoi moi ? Qu’est-ce que je deviens maintenant ? Qu’est-ce qui m’attend ? » Ces questions, Gianmarco se les posent très tôt. Il est confronté à une forme d’injustice et ne comprend pas. Il n’a pas de facteur de risque évident et est en bonne santé, actif, sportif. Ce qui le bouleverse le plus, ce n’est pas seulement l’AVC lui-même, mais ce qu’il provoque autour de lui : la peur dans le regard de son épouse, l’inquiétude de sa fille. Il est cependant reconnaissant d’avoir eu la chance d’être chez lui ce jour-là et d’avoir pu traverser cette épreuve, entouré de ses proches.
Il consulte un psychologue, qui l’aide à mettre des mots sur ce qu’il traverse, à comprendre ce qu’il ressent et à accepter ce qui lui arrive. Et surtout, il s’appuie sur son entourage. Sa compagne, notamment, a joué un rôle central en devenant un soutien essentiel.
« L’accompagnateur spirituel ne vient pas avec des réponses toutes faites ni avec une intention précise, mais avec une posture d’écoute. »
Chez Sylvie aussi, des questions apparaissent. Mais elles restent souvent sans réponse. La peur, la perte, le bouleversement s’installent sans toujours trouver d’espace pour être exprimés. Dans le parcours de soin, tous les patients ne rencontrent pas un accompagnateur spirituel. Pourtant, ce type de soutien existe.
Aux Cliniques de l’Europe, Bénédicte Morimont exerce comme accompagnatrice spirituelle. Ancienne infirmière, formée en philosophie et en théologie, elle intervient auprès des patients hospitalisés pour aborder une dimension souvent laissée de côté : celle du sens. Elle se présente volontairement comme « accompagnatrice spirituelle. » Son rôle consiste à aller à la rencontre des patients, parfois sans demande préalable, pour leur proposer un espace d’écoute. Comme elle l’explique, parler de spiritualité, c’est avant tout parler de sens : des questions existentielles, philosophiques, parfois religieuses, mais toujours profondément humaines.
L’accompagnateur spirituel ne vient pas avec des réponses toutes faites ni avec une intention précise, mais avec une posture d’écoute. Il s’agit d’accueillir la parole telle qu’elle se présente, qu’elle concerne la peur, la douleur, l’angoisse ou simplement des éléments du quotidien. Parfois, la discussion commence par des choses très simples (un objet dans la chambre, une photo, un détail) avant de s’ouvrir progressivement à des questions plus profondes.
Restaurer la confiance
Dans un contexte hospitalier, cette écoute prend une importance particulière. Le patient est fragilisé, dépendant, souvent confronté à une perte de repères. Le fait de pouvoir parler librement, sans jugement, peut contribuer à restaurer une forme de confiance. Bénédicte Morimont souligne d’ailleurs que cet accompagnement permet au patient de se sentir davantage en sécurité dans son environnement de soins et de mieux vivre sa prise en charge. Il arrive également que ce travail se fasse en parallèle d’un suivi psychologique. Les deux approches ne s’opposent pas, elles se complètent.
Malgré cela, ce métier reste largement méconnu. Beaucoup de patients ignorent son existence ou l’associent uniquement à la religion. « On parle de choses trop profondes pour être visibles », explique l’accompagnatrice. Les échanges qui ont lieu restent intimes, souvent impossibles à partager, protégés par le secret professionnel.
Derrière ces parcours, une réalité plus large se dessine. Le nombre d’accidents vasculaires cérébraux a fortement augmenté ces dernières décennies, avec une hausse de près de 50 % en vingt-cinq ans. Un phénomène qui touche désormais des profils de plus en plus variés, parfois plus jeunes, et qui fait de l’AVC un véritable enjeu de santé publique. Mais derrière ces chiffres, il y a des trajectoires individuelles, des vies bouleversées et reconstruites, souvent loin du regard.
Gianmarco Hernandez Caldas avance, porté par sa famille. Sylvie reconstruit, pas à pas. Deux parcours, deux manières de continuer. Et au fond, une même réalité : après un AVC, il ne s’agit pas seulement de guérir. Il s’agit d’apprendre à vivre autrement.