De l’IA à l’IA, de l’illustration artistique à l’illustration artificielle
Chaimae Attaouil, Salma Benchekroun, Sara Walker, Aymeric Dieudonné, Simon Ochoa
De l’IA à l’IA, de l’illustration artistique à l’illustration artificielle
De l’IA à l’IA, de l’illustration artistique à l’illustration artificielle
Chaimae Attaouil, Salma Benchekroun, Sara Walker, Aymeric Dieudonné, Simon Ochoa
Photos : Chaimae Attaouil, Salma Benchekroun, Sara Walker, Aymeric Dieudonné - Illustration principale : Romain Hancisse
27 avril 2026
Avec les bons mots et le bon prompt, demander à une intelligence artificielle (IA) de faire un dessin ou une illustration est devenu un jeu d’enfant. L’usage de l’IA met en péril le travail des illustrateur.ices. Cette nouvelle confrontation humain-machine signe-t-elle la fin d’un métier ou le début d’une nouvelle ère qui inclurait adaptation et résistance, voire évolution ?
L’IA pourrait désormais rédiger nos BD favorites. C’est ce que le magazine Spirou a essayé de nous faire croire le 1 avril dernier en annonçant la publication d’une BD entièrement réalisée par IA. Une fausse révolution, en réalité : derrière ce poisson d’avril, les auteur.ices ont volontairement produit un récit bancal, rempli de clichés et d’incohérences, pour pointer les limites encore bien réelles de cette technologie. Comme le résume le scénariste Olivier Bocquet, invité dans l’émission “Le Point culture” pour parler du canular auquel il a participé, « l’intelligence artificielle est capable de faire des cases de bande dessinée », mais elle reste « totalement incapable » d’en assurer la cohérence narrative. Car si l’IA impressionne, elle peine toujours à comprendre ce qu’elle raconte.
Un contraste saisissant avec ce qui se joue depuis quelques années. En 2022, un événement symbolique a ébranlé le monde de l’art : une toile générée par l’IA Midjourney a remporté le premier prix du concours d’art numérique de la Colorado State Fair, aux États-Unis. Son auteur, Jason Allen, l’avait soumise sans que le jury ne sache qu’il s’agissait d’une création artificielle. Pour la première fois, des experts.es, censés reconnaître la valeur d’une œuvre humaine, avaient préféré, sans le savoir, le produit d’un algorithme. Le choc dans le milieu artistique a été immédiat et violent.
Depuis, l’impact de ces outils ne cesse de s’intensifier. Certains secteurs sont déjà en première ligne. En France, selon l’Observatoire ADAGP-SGDL 2024, 78 % des illustrateur.ices et auteur.ices de bande dessinée interrogés, considèrent les IA génératives comme une concurrence déloyale, et 16 % constatent déjà un effet négatif concret sur leur activité. Et pour cause : l’IA permet de produire, en quelques secondes et à moindre coût, des visuels capables de répondre aux besoins de certains client.es, notamment pour des usages rapides et standardisés. David Merveille, dessinateur et formateur à Saint-Luc, ne mâche pas ses mots : « Tel que je l’utilise, c’est positif, mais par rapport au métier en général, c’est une catastrophe. » Il s’inquiète notamment pour ses propres étudiants : « Ceux que je forme aujourd’hui vont devoir faire concurrence à l’IA. »
Si l’illusion visuelle de l’IA est parfois bluffante sur une image isolée, elle se brise dès qu’il s’agit de raconter une histoire sur la durée. C’est ce qu’a voulu démontrer le journal Spirou avec son numéro spécial « IA ». Un poisson d’avril concocté par la rédaction du petit bonhomme au costume rouge pendant plus de six mois. Un canular certes, mais avec un enjeu de taille. En publiant une bande dessinée faussement générée de manière artificielle, les illustrateur.ices du magazine Spirou ont mis leur propre crédibilité en jeu, pour tenter de prouver que l’IA est incapable de saisir la complexité de la narration humaine. Pour ce faire, ils ont pointé du doigt une faille : l’absence totale de cohérence narrative. Contrairement à ce que LINDA, la fausse IA imaginée par Olivier Bocquet pour Spirou, avançait avec sa fausse BD « Prismes ».
Selon Jonathan Dellicour, rédacteur en chef du magazine, c’est exactement le défaut reproché à la machine. Elle échoue là où le bon auteur excelle: « L’IA est incapable d’être consistante de case en case. Elle peut faire un croissant de lune dans une scène, puis une pleine lune dans la case suivante sans raison, simplement parce qu’elle pioche dans des clichés visuels sans comprendre ce qu’elle raconte. »
Ce manquement est à la genèse du canular. Olivier Bocquet et Noë Monin, scénaristes et dessinateurs pour les éditions Dupuis, derrière ce projet, ont « identifié » les erreurs que l’intelligence artificielle commet le plus souvent. Avec « Prismes », les auteurs ont tenté d’imiter l’IA, ses platitudes, ses niaiseries et son manque d’imagination. Pour montrer que ce type n’a pas sa place dans le 9e art.
« À quoi bon faire de la bande dessinée si ce n’est pas pour dire quelque chose ? »
Au-delà de la technique, le journal revendique un engagement éthique. Utiliser l’IA pour créer, ce serait accepter le « vol de propriété intellectuelle » à grande échelle, puisque l’algorithme s’appuie sur le travail de milliers d’auteurs sans le rémunérer. Mais c’est aussi une question de philosophie éditoriale : « À quoi bon faire de la bande dessinée si ce n’est pas pour dire quelque chose ? », s’interroge le rédacteur en chef.
Face à la multiplication des contenus générés « en deux clics », Spirou fait le pari de la qualité, de l’originalité et du fait-main. Ce qui fidélise le lecteur aujourd’hui, c’est le savoir-faire technique (encrage, lettrage, mise en couleur) et l’épaisseur humaine des planches. En refusant l’automatisation, le journal préserve une exception culturelle. Pour cette institution de la BD, l’avenir ne réside pas dans la vitesse de la machine, mais dans la subjectivité irremplaçable de l’auteur, capable de créer ce lien unique entre texte et image que l’IA, faute de conscience, ne peut que singer.
Face à l’évolution rapide de l’IA, les écoles d’art se trouvent en première ligne. Une question revient sans cesse : à quoi ressemblera le métier demain ?
“Je forme des étudiants en illustration qui vont devoir faire concurrence à l’IA et c’est assez dramatique.”
David Merveille partage son temps entre son métier de professeur à l’École supérieure des arts Saint-Luc et son activité d’illustrateur indépendant. Le sujet revient de plus en plus sur la table. “Je forme des étudiant.es en illustration qui vont devoir faire concurrence à l’IA et c’est assez dramatique.” À Saint-Luc, les futur.es illustrateur.ices n’utilisent pas l’IA. Selon lui, “les étudiant.es s’en foutent et ne veulent pas y toucher.” Ce qui pour le professeur est une manière intelligente de lutter contre l’IA : “On doit garder un rapport aux manières originales de dessiner.” En tant qu’illustrateur indépendant, David Merveille a trouvé un moyen de s’en servir comme d’un outil précieux, surtout pour son travail préparatoire. L’intelligence artificielle lui sert de source de documentation. Il précise toutefois qu’il part toujours de ses propres idées et de ses inspirations : “C’est un outil, mais il faut l’utiliser avec précaution.” Malgré les évolutions, ce dernier reste globalement positif. Une nouvelle ère se développe rapidement, mais le regard des artistes demeure essentiel selon lui. L’IA dépendra toujours des créations originales produites par les artistes pour en créer d’autres. Même si les pratiques évoluent, le métier d’illustrateur.ice restera toujours nécessaire : “Le serpent se mord la queue à un moment.”
Léa Jarrin, illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées journalistique chez Médor, formée à l’École supérieure des arts Saint-Luc, partage l’avis de son ancien professeur David Merveille. Mais elle exprime également certaines inquiétudes. Ce qu’elle redoute le plus, c’est le risque de voir ses images utilisées, voire détournées, par l’intelligence artificielle : “On est impuissant face à ça.” Une prise de conscience collective émerge chez les artistes face à ces changements. David Merveille constate que cela le force à revenir au dessin à la main, à des originaux, car dans ce domaine, l’IA ne peut pas rivaliser. Cette lutte continuera et, selon lui, “la créativité et la recherche d’un humain seront toujours plus fortes que des algorithmes.”
Lexique
Glazing : Un procédé qui modifie légèrement une image pour empêcher les intelligences artificielles de l’utiliser ou de la copier.
Prompt : Une courte instruction écrite donnée à une intelligence artificielle pour lui indiquer quel type de contenu générer.
Scraping : Une technique automatisée qui permet de récupérer et d’organiser des données depuis des sites internet.
Sketchbook : Un « sketchbook » (ou carnet de croquis) est un livre ou un bloc de papier utilisé par les artistes pour dessiner, peindre, noter des idées ou documenter leur environnement.
Sora : Sora est un modèle d’intelligence artificielle générative développé par OpenAI, capable de créer des vidéos réalistes ou animées à partir d’un prompt.
L’illustratrice et tatoueuse Sarah, connue sous le pseudonyme instagram @sara_ccroche, a l’habitude de travailler un crayon à la main, entretenant un rapport au geste à la fois spontané et intuitif. Elle s’est prêtée à un exercice classique des écoles d’art; un croquis en une minute réalisé au crayon sur une feuille blanche. Une épreuve qui exige à la fois créativité et rapidité. Tout cela avec une seule indication, une consigne simple : représenter un cornet de frites dans un style “sketchbook*”, sans couleur, comme le ferait un.e illustrateur.ice de presse. Le même prompt a ensuite été soumis à Sora, le générateur d’images de OpenAI (ChatGPT). Etes-vous capable des les différencier ?
Cliquez sur une image et devinez laquelle a été généré par une IA !
À première vue, le jeu paraît banal, presque ludique. Et pourtant, il nous montre beaucoup de notre époque.
Ces dernières années, les images produites par l’intelligence artificielle ont gagné de plus en plus en réalisme. Une évolution qui interroge directement des artistes comme Sarah, qui dessine « depuis toujours » et exerce comme tatoueuse depuis sept ans. Aujourd’hui, elle complète son métier en vendant ses illustrations sur papier, notamment lors de marchés comme sur le campus du Solbosch de l’ULB. Elle utilise volontiers une tablette et des logiciels comme Procreate, mais rejette catégoriquement l’interaction de l’IA dans son processus créatif.Une position assumée, car selon elle, ces outils enlèvent une part essentielle du travail artistique, qui est le geste, l’intuition et surtout la créativité. Et pourtant, l’IA se retrouve partout dans le domaine. Ces outils se multiplient, s’améliorent, et s’invitent progressivement dans les pratiques visuelles.
Médor : le journalisme en « circuit court »
Chez Médor, le refus de l’intelligence artificielle est catégorique. Pour Céline Gautier, rédactrice en chef, l’illustration doit être un travail de proximité, presque artisanal. L’idée ? Créer un média en « circuit court » où l’on privilégie les illustrateurs locaux plutôt que les banques d’images mondialisées.
« On veut des personnes concernées par les articles qu’on écrit, avec qui on peut dialoguer, échanger et que l’on peut rencontrer », explique-t-elle. Ce choix est d’abord éthique : il s’agit de respecter le droit d’auteur et de rémunérer dignement les artistes dont le travail nourrit les bases de données de l’IA. Mais c’est aussi une question de caractère.
“Nous voulons éviter un lissage mondialisé où toutes les publications auraient le même type d’illustration et bientôt, la même façon d’écrire.”
Travailler avec des humain.es, c’est accepter l’imprévu. Céline Gautier assume le risque de commander une œuvre qui pourrait être « à côté de la plaque » ou décevante : « C’est ça la richesse. C’est la possibilité d’être soit déçu, soit surpris, ou incroyablement satisfait d’avoir osé. »
Romain : un dessinateur face au « mur » numérique
Si Médor se bat pour préserver ce lien humain, c’est pour permettre à des profils hybrides d’exister encore demain. Romain Hancisse en est l’exemple parfait. Étudiant en Master 2 de journalisme à l’ULB, il incarne cette nouvelle génération qui refuse de choisir entre la rigueur de l’information et la créativité du trait. Pour lui, être journaliste et illustrateur sur tablette, c’est partager le même terrain de jeu que les différents algorithmes d’intelligence, « le pixel », tout en refusant de lui céder son âme.
« L’IA, tu la reconnais directement. Elle dessine pas mal, mais c’est relativement chiant comme dessin. La composition est mauvaise », tranche-t-il. Pour lui, l’outil peut aider à « magnifier » une œuvre, mais il ne pourra jamais remplacer la mise en scène journalistique, cette capacité propre à l’humain de hiérarchiser et de donner du sens à une image.
Au-delà du style, Romain pointe un enjeu politique et écologique qui résonne avec les valeurs de circuit court défendues par Céline Gautier : « C’est hyper polluant, c’est pire que la clope. Les gens ne voient pas la déforestation ou les tonnes d’eau nécessaires pour générer ces images. » Pour l’étudiant, la discussion entre deux cerveaux humains reste l’essence même de sa passion et le seul futur viable pour une presse de qualité.
L’IA comme double pillage artistique et économique
Pour Laurence Dierickx, docteure à l’ULB experte en journalisme et fact-checking basé sur l’IA, le constat est sans appel : « Les images que l’IA utilise ont été pillées, récoltées un peu partout sur le web, mais probablement aussi dans des livres, des films… » Pour entraîner ces outils, « il faut des volumes massifs de données », explique-t-elle. Mais surtout, « les auteurs n’ont jamais donné aucune autorisation. Il n’y a pas eu de dédommagement. » Pour l’experte, « le problème fondamental est la violation des droits d’auteur.»
Côté création, elle est catégorique : « L’IA ne crée jamais quelque chose de totalement inédit. Elle s’appuie toujours sur ce qu’elle connaît déjà. » Les IA finissent ainsi par « reproduire des univers d’illustrateurs. » Une situation qui se retrouve déjà devant les tribunaux. « Il y a des dizaines de procès en cours », avec des artistes qui réclament des compensations.
« Le développement d’une IA de qualité nécessite d’avoir accès à des œuvres protégées par le droit d’auteur. »
Dans un rapport du Parlement européen sur le droit d’auteur et l’intelligence artificielle générative, les eurodéputés reconnaissent que les règles actuelles ne sont plus adaptées à l’IA générative. Ils rappellent notamment que « le développement d’une IA de qualité nécessite d’avoir accès à des œuvres protégées par le droit d’auteur. » Le texte souligne aussi que les développeurs ont utilisé « une quantité phénoménale de contenus » pour entraîner leurs modèles, une pratique qui constitue « une toute nouvelle forme d’utilisation des données » encore mal encadrée juridiquement.
Ce constat touche directement les illustrateur.ices et auteur.ices de BD, déjà fragilisé.es économiquement.
Une illustration rémunérée de 150 € à plusieurs milliers d’euros
Des revenus très variables, souvent irréguliers
Un statut majoritairement indépendant (freelance)
Un travail en amont (croquis, recherches) souvent peu ou pas rémunéré
Selon un article de la RTBF, le secteur culturel en Belgique représente 220.000 à 250.000 personnes mais seuls 6.000 à 8.000 artistes disposent d’un véritable statut adapté. Or, la création prend du temps : une bande dessinée peut demander jusqu’à deux ans de travail avant de générer des revenus. A cela s’ajoute une réalité économique moins visible.
D’après l’Associations des éditeurs belges, le marché du livre francophone belge atteint environ 333 millions d’euros. Certains segments clés sont en recul, notamment la bande dessinée, dont les ventes ont chuté d’environ 10%.
Autrement dit, alors que le secteur est déjà sous pression, les artistes voient leurs œuvres pillées pour entraîner des IA en quelques secondes… après parfois des années de travail.
« En Corée du Nord et en Chine, certains éditeurs confient déjà une grande partie du travail à l’IA pour des tâches comme les traductions, les relettrages ou encore les corrections, parfois entièrement automatisées. Il existe même des mangas écrits 100 % par l’IA. »
Comme le souligne, Jonathan Dellicour, rédacteur en chef de Spirou, « en Corée du Nord et en Chine, certains éditeurs confient déjà une grande partie du travail à l’IA pour des tâches comme les traductions, les relettrages ou encore les corrections, parfois entièrement automatisées. Il existe même des mangas écrits 100 % par l’IA ». Selon lui, « le phénomène dépasse largement le seul secteur artistique » et « tous les métiers intellectuels pourraient être concernés ».