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Guerre en Ukraine : la ruée vers l’iode

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Guerre en Ukraine : la ruée vers l’iode

Guerre en Ukraine : la ruée vers l’iode

Publié le 13-04-2022 par , , et

La guerre en Ukraine et la menace nucléaire font souffler un vent de panique en Europe. Les Belges se pressent dans les pharmacies à la recherche de comprimés d’iode.

Cet article a été rédigé le 10 mars 2022.

« Ces derniers jours, une personne sur dix vient pour récupérer des comprimés d’iode. C’est énorme. » Massimiliano Arcari tient une pharmacie sur l’avenue Buyl à Bruxelles. Derrière son comptoir, il voit les clients apeurés se succéder. « Depuis la crise du Covid-19, il y a un vrai manque d’informations chez les gens… ils cèdent à la panique », déplore-t-il. La guerre en Ukraine, en particulier le bombardement de centrales nucléaires locales par la Russie, a rappelé aux Européens le traumatisme du nuage de Tchernobyl en 1986. 30.000 Belges se sont alors rués dans les pharmacies pour se procurer le précieux Graal d’iode. Un chiffre que l’Association des pharmaciens de Belgique estime bien en dessous de la réalité. À tel point que, sur les 480 boîtes de comprimés d’iode qu’il devrait avoir en stock, Massimiliano n’en comptabilise plus que quinze.

Une menace nucléaire en Belgique ? 
Une attaque nucléaire russe est un scénario improbable selon Michel Liégeois. © FreeCreativeStuff via Pixabay

« Depuis la pandémie, je suis devenu plus attentif au développement, parfois très rapide, des évènements. Aller chercher cette boîte de comprimés, c’est une façon d’avoir un sentiment de contrôle sur ce qu’il se passe », explique Arthur Maistriaux. Ce jeune Bruxellois a décidé de se rendre dans la pharmacie la plus proche de chez lui pour recevoir une boîte de comprimés d’iode. Une action simple et, selon lui, peu énergivore : « S’il avait fallu remplir un questionnaire ou payer une dizaine d’euros, je ne suis pas certain que j’aurais été la chercher », poursuit-il, « mais je suis quelqu’un qui aime bien mettre toutes les chances de son côté. » De nombreux citoyens ont eu le même réflexe. La plupart craignent un incident nucléaire lié à la guerre entre l’Ukraine et la Russie.

Une crainte à prendre avec des pincettes

Mais cette peur est-elle justifiée ? « Dans le cas de cette guerre, Vladimir Poutine a indiqué qu’il n’exclue pas l’usage de l’arme nucléaire », explique Michel Liégeois, professeur en sciences politiques à l’UCLouvain. « Mais c’est un scénario extrêmement improbable, évidemment. Tous les efforts diplomatiques vont dans ce sens. L’OTAN a dit qu’il ne comptait pas s’impliquer directement dans le conflit », continue-t-il. La crainte d’une attaque perçue par les citoyens diffère donc du réel danger. Il s’agit d’un mécanisme courant en psychologie. Selon Jasper Van Assche, professeur-assistant en psychologie à l’ULB, la crainte perçue est souvent plus importante que la crainte réelle. Il explique ce phénomène par la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux qui « augmente la crainte perçue, même si la crainte réelle reste stable ».

Pour le moment, ce n’est pas une situation de crise, mais plutôt une situation de risque.

Depuis le 1er mars 2018, la Belgique a un plan d’urgence assez précis en cas de menace nucléaire. « Dans les principes généraux et actions de protection, nous avons la prise de comprimés d’iode mais aussi la mise à l’abri de la population belge, l’évacuation de certains territoires et des actions de restrictions alimentaires », explique David Rasquin, inspecteur expert du plan d’urgence nucléaire à l’Agence fédérale de Contrôle Nucléaire. Cependant, ce dernier se veut rassurant : « Il n’y a aucune raison de s’affoler sur une potentielle menace nucléaire. Pour le moment, ce n’est pas une situation de crise, mais plutôt une situation de risque. » Si le contexte actuel venait à s’envenimer, les Belges seraient prévenus par BE-Alert, mais également par des communiqués transmis via la radio ou la télévision.

C’est quoi BE-Alert ?
Début janvier, vous avez peut-être reçu un SMS venant de BE-Alert. Mais qu’est-ce que c’est exactement ? Il s’agit d’un projet piloté par le centre de crise national permettant de prévenir les Belges en cas de situations d’urgence. BE-Alert peut vous prévenir en cas d’incendie important, d’explosion ou tout autre souci qui pourrait arriver là où vous vous situez.
L'iode, un élément à double tranchant
« C'est l’iodure de potassium, appelé iode stable, qui n’est pas nocif », explique la pharmacologue Marie-Hélène Antoine. © Léonie Locatelli

En cas d’attaque nucléaire, les risques pour la santé sont réels. Le nuage nucléaire contient de l’iode radioactif et du césium, deux éléments chimiques nocifs pour le corps. Comme l’explique Roland Hustinx, spécialiste en médecine nucléaire au CHU de Liège, « le nuage radioactif émet un rayonnement qui est absorbé par toute forme d’organismes vivants ». Ce rayonnement peut modifier la fonction des cellules du corps. Par exemple, si de l’ADN est touché puis modifié par un élément radioactif, la cellule qui le contient peut devenir cancéreuse, voire mourir. Dans le cas d’un gamète (un spermatozoïde ou un ovule), la répercussion du nucléaire pourra atteindre directement la descendance de la personne contaminée.

L’utilisation du nucléaire en médecine
D’après Roland Hustinx, le nucléaire n’est pas uniquement une source de problèmes. Il ne faut pas le diaboliser. Bien utilisé, il peut sauver des vies. Dans le milieu médical, l’iode 131, pourtant radioactif, est utilisé pour des scintigraphies, une technique d’imagerie médicale, ou pour tuer des cellules cancéreuses. Dans ces circonstances, il n’est pas nécessaire de prendre des comprimés d’iode.

L’iodure de potassium, aussi appelé iode stable, ne doit pas être pris n’importe quand. Dans quelles circonstances est-il utile ? Et comment agit-il sur le corps ? Explications en images.

 

 

Les jeunes sont la priorité

Les comprimés d’iode sont donc d’une grande utilité tant qu’ils sont pris dans les bonnes conditions. Leur bénéfice diminuant avec l’âge, les jeunes sont prioritaires en cas de distribution :  « Jusqu’à l’âge de 18 ans, les jeunes sont plus susceptibles de développer un cancer de la thyroïde après une exposition », explique Marie-Hélène Antoine, professeure en pharmacologie à l’ULB. Ils ne seront pas les seuls à être prioritaires : « Les femmes enceintes ont naturellement besoin de plus d’iode dans leur corps. Elles devront prendre une capsule pour se protéger, mais également pour protéger leur fœtus », poursuit-elle. 

Cependant, tout le monde n’est pas invité à prendre de l’iode en cas de nuage nucléaire. « Pour les personnes de plus de 40 ans, le risque d’avoir une pathologie inconnue de la thyroïde est élevé. Prendre une grande quantité d’iode peut être très dangereux. Il faut demander à son médecin traitant si la balance bénéfice – risque en vaut la peine », met en garde Marie-Hélène Antoine. Il en va de même pour les personnes hypersensibles à l’iode. « Si vous avez fait une réaction allergique lors d’un examen médical ou si, simplement, vous êtes allergiques aux crustacés, il ne faut surtout pas prendre de comprimés d’iode. »

 

Tchernobyl : 36 ans après
La ville de Prypiat fait partie de la zone d'exclusion autour de Tchernobyl depuis 1986. © Amort1939 - Pixabay

La connaissance scientifique concernant l’iodure de potassium résulte d’un long processus historique. Les attaques et accidents nucléaires ont encouragé la recherche à s’intéresser aux comprimés d’iode.

En 1945, le monde entier a vu les conséquences d’une bombe nucléaire. L’humanité a réalisé la puissance de cette arme de dissuasion. (©hitesh0141 sur Pixabay ; ©Wikilmages sur Pixabay ; ©BOMAZI sur Wikimedia Commons ; ©DEZALB sur Pixabay ; ©StudioKlick sur Pixabay ; ©distelAPPArath sur Pixabay ; ©SamuelFrancisJohnson sur Pixabay)

D’un point de vue technique, la première catastrophe nucléaire qui a changé les consciences n’est pas Tchernobyl mais Three Mile Island (TMI). Le 28 mars 1979, en Pennsylvanie, le monde nucléaire occidental est secoué. C’est ce qu’expliquent Pierre Govaerts, André Jaumotte et Jacques Vanderlinden dans leur livre « Un demi-siècle de nucléaire en Belgique » (Presses Interuniversitaires Européennes, 1994). Cet accident est dû à une perte d’étanchéité dans la deuxième barrière de protection de la centrale nucléaire américaine. À l’époque, aux États-Unis, l’impact psychologique était tel que 200.000 personnes ont quitté leur domicile de leur propre initiative.

Six ans plus tard, après l’accident nucléaire de Tchernobyl, les pays européens n’ont pas tous réagi de la même manière. Dans le livre « La France nucléaire : l’art de gouverner une technologie contestée » (éditions du Seuil, 2013), l’historienne et sociologue Sezin Topçu énonce les décisions européennes prises pendant le passage du nuage nucléaire.

Alors que le gouvernement français n’applique aucune mesure préventive, qu’elle soit individuelle ou collective, avant le 9 mai 1986, le gouvernement allemand n’a pas attendu pour prendre des décisions. Il est, par exemple, conseillé de nourrir les bébés avec du lait en poudre ou de laver tous les légumes frais. En Italie, début mai, la vente des légumes frais à feuilles et la consommation de lait sont interdites pour les enfants et les femmes enceintes pendant deux semaines. La vente de légumes frais en provenance des pays de l’Est est suspendue en Autriche le 5 mai. En ce qui concerne la sûreté nucléaire, deux catégories de mesures existent : les mesures préventives, pour éviter les accidents, et les mesures protectrices, qui visent à protéger des conséquences desdits accidents.

Un traitement efficace

Après l’accident de Tchernobyl, les autorités soviétiques ont rapidement préconisé la prise d’iode stable. Dans certaines communes, les comprimés ont été correctement distribués, mais cela n’a pas été le cas partout. Dans sa thèse « Histoire de l’iode, d’hier à aujourd’hui », Jordan Mulot explique, qu’en 1990, des chercheurs ont constaté une augmentation des cancers de la thyroïde chez les adolescents et les enfants de moins de cinq ans. Dans les zones où les comprimés avaient été correctement distribués, les cancers n’avaient pas drastiquement augmenté. À partir de ce moment-là, l’iode est considéré nécessaire pour sauver des personnes en cas de problème nucléaire.

En France, le comprimé d’iode a reçu le statut de médicament en janvier 1997 par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS). Pour la Belgique, il est difficile de trouver une date exacte. Cependant, d’après la pharmacologue Marie-Hélène Antoine, les comprimés sont disponibles dès 1999 dans les pharmacies et, depuis le 6 mars 2018, ils sont donnés gratuitement à toute la population belge.

Fleurus : vivre à côté du nucléaire
La gare de Fleurus est située à 3,5 km de l'IRE. © Léonie Locatelli

À Fleurus, dans le Hainaut, Alex, d’origine russo-ukrainienne, n’est pas allé chercher de comprimés. Selon lui, il n’y a aucune comparaison possible entre la situation de 1986 et la menace actuelle : « Tchernobyl, il me semble que c’est un accident dont les nuages n’auraient pas traversé les frontières européennes (rires). Ici, c’est une guerre. Si jamais il y a un problème nucléaire, ce serait délibéré. Ce que je ne pense pas parce que Poutine tient trop à sa vie pour faire une connerie pareille. En tout cas, je l’espère. »

Comme chez Alex, la catastrophe de Tchernobyl a marqué les esprits, en particulier chez les Belges vivant à proximité de sites nucléaires. À lui seul, Doel rassemble, dans un rayon de trente kilomètres, plus d’un million et demi d’habitants. En Europe, c’est tout simplement la centrale nucléaire installée dans la zone la plus peuplée. Au total, la Belgique comptabilise huit sites nucléaires susceptibles de bouleverser le quotidien de ses citoyens.

Un de ces sites se trouve à Fleurus. Les habitants vivent depuis 1971 à proximité de l’Institut national des Radioéléments (IRE), qui produit des isotopes radioactifs pour la médecine nucléaire. En 2008, les Fleurusiens ont reçu des comprimés d’iode suite à la détection de rejets nucléaires sur le site. Habitués au risque nucléaire, sont-ils plus sereins face aux menaces russes récentes ? Postés en première ligne, les pharmaciens assistent depuis quelques jours à une demande croissante de comprimés d’iode. « À cause de la situation actuelle, les gens refont leur stock », raconte Julie. Pharmacienne à Fleurus mais aussi dans plusieurs villes du Brabant wallon, elle constate l’anxiété des citoyens : « Ils n’ont pas nécessairement peur qu’il y ait une attaque ici, en Belgique, mais plutôt qu’un nuage radioactif se crée en Ukraine et se déplace jusqu’ici. Ils prennent leurs précautions ». Jean-François a installé il y un an sa pharmacie dans le centre de Fleurus. « C’est vrai que dès que la guerre s’est déclarée, les gens sont venus chercher leurs comprimés », avoue-t-il. En revanche, il souhaite souligner la force de résilience des habitants : « Avec la présence de l’IRE, les gens ici sont habitués à ce genre de problèmes. Je crois qu’ils sont plus informés et moins paniqués que la population normale. »

Jean-François : « Je crois que les gens de Fleurus sont plus informés et moins paniqués qu’ailleurs. » © Léonie Locatelli

Julie : « À cause de la situation actuelle, les gens refont leur stock. » © Léonie Locatelli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les pharmaciens de Fleurus ont pu constater l’anxiété de certains habitants. Mais qu’en est-il réellement? Sont-ils allés chercher des comprimés d’iode en pharmacie récemment ?

Quelles mesures dans les écoles?
Les écoles qui se situent dans le périmètre d’un site nucléaire sont tenues de respecter des consignes strictes. Toutes doivent disposer d’un stock de comprimés d’iode suffisamment conséquent. Elles peuvent calculer le nombre nécessaire de boîtes sur www.risquenucleaire.be. En cas d’incident nucléaire, les enfants doivent impérativement être confinés. « Il faut garder les élèves dans les classes, à la limite mettre du scotch aux fenêtres pour empêcher l’air de passer. Si besoin, nous disposons également de caves où nous pouvons les placer », explique Geoffrey Michaux, secrétaire de direction à l’Athénée Royal Jourdan de Fleurus. « Nous faisons des exercices régulièrement sous le contrôle du Conseil de Prévention. »
Ces derniers jours, la demande de comprimés d’iode en pharmacie connaît une croissance rapide. Alors que les stocks diminuent par endroits, le Centre de crise National a publié un communiqué visant à rassurer la population sur le conflit en Ukraine. Le Centre affirme qu’il n’est actuellement pas nécessaire de s’en procurer. Jean-François, pharmacien à Fleurus, appelle avant tout les citoyens à se renseigner sur les conditions autorisant à ingérer ces comprimés : « Il faut signaler que la prise de comprimés se fait uniquement à un moment donné, c’est-à-dire lors d’une attaque ou d’un incident nucléaire, et qu’il ne faut surtout pas en consommer n’importe quand. C’est important d’informer la population à ce sujet. »
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