Bien avant le lever du soleil, les équipes du BEP prennent la route. Depuis le centre de Floreffe, ces ouvriers assurent la collecte des déchets dans la province de Namur. Un travail essentiel mais souvent invisibilisé. Plusieurs travailleurs ont accepté de raconter leur quotidien.
5h00. Il fait toujours nuit, mais les premiers ouvriers du centre de traitement des déchets du BEP (Bureau Economique de la Province de Namur) s’activent déjà. Le froid pique, les routes sont encore désertes et la fatigue se fait sentir. Malgré tout, les travailleurs répondent présents. À l’accueil, les cartes sont pointées les unes après les autres : certains passent par les vestiaires pour se changer, d’autres rejoignent directement leurs collègues pour discuter. Autour d’un café, les premiers sourires et les premières mots de la journée s’échangent.
Peu à peu, le centre s’anime. Les chauffeurs font vrombir les moteurs de leurs camions et les équipes se forment pour la tournée du matin qui débute à six heures tapantes. Parmi ces travailleurs, trois d’entre eux ont accepté de répondre à nos questions et de raconter leur quotidien.
Pascal Soquette fait partie des premiers arrivés. Il est 5h15 quand ce chargeur de 53 ans nous serre la main d’une poigne de fer. Visiblement marqué par des années de dur labeur, il se tient devant nous avec une carrure imposante. L’ouvrier répond brièvement mais efficacement, d’une voix grave et d’un ton sympathique.
Maël Louis, lui, arrive à la dernière minute. Il est 5h55 lorsque l’ouvrier de 24 ans franchit les portes du centre. Trop tard pour une interview, mais pas pour le suivre pendant sa tournée. Vers midi, après un peu plus de six heures de travail acharné, fatigué et en sueur, Maël nous accueillera dans un des locaux du BEP pour répondre à quelques questions.
À l’origine, le métier d’éboueur en Belgique est lié à la mise en place progressive, au XIXe siècle, de services publics de salubrité pour organiser l’évacuation des déchets. Etymologiquement, le terme « éboueur » vient de l’« ébouage », c’est-à-dire le ramassage des immondices des rues, à une époque où celles-ci étaient souvent non pavées et très boueuses. À la fin du XIXe siècle, le préfet de la Seine, Eugène Poubelle, ordonne le dépôt des ordures dans des conteneurs, qui prendront d’ailleurs son nom. Les éboueurs sont alors chargés de vider les poubelles, mais conservent leur nom initial.
En jetant un sac bleu à l’arrière du camion, Maël halète : « Moi, j’aime bien ce job, parce que je suis sportif, mais tout le monde ne l’est pas ». Car, en effet, ce travail est épuisant : « C’est quand même assez physique, et encore je suis jeune ». Du coin de l’œil, il regarde son collègue : « Lui, c’est un ancien, il a 58 ans. Ça fait très longtemps qu’il est là, c’est pas méchant envers lui, mais il fatigue vite. »
Tony Beutels, vice-président de la Centrale Générale des Services Publics (CGSP), suit les revendications des ouvriers de près. D’après lui, ces hommes peuvent quand même porter jusqu’à 12 tonnes d’immondices par jour.
« Le fait d’être tout le temps derrière un camion de plusieurs tonnes dans le trafic, c’est quand même dangereux. » – Léo
Au même moment, dans la rue des Nobles à Saint-Marc (Namur), le chauffeur fait marche arrière. Il souffle : « Il faut faire attention et bien regarder dans les angles morts. La majorité des riverains est très compréhensive, mais certains râlent par crainte d’être en retard au boulot. Les klaxons font partie du quotidien. » Ce contexte récurrent amène à des situations périlleuses. Léo, l’étudiant, raconte : « Le fait d’être tout le temps derrière un camion de plusieurs tonnes dans le trafic, c’est quand même dangereux. » Sans parler des objets tranchants, déposés dans les sacs poubelles, qui peuvent les blesser par moment.
12h00. La tournée se termine pour Maël, l’air se réchauffe. « C’est quand même tout un rythme de se lever tôt », nous avoue celui qui a été à deux doigts d’arriver en retard. La météo influence beaucoup la journée de travail : « Pendant les canicules, c’est le plus pénible. Tu cuis au soleil », nous racontera plus tard Léo, « les responsables donnent parfois des jetons [pour les distributeurs de boissons] quand il fait vraiment trop chaud. »
Maël s’assied sur le marchepied, essoufflé. Le travail est fini, ils discutent avec les collègues qui ont terminé leur tournée aussi. Pascal est là, il explique : « On se chamaille encore bien, mais c’est toujours sur le ton de la rigolade. Il n’y a jamais de prise de tête avec les collègues, je trouve qu’il y a une bonne ambiance. »
Le secteur de la collecte, du traitement et de l’élimination des déchets comptait parmi les dix secteurs les moins bien rémunérés en Belgique en 2023 (soit 20% en deça de la moyenne nationale). Pourtant, sur le terrain, les éboueurs rencontrés ne se plaignent pas de leurs revenus. Pascal est satisfait de sa rémunération, qui correspond, selon lui, aux heures prestées. Maël est, lui, plus catégorique quant à sa commission paritaire : « On gagne 21,50 euros brut de l’heure. C’est énorme ».
Mais tous ne partagent pas cet avis. Léo, qui juge la charge de travail importante, semble insatisfait de son salaire : « Je trouve que c’est vraiment mal payé pour le travail qu’on fournit, 11,50 euros net de l’heure pour un travail pareil ! ». Car, tous les intérimaires, comme Léo, reçoivent un salaire fixe quel que soit le boulot.
Selon les chiffres de Statbel, le salaire des éboueurs est en constante augmentation depuis 2009. Les données disponibles s’arrêtent cependant en 2022.
Pourtant la réalité est plus nuancée. Fadila Laanan, députée PS au Parlement bruxellois, expliquait en 2023 que certains éboueurs multiplient les petits boulots, surtout les indépendants. Maël, lui, n’y échappe pas, il livre des sushis de temps en temps pour améliorer son train de vie : « Certains éboueurs ont un autre métier. Ils tiennent un garage, ils font un petit truc sur le côté », explique-t-il.
Une situation qui peut s’expliquer par le fait que le salaire n’évolue pas en fonction de l’ancienneté. Une mesure jugée inégale par les éboueurs : « Moi, avec deux ans d’ancienneté, je gagne autant que Michel qui est là depuis 25 ans ». Même avec des compléments tels que l’obtention du permis camion, le revenu augmente de 50 centimes brut par heure.
Les étrennes : une tradition nécessaire
Chaque fin d’année, les éboueurs frappent aux portes pour souhaiter leurs meilleurs vœux et collecter les étrennes. Au BEP, cette récolte est un rituel immuable et rares sont ceux qui n’y participent pas. Officieusement, il constitue un complément non négligeable. Sans cela, certains éboueurs auraient déjà quitté le navire.
Par ailleurs, cette tradition suscite quelques critiques, notamment en raison des arnaques récurrentes, qui fragilisent l’image des ouvriers de la collecte.
Face à ces dérives, les autorités locales mènent des campagnes de prévention pour identifier les vrais collecteurs des faux, via des consignes et recommandations. Les informations sont relayées chaque année sur les réseaux sociaux, ainsi que par les autorités communales.
La liste des métiers pénibles avait été établie par les syndicats (les éboueurs seraient versés dans le « degré 3 ») mais elle n’est pas encore entrée en vigueur. En effet, le Conseil d’Etat et le patronat s’étaient opposés à la pénibilité pour la pension, estimant les critères trop vagues.
Cette situation agace et provoque des grèves à répétition. Aujourd’hui, l’alternative consiste à transférer les ouvriers en mauvaise santé physique vers d’autres services moins exigeant. C’est le cas à Bruxelles. « On fait un peu du recyclage de notre personnel, mais on leur permet d’avoir un travail un peu plus léger », confirme Laurent Grouwels, assistant du service communication au sein de Bruxelles-Propreté.
Une bataille ardue menée par les syndicats : « C’est un métier lourd et pénible, qui à ce jour n’est toujours pas reconnu… Mais sachez que la CGSP se battra bec et ongle pour que les obtentions de statut restent d’actualité dans les services publics », explique Tony Beutels, vice-président du CGSP-ACOD.
La reconnaissance de métier pénible repose sur quatre éléments :
Conditions de travail pénibles : soulever des charges importantes.
Organisation du travail pénible : les horaires, la météo et le bruit auxquelles les travailleurs sont confrontés.
Pénibilité liée à des risques accrus en matière de sécurité : l’intégrité physique du travailleur est mise en danger.
Pénibilité de nature mentale ou émotionnelle* : métier stressant avec des responsabilités ou des charges de travail importantes.
*À préciser que le dernier critère n’est pris en compte seulement s’il s’additionne avec un autre. Plus le coefficient de pénibilité est élevé, plus les possibilités d’une retraite anticipée augmentent.
Si aujourd’hui le métier est majoritairement respecté et reconnu, certains préjugés persistent.
Dans la rue, pourtant, plusieurs riverains qui voyaient le jeune Léo travailler ont parfois voulu aider : « Il y en a beaucoup qui donnent un petit truc à boire en plus ou même de l’argent. Certaines personnes, souvent plus âgées, nous remercient d’être là. » Cette compassion, selon le professeur et sociologue Jean-Philippe Bouilloud, « demeure suspecte par le parfum de supériorité qui se dégage de celui qui compatit : supériorité de celui qui se sent bonne conscience de compatir, et capable d’agir. » Son homologue, le sociologue français Hugo Bret, explique que les éboueurs peuvent aussi faire face à un mépris de classe.
« Certains peuvent se dire ‘c’est facile à faire, je vais lever un sac et le jeter dans un camion’. Mais en réalité ce n’est pas donné à tout le monde : c’est une question de motivation, et pas uniquement de courage », complète Tony Beutels de la CGSP.
« J’ai été gêné de parler de mon job quand j’étais jeune. Et puis, avec le recul, je me suis dit que je m’en foutais. » – Maël
Pour garder le cap, les ouvriers à la collecte ne répondent pas au dédain par la honte. Pour beaucoup, c’est une fierté. D’autant plus lorsque ceux-ci sont détenteurs du permis C, le permis camion : « Vu qu’il est cher et difficile, ça rajoute un peu d’estime », selon Maël. Sur son métier, il reste humble : « J’ai été gêné de parler de mon job quand j’étais jeune. Et puis, avec le recul, je me suis dit que je m’en foutais. J’ai essayé le métier et il m’a tout de suite plu. Parce qu’on dit toujours que nous sommes courageux… Mais franchement, j’ai fait d’autres boulots avant qui demandent plus de courage ! ». Les éboueurs restent globalement positifs, et confient que la grande majorité des riverains sont gentils, polis et respectueux. « Il y en a beaucoup qui viennent au contact, même si c’est généralement assez court », conclut Léo.