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De la Révolution à « la Boum », il n’y a qu’un parc

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De la Révolution à « la Boum », il n’y a qu’un parc

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De la Révolution à « la Boum », il n’y a qu’un parc

30-04-2021   Long format

Les espaces verts bruxellois, lieux de rébellion ? Tentative de réponse au travers de cinq lieux emblématiques de la capitale.

Cet article a été rédigé le jeudi 22 avril 2021.

Charges de cavalerie, canons à eau, échauffourées dans les bois tard dans la nuit, le 1er avril dernier, le Bois de la Cambre à Bruxelles a été le théâtre d’événements spectaculaires. Organisée comme un canular, « la Boum » a attiré entre 1.500 et 2.000 personnes et s’est transformée en manifestation contre les mesures sanitaires.

En remontant le temps, on peut s‘apercevoir que d’autres protestations ont déjà eu lieu dans les espaces verts bruxellois. Et non des moindres, puisqu’au parc de Bruxelles, communément appelé « parc royal », c’est tout simplement la révolution qui mena la Belgique à son indépendance en 1830 qui s’y est jouée. 

Quel lien établir, dès lors, entre le parc et la contestation qui s’y déroule ? Y a-t-il même un lien ? Et surtout, comment les Bruxellois, au sens large du terme, d’origine ou simplement de passage, se réapproprient ces espaces verts pour les transformer en lieu de leur “combat” ?  Il existe de nombreux espaces verts en Région bruxelloise. Nous en avons subjectivement sélectionnés cinq qui nous paraissaient parmi les plus emblématiques, en fonction de l’histoire et de l’actualité.

Parc de Bruxelles : qui contrôle le parc contrôle la ville
Le parc de Bruxelles est situé entre le Palais Royal et le Parlement fédéral © Max Bouillard

Ancien terrain de chasse des ducs de Bourgogne, le parc de Bruxelles est entouré de symboles du pouvoir. Situé entre le Palais Royal et le Parlement fédéral, il est un lieu emblématique de l’histoire de la Belgique. 

Dès le début de la Révolution, le parc et les hauteurs de Bruxelles jouent un rôle essentiel, comme l’explique le livre de Xavier Duquenne, Le Parc de Bruxelles (CFC-Editions, Bruxelles, 1993). Le 25 août 1830, la représentation de l’opéra La Muette de Portici, et son célèbre vers « Amour sacré de la patrie, rends nous l’audace et la fierté ! Dans mon pays je dois la vie, il me devra sa liberté… », embrasent la foule. C’est l’insurrection et on assiste à des destructions dans le bas de la ville. Les notables sont effrayés par les premières émeutes. Ils créent une milice bourgeoise pour protéger les institutions et leurs propriétés. Ils se réunissent, d’abord, autour du Palais Royal, le 25 août, puis étendent leur pouvoir au reste de la cité. Le Parc, dans le haut de la ville, est leur donjon. Dans le même temps, ils envoient des émissaires à La Haye pour obtenir plus de droits. La situation évolue peu jusqu’au 23 septembre. Le Roi Guillaume Ier envoie 14.000 hommes pour reprendre le contrôle sur la ville. Un quart des troupes arrive seulement à y pénétrer, passant par la Porte de Schaerbeek, sur l’emplacement de l’actuel Parc Botanique. Les bourgeois fuient la ville par peur des représailles.

Les révolutionnaires belges assiégeaient le parc depuis ces bâtiments. ©
Max Bouillard

Les Néerlandais n’iront pas bien loin, ils se font immédiatement attaquer par le peuple. Les soldats se réfugient alors à l’intérieur du Parc Royal, ce qui se révèle vite être une idée désastreuse. Un siège commence. Les troupes révolutionnaires entourent complètement le parc et sont même équipées d’artillerie. Les murs des maisons longeant le parc sont même creusés pour faciliter leur passage. Attaquées sans relâche, les troupes néerlandaises fuient le parc dans la nuit du 26 au 27 septembre. Les révolutionnaires prennent alors le contrôle du parc, et par extension, de la ville, voire du pays, la Belgique devient indépendante quelques mois plus tard. Le parc est resté un symbole de pouvoir, on y trouve toujours les principales institutions fédérales. Toutefois, la prise des révolutionnaires en 1830 ne marque pas la fin des revendications sur la colline. 

 

Une zone neutralisée ? 

Le XIXème siècle est aussi celui de la révolution industrielle et de l’apparition d’une classe ouvrière. Le suffrage universel n’existe pas encore. Libéraux et catholiques se disputent le pouvoir, et des manifestations de petite ampleur ont régulièrement lieu dans et autour du parc. Dans les années 1880, les deux partis observent une menace : le mouvement ouvrier se structure en Belgique. Des révoltes particulièrement violentes ont lieu dans les bassins ouvriers du Hainaut et de Liège. Les catholiques au pouvoir ont peur que ce mouvement se structure à Bruxelles et demandent à Charles Buls, bourgmestre libéral, la création d’une police spéciale. Peu enclin à accorder ce privilège, il décide d’une autre organisation en 1892. Pour protéger les institutions, la zone qui entoure le parc sera interdite à toutes les manifestations. Elie Teicher, chercheur en histoire à l’Université de Liège, explique qu’ « il y a eu une véritable peur que le mouvement ouvrier, qui à ce moment n’avait aucune représentation politique, s’attaque au Parlement et prenne complètement le pouvoir. Le but est véritablement de les empêcher de s’exprimer. On est dans un processus complètement anti-démocratique puisque le bourgmestre prend la décision unilatéralement. »

La zone neutre est initialement très critiquée par le mouvement ouvrier, mais aussi par les libéraux (commerçants, indépendants) qui voient tout simplement un recul démocratique et une restriction des libertés. Pour eux, le parc comme les rues qui l’entourent, doivent rester un endroit populaire, ils doivent toujours appartenir au peuple. La mesure sera finalement inscrite dans la loi fédérale en 1954. 

« Le seul pays d’Europe à mettre en place de telles mesures  »

Peu à peu entrée dans les mœurs, la zone étonne encore. Pour Elie Teicher, historien, « ça donne l’image d’un pouvoir qui a peur de la confrontation, du débat, de l’opposition, de ce qu’est censé être la démocratie. Elle est héritée de la fin du XIX° siècle, d’un contexte particulier de montée du parti ouvrier, et elle n’a plus forcément son sens aujourd’hui. La Belgique est le seul pays d’Europe à mettre en place de telles mesures. »

Les manifestants frôlent, parfois, les limites de la zone dans les années 1970-1980. Il n’était pas rare que l’on joue au chat et à la souris dans les buissons du Parc du centre-ville. Aujourd’hui, malgré des débordements ponctuels, comme cela a été le cas avec Extinction Rebellion en 2019, les appropriations de l’espace se sont déplacées. Un peu plus au Nord, le parc Maximilien a fait l’actualité ces dernières années. 

 

Avant de traverser la Manche, ils ont enjambé le Canal
Le dernier linge qui pend dans le parc Maximilien. © Nicolas Conil

Célébré le 12 mars, Saint-Maximilien est un Romain condamné à mort en 284 pour avoir refusé d’être enrôlé dans l’armée. Comme Maximilien, d’autres hommes et femmes ont souhaité fuir la guerre dans leurs pays. Nous en retrouvions certains, en 2015, au parc Maximilien, déterminés à atteindre leur objectif. Leur eldorado : L’Angleterre.

Nous nous sommes rendus cinq ans plus tard au Parc Maximilien. Il ne reste que très peu de traces de l’effervescence qui s’était emparée du parc et relatée par la RTBF. Un peu de linge qui pend, du pain qui traîne dans un coin, des hommes qui dorment emmitouflés dans leur sac de couchage sur une pelouse. Entre Bruxellois et migrants, la cohabitation semble paisible. Les enfants jouent à la plaine de jeux pendant que les employés, en costume-cravate, de la Tour Proximus quittent leur gratte-ciel. Le tout sous le regard de ces hommes de passage, patientant et rêvant d’Outre-Manche.

Sur place, le camp a été levé. Plus de cuisines construites entièrement de palettes de bois, plus de bâches pour se protéger de la
« drache », plus de tentes, seul espace d’intimité pour ces hommes et ces femmes qui campaient au milieu de Bruxelles. Nous avons traversé le Canal et débouché sur l’avenue du Port pour retrouver des migrants qui avaient trouvé refuge dans le Parc Maximilien. Voisin de Tour & Taxis, le centre PSA accueille maintenant tout migrant ou SDF voulant se doucher, dormir, prendre une boisson chaude ou se divertir.

 

Maximilien, lieu de passage

Nous avons été reçus au centre de la Croix-Rouge par les bénévoles et son directeur Robert Ghosn. Cette ancienne concession Peugeot, réaménagée en centre de jour, accueille désormais plusieurs centaines de personnes quotidiennement, encadrés par des bénévoles dévoués. Au milieu de ce brouhaha de jetons de dames, de chaises qui glissent sur le sol, le directeur du centre nous explique que la population majoritaire provient de la Corne de l’Afrique. Robert Ghosn évoque la localisation particulière du Parc Maximilien, mais également du centre PSA, qui en font des lieux emblématiques. Tous les deux se situent dans le nord de la capitale. Le parc fait partie de la Ville de Bruxelles et l’Avenue du Port est sur la commune de Molenbeek-Saint-Jean.

Auparavant, comme l’Office des Étrangers se trouvait en face du parc et la gare du Nord, les migrants n’avaient qu’à traverser la rue tous les matins pour faire la file devant le bâtiment. A Bruxelles il y a très peu d’endroits qui permettent d’accueillir autant de migrants. Le directeur du centre de jour précise que les autorités bruxelloises n’ont pas opté pour la politique du « not in my backyard ». Contrairement à la situation parisienne, les migrants n’ont pas été refoulés au-delà du territoire bruxellois. 

Robert Ghosn dirige le centre PSA de la Croix-Rouge. © Nicolas Conil

 

Au terme de notre rencontre avec le directeur du centre PSA, nous nous sommes rendu compte que le parc Maximilien n’avait été qu’un lieu de passage. Les migrants y avaient planté leurs tentes le temps d’améliorer leur situation. Pourtant, dans l’esprit des Bruxellois, le parc reste un symbole des enjeux migratoires. Mais pour tous ces migrants, la symbolique est toute autre. C’est le lieu où l’on peut trouver de l’aide, des vivres, des soins, du repos et de la sécurité. Comme précise Robert Ghosn, le centre PSA n’est pas le seul centre de jour. En effet, d’autres ont été ouverts par la Croix-Rouge dans le pays. Les migrants s’y retrouvent grâce au bouche-à-oreille. « Un Soudanais va renseigner un autre Soudanais qu’il a croisé sur sa route vers l’Angleterre. Ce dernier va renseigner un autre migrant venant du même pays d’origine, etc. », explique le directeur du centre. L’utilisation des parcs évolue. Aujourd’hui, le parc ne semble plus être le lieu emblématique de la cause migratoire. « Il y a d’autres lieux de prédilection. Les migrants d’Afrique du Nord préfèrent par exemple le quartier de la gare du Midi. »

Ne laisse pas béton la friche Josaphat
Vue Sud de la friche schaerbeekoise. © Aitor Benitez

Face au parc Josaphat, 25 hectares de friche. Mauvaises herbes et chemins de fer se côtoient entre les communes d’Evere et de Schaerbeek. En plein milieu trône la gare de Schaerbeek-Josaphat. Deux voies continuent de faire passer les trains à travers la verdure. En 2005, la Société d’Aménagement Urbain (SAU) a racheté la friche. 

L’endroit, inexploité pendant des années, est devenu le berceau de la biodiversité bruxelloise. Avec plus 1.100 espèces recensées à ce jour, c’est un terrain de jeux idéal pour les photographes et les naturalistes. Des habitants du quartier y ont même fait un potager. Un cirque est présent sur le site : la compagnie des Nouveaux Disparus. Ils ont tous une autorisation spéciale de la SAU pour pénétrer dans les lieux. Cet espace vert est fermé au public et grillagé. Cependant, il est percé par de nombreux trous de souris permettant à quelques intrépides de visiter la friche en mode urbex.

 

Coup de tonnerre pour les occupants

Ce fragile équilibre est menacé. En 2017, la SAU annonce le projet urbanistique de la Région bruxelloise. L’objectif étant de bâtir 1.380 logements dans la zone ouest et de construire un complexe industriel dans la zone est. Au milieu : les voies ferroviaires qui devraient accueillir le futur R.E.R.

« L’objectif de ce plan d’urbanisation est de répondre à la demande de logement en Région Bruxelles-Capitale en proposant trois types de logements : des logements sociaux, des logements pour étudiants à revenu limité et des logements moyens pour des ménages modestes. Des zones humides seront créées pour la faune et les talus environnants seront préservés. De plus, nous créerons un parc s’étirant sur un kilomètre le long de la voie du futur R.E.R qui traverse la friche et la divise en deux. Ce sera le parc de Schaerbeek et il sera ouvert au public », déclare Pascal Sac, le porte-parole de la SAU.

Cependant, le plan d’aménagement directeur (PAD) n’a pas fait que des heureux. De nombreux collectifs citoyens (Sauvons la friche Josaphat, Dérive) et des organisations (Natagora, Bral, Natuurpunt) se sont manifestés afin de préserver la zone ouest de la friche. Pour eux, elle est un refuge pour les animaux face à l’urbanisation. De plus, les naturalistes ont recensé de nombreux oiseaux migrateurs transitant par le parc. L’objectif commun de ces organisations serait de faire de la zone ouest une zone verte protégée accessible au public. 

Inter-Environnement Bruxelles, fédération de collectifs citoyens, a tenu à assurer le débat démocratique entre les autorités bruxelloises et les riverains sur ce projet de friche. Citoyens, associations et architectes ont soumis des plans B au ministre-président de la Région Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort (PS), et à la SAU. Suite à une enquête publique réalisée en 2019, Perspectives Brussels doit soumettre un PAD révisé au gouvernement régional. La population locale attend le nouveau plan, qui a un retard d’un mois et demi sur le calendrier fixé. Le collectif citoyen Dérive regrette « l’absence de transparence des autorités sur le nouveau PAD. » Et de poursuivre. « Déjà que les concertations citoyennes ne seraient pas bien passées selon des sources proches, la SAU aurait privilégié la politique de l’autruche et le ministre Rudi Vervoort ne s’est jamais présenté. »

 

Le ciel se dégage à l’horizon 

Actuellement, les travaux urbanistiques sur le site n’ont toujours pas été amorcés.Une fois lancés, ils devraient durer une dizaine d’années, selon la SAU. De son côté, le collectif citoyen Dérive continuera à militer pour les espaces verts menacés par l’urbanisme à Bruxelles. 

Félicien Dufoor, cofondateur de Dérive et travailleur dans le secteur immobilier, se dit bien conscient du manque de logements sociaux et/ou abordables sur Bruxelles. Le problème, selon lui, c’est que le marché est inondé d’appels d’offres à direction d’entreprises privées qui construisent des logements peu abordables. D’ailleurs, 55 % des logements qui seraient construits sur le site Josaphat seraient des logements privés et seulement 12 % seraient réellement des logements sociaux. Il conclut que 30 % de la population bruxelloise vit sous le seuil de pauvreté et que ce marché immobilier privé ne répond pas à la demande des plus nécessiteux.

Plus qu’un lieu de revendication, c’est l’espace vert en lui-même qui est au cœur du débat. Certains riverains aimeraient garantir l’accès à une biodiversité abondante dans le respect du vivant. Les militants désirent une urbanisation des villes mieux pensée dans une époque marquée par les enjeux climatiques. Preuve en est de cet engagement pour le climat, les nombreuses marches qui se sont conclues au Cinquantenaire, non loin du quartier européen.

Parc du Cinquantenaire, un emblème malgré lui
En période de crise sanitaire, le Parc du Cinquantenaire souffre d'une surfréquentation. © Diane Mbecheu

Le Parc du Cinquantenaire est un vaste ensemble de jardins, de monuments et de musées. Il est dominé par un arc de triomphe à trois arcades, érigé pour commémorer le cinquantième anniversaire de la Belgique en 1880. Il a été aussi utilisé jusque-là comme un champ de manœuvres militaires. Le plateau de Linthout sur lequel s’érige le parc, permet aussi d’étendre la ville vers le Nord-Est et de créer de nouveaux quartiers. Depuis 2018, le Parc du Cinquantenaire a été le théâtre de plusieurs manifestations climatiques.

Kim Lê Quang, président de l’Association Rise for Climate, se confie à ce sujet : « Nous avons fait trois mobilisations devant le Parlement européen pour faire pression sur les politiques afin qu’ils revoient leurs engagements climatiques à la hausse. Dans le cadre de la première mobilisation, c’était en collaboration avec les ONG (Coalition climat et Greenpeace). Et ce n’est pas nous qui avons choisi le Cinquantenaire. Par contre, nous avons fait une marche le 31 mars 2019, et là, nous avons choisi le Cinquantenaire et Schuman parce que ce sont des lieux de prise de parole et d’interpellation devant les institutions européennes ».

Au départ, le Parc du Cinquantenaire n’était pas un symbole de manifestation pour le climat. Aujourd’hui il est devenu le lieu de mobilisation et de prise de parole malgré lui, pour des raisons sécuritaires et pratiques.

Le parc, un véritable anti-stress

Un printemps ensoleillé dans le Parc du Cinquantenaire. Rien de tel qu’un bon bol d’air pour décompresser. Tous les loisirs sont maintenant concentrés dans ce parc. Sur les pelouses étroites autour de la fontaine, les jeunes s’assoient et profitent du soleil. De part et d’autre, les enfants jouent au football, certains pique-niquent, les mères sont avec leur landau et de jeunes grimpeurs testent la façade du Musée de l’Armée. Nombre d’athlètes, de joggeurs et de cyclistes font de l’exercice.

C’est l’endroit préféré de nombreux propriétaires d’animaux pour laisser leurs chiens se balader. La majorité des jeunes entre 16 et 28 ans qui ont accepté d’être interviewés, partagent le point de vue de Vanessa Carter. Elle est étudiante en Santé à l’ULB. Pour elle, c’est un centre de loisirs, d’autant plus que tout est fermé à cause du coronavirus  : « Je pense que ce sentiment peut se retrouver dans plein de choses. Par exemple, si vous adorez aller au resto cela vous relaxe, ou que vous adorez un sport, et que vous savez que vous allez faire ces activités le soir après le boulot, la référence aujourd’hui c’est ce parc. »

 

Il faut préserver les espaces verts

En milieu urbain, les habitants sont particulièrement touchés par la pollution ambiante et sonore des grands axes routiers, des chemins de fer et du trafic aérien. A cela s’ajoutent, les restrictions sanitaires. Les parcs, bois et forêts sont donc un refuge essentiel pour les citadins. Selon Eric Vandevelde, architecte paysagiste chez Bruxelles Environnement, les espaces verts sont plus importants que jamais pour le bien-être des habitants.

Nicolas Conil · Long Format Cinquantenaire
Le Bois de la Cambre : nouveau champ de bataille ?
Non loin de l’étang, ce sont désormais les traces des autopompes qui mènent au Chalet Robinson. © Assia Bencer Alaoui

Situé au sud de la Région bruxelloise et traversant trois communes (Ixelles, Watermael-Boitsfort et Uccle), le Bois de la Cambre accueille durant chaque saison printanière des milliers de visiteurs. Considéré comme lieu de divertissement, de repos, de sport ou encore de promenade, il fut longtemps un havre de paix et de verdure où chacun y trouvait son petit bonheur.

Aujourd’hui, il est aussi devenu un lieu d’expression permettant à chacun de se faire entendre.

 Un campus bis

Avec la crise sanitaire, nombre de libertés ont été restreintes pour l’ensemble de la population. Dans ce contexte, les parcs sont devenus plus que d’habitude les seuls lieux encore accessibles pour respirer un bol d’air frais. Le Bois de La Cambre ne fait pas exception mais parallèlement, il s’est aussi imposé comme le lieu de multiples rassemblements populaires et autres contestations des étudiants. Sa proximité avec l’Université libre de Bruxelles ainsi qu’avec d’autres hautes écoles comme La Cambre et le lycée Molière en a fait un endroit tout désigné pour la jeunesse bruxelloise. Une sorte de campus bis où peuvent se côtoyer loisirs et revendications.

Ce 1er avril 2021 marque probablement une date charnière dans l’histoire du Bois. Au départ, on retrouve un événement/canular organisé sur les réseaux sociaux sous le nom de « La Boum ». Il convie des milliers de jeunes à venir s’y « déconfiner  » le temps d’un après-midi-soirée.

Mais c’était sans prévoir l’arrivée des forces de l’ordre qui débarquent pour mettre fin à l’événement organisé de manière illégale. Après plusieurs avertissements, la foule de jeunes est dispersée à coup de gaz lacrymogènes et de canons à eau. La police charge également à cheval sur les pelouses. S’ensuivent des scènes dignes d’une bataille qui feront le tour de la toile. Un événement qui vire rapidement au cauchemar. Le sang coule et l’on dénombre plusieurs blessés tant du coté des civils que de la police. Le tout, la plupart du temps, dans le non-respect des mesures sanitaires chez les participants.

À l’origine de l’événement, le collectif « L’Abîme  » souligne un manque d’écoute et de prise en considération de la part des autorités gouvernementales : « Les jeunes n’en peuvent plus des restrictions sociales, ils sont au bout du rouleau. Cela fait maintenant des mois que les psychologues et les psychiatres tirent la sonnette d’alarme. Mais nos autorités continuent de faire la sourde oreille », précise le collectif dans son communiqué du 2 avril.

Au final, entre 1.500 et 2.000 personnes seront présentes. Un premier mouvement de foule crée la panique, s’ensuivent des altercations entre police et citoyens. « C’était impressionnant… Sur le moment même, j’ai ressenti beaucoup d’adrénaline et je pensais qu’il y aurait des morts. Je pense que les jeunes étaient là pour des raisons différentes, certains pour faire la fête, d’autres comme moi pour revendiquer notre liberté », témoigne Céline, une manifestante présente ce jour-là. Elle regrette l’intervention de la police et aurait aimé délivrer son message de manière pacifique. De son côté, Cécile, également présente au Bois, ponctue : « Malheureusement, face à nous, c’était la police. Nous aurions préféré avoir les politiciens et les ministres ce jour-là. »

Sur le chemin de la liberté

Cécile confie néanmoins que cet événement est un regain d’espoir pour l’avenir. Elle y était allée pour profiter du beau temps, s’évader de son appartement et profiter du coté festif de la manifestation, « un besoin essentiel » selon elle. Tout en étant également venue avec sa casquette de manifestante pour s’insurger contre la gestion fédérale de la pandémie.

Depuis, alors que la ministre de l’Intérieur ne parvient pas à entrer en contact avec les organisateurs afin de les dissuader de mettre en place une « Boum 2  » (comme le rapporte nos confrères de BX1), le collectif « l’Abîme  », lui, précise sur son site qu’il aurait la volonté d’étendre ce mouvement « dans tous les parcs et toutes les villes en confinement. »

Même si le parc de Forest a été évoqué par les organisateurs comme « solution bis » en cas de débordements au Bois, la Cambre semble demeurer « le » lieu idéal pour les jeunes manifestants. Quoi qu’il en soit, Céline, Cécile et probablement des centaines voire des milliers d’autres rejoindront les pelouses du Bois de la Cambre ce 1er mai. D’autant que « stratégiquement », confie l’un d’eux, « les lieux sont difficilement cernables par la police. » 

Brussels police used water cannons and pepper spray to disperse a large crowd that had gathered in a park for a hoax April Fool’s Day music festival, defying Covid-19 restrictions. https://t.co/1Y1spVLhtq pic.twitter.com/viHvBifHpP

— The New York Times (@nytimes) April 3, 2021

Echos du passé 

Historiquement, l’architecte paysagiste Édouard Keilig avait conçu le parc pour y pratiquer l’équitation. Plus d’un siècle plus tard, ironie du temps, ce sont d’autres chevaux qui dévalent désormais ses pelouses, ceux de la police afin d’y rétablir l’ordre.

Poumon vert de la ville

Sujet de discorde entre la Ville de Bruxelles et la commune d’Uccle depuis des années, le plan de circulation du Bois de la Cambre ne met pas tout le monde d’accord. Au départ d’un test de mobilité, certains veulent la fermeture totale du bois aux voitures, d’autres s’y opposent. Désormais, un bureau d’étude indépendant réalisera des comptages de flux automobiles. Ce qui devrait permettre aux différents politiques d’arriver à un consensus, comme le souligne l’échevine uccloise, Maëlle De Brouwer (Ecolo), en charge de l’Environnement, du Climat et des Espaces verts.

Elle ajoute : « Le Bois de la Cambre est d’abord un espace vert et pas un circuit automobile. Ce lieu est classé Natura 2000, ce qui signifie qu’il y a une réglementation européenne qui confère à ce site un statut spécial, avec un grand intérêt pour sa biodiversité. Je trouve interpellant que l’on puisse tolérer une circulation automobile aussi importante et intrusive pour la faune et la flore engendrant pollution et autres nuisances. »

En 1893, un vélodrome est également créé. Avec l’équitation, le cyclisme trouve une place de choix. Des décennies plus tard, on y pédale toujours. Et même si cette année, les traditionnelles « 24 heures du Bois de la Cambre  » ne peuvent se tenir faute de Covid, une autre « course à vélo  » parcourt les allées du parc avec comme mot d’ordre : « freedom.  »

À l’origine du mouvement, on retrouve l’association  « Cycle for freedom  ». La volonté des organisateurs est de représenter les jeunes dans leur diversité. Et sur leurs réseaux sociaux, ils ne réclament qu’une seule chose : la liberté, « celle d’entreprendre, de travailler, de voyager, de faire du sport, de se rencontrer ou encore d’étudier en présentiel… » Tout un programme de déconfinement.

Ainsi, tour du parc après tour du parc, ces jeunes pédalent en quelque sorte pour leur liberté. Ils tiennent le guidon de leur bicyclette comme s’ils prenaient leur vie en main.

Le Bois de la Cambre s’étend sur une superficie de 123 hectares. Un véritable appel à la liberté. ©
Assia Bencer Alaoui

 

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