Les échecs : le roi des jeux se réinvente

Lilou André, Ambre Delheusy, Anaïs Dresse, Pauline Goemans, Marine Waterkeyn

Les échecs : le roi des jeux se réinvente

Les échecs : le roi des jeux se réinvente

Lilou André, Ambre Delheusy, Anaïs Dresse, Pauline Goemans, Marine Waterkeyn
6 mai 2026

A l’heure du scrolling, les échecs séduisent les nouvelles générations. Comment ce jeu ancestral parvient-il encore à fédérer ? Exploration à Bruxelles.

Le Covid relance la partie

L'ULB Sports propose des cours d'échecs pour les amateurs et les avancés. ©Lilou André

Dans la buvette du hall des sports de l’ULB, le silence est de mise, légèrement troublé par les basses d’un cours de zumba dans la pièce d’à côté. Une dizaine d’étudiants sont penchés sur leurs échiquiers. L’atmosphère dansante et festive contraste avec le cliquetis discret des pendules et le mouvement des pions sur les tables.

Autour des quelques tables alignées, des profils variés sont concentrés. Ils sont onze étudiants ce lundi soir réunis pour leur cours d’échecs hebdomadaire. Au centre de la salle, le professeur circule entre eux. Luciano Aguilar joue depuis ses quatre ans, initié par son père. « J’ai appris à jouer tout petit mais j’ai seulement commencé en club à 12 ans. Depuis, je fais des interclubs et j’ai fait quelques tournois. C’est une passion qui ne me quitte pas et j’en fais très souvent. »

Aujourd’hui c’est à son tour d’enseigner ce sport aux nouveaux adeptes, plus nombreux depuis le Covid. « Moi, en tant que joueur de club, j’ai ressenti la différence. Il y a vraiment eu un avant-après confinement. On a vu apparaître une toute nouvelle génération de joueurs qui n’ont pas du tout commencé enfant. »

 

Les cours d’échecs proposés par l’ULB attirent davantage d’étudiants depuis le Covid. ©Lilou André

Au-delà des murs de l’université, pour beaucoup, la passion des échecs passe par l’intermédiaire d’un club. Que ce soit pour se professionnaliser, s’affronter en tournoi ou simplement partager des expériences, ces lieux sont essentiels.

Au cœur de la capitale, le Cercle Royal d’échecs de Bruxelles, fondé il y a plus d’un siècle, fait figure d’institution. Pourtant Etienne Cornil, son vice-président, a longtemps vu son club se vider de ses membres jusqu’au confinement de 2020. Lorsque la vie a repris, et que les portes du club se sont rouvertes, le nombre de joueurs n’a fait qu’augmenter. “On est passé d’une dizaine de membres à presque 40 maintenant. C’est identique dans tous les cercles en Belgique”, assure Etienne Cornil.

Le retour en forme des échecs se retrouve dans les chiffres fournis par la Fédération Royale des Echecs Belges. La période post-covid est une vraie résurrection. En 2026, la Belgique compte 6.777 joueurs affiliés. Ce chiffre dépasse même le pic de 1996.

 

Copyright : Flourish, 2026

 

« Le Covid a quelque part donné un coup de fouet parce que les gens ont peut-être eu envie d’avoir des contacts humains, de parler à quelqu’un, de rencontrer quelqu’un, plutôt que de jouer devant l’ordinateur », pense Etienne Cornil.

Les effectifs se sont également rajeunis. Les chiffres de la Fédération Royale Belge des Echecs (FRBE) parlent d’eux-mêmes : alors qu’on dénombrait 1.438 joueurs de moins de 18 ans en 2020, ils étaient déjà 2.180 en 2024. Pour Etienne Cornil, déplacer ses pions sur l’échiquier, c’est presque poétique : « C’est un peu comme si vous me demandiez pourquoi vous lisez des romans. C’est parce que dans chaque roman, il y a quelque chose qui plaît, une histoire d’amour, un crime, un meurtre, un truc historique ou n’importe quoi. Les échecs c’est la même chose, c’est comme si c’était un roman sans fin… »

Les bars comme terrain de jeu

Le Pantin est un bar à jeux de société emblématique du quartier Flagey. ©Ambre Delheusy

Au-delà des clubs, de nombreux joueurs amateurs se retrouvent aux quatre coins de la capitale. Bars, cafés et parcs accueillent les pratiquants. Parmi les lieux centraux, il y a Le Pantin. Situé à quelques pas de la place Flagey, au cœur d’Ixelles, ce bar fait partie des adresses bien connues des adeptes.

  • Des joueurs réunis pour le tournoi hebdomadaire du mardi soir au Pantin à Bruxelles. ©Ambre Delheusy

 

Les mardis soir, on y retrouve souvent les mêmes têtes qui se déplacent de table en table au gré des victoires et des défaites. Apolline, serveuse au Pantin et organisatrice du tournoi d’échecs, les observe : « Je les appelle mes habitués. Ils viennent tous les mardis. Je les adore, ce sont vraiment devenus des copains. »

Entre les parties, on sort fumer, on discute, on socialise.

 

Ce qui attire, c’est le plaisir du jeu lui-même. Aux échecs, chaque partie est différente, imprévisible. L’infinité de combinaisons séduit les joueurs. « Je pense que l’engouement autour des échecs est lié à toutes les possibilités qu’on peut avoir dans le jeu : il n’y a jamais eu de partie parfaite. C’est l’inconnu, toutes les positions différentes qu’on peut avoir », explique Jeremy, qui participe au tournoi du Pantin tous les mardis.

Le Pantin n’est pas l’unique bar bruxellois à s’être muni d’échiquiers. Notamment grâce au bouche-à-oreille et aux groupes Facebook, des tournois sont, entre autres, organisés.

 

Toujours une majorité d'hommes

En moyenne, les parties d'échecs durent une dizaine de minutes. ©Ambre Delheusy

 

@toncop1lemartien

Discussion autour des échecs avec Apo au Pantin.echecsaddict chess fyp pourtoi chesstok

♬ son original – Lilou André – Lilou André

Ce soir-là au Pantin, le tournoi ne compte pas une seule femme en dehors d’Apolline. Généralement, les joueuses peinent davantage à passer la porte des clubs d’échecs. Selon un rapport de la FIDE (Fédération internationale d’échecs), publié en mars 2026, les femmes représenteraient environ 16.5% des joueurs d’échecs actifs. En Belgique, la part des femmes serait de 8%.

Cette sous-représentation « est hyper-intimidante », explique Lily, joueuse d’échecs amatrice. « Parce que ce sont surtout les mecs qui jouent. Les échecs, c’est un jeu de domination. Il suffit que ton adversaire, souvent un homme, arrive à te déstabiliser, pour que tu perdes. »

 

 

Les clubs, eux, cherchent à inverser la tendance. La Fédération Royale des Echecs Belges organise par exemple des sessions de formation spécialisées pour ses meilleures joueuses.

Selon France Culture, le site Chess.com a enregistré une hausse de 15% des inscriptions féminines. La série “Le Jeu de la Dame”, diffusée sur Netflix en 2020, a sans doute contribué à populariser les échecs auprès des femmes.

Un carton sur les applis et les réseaux

Le site Chess.com permet aux joueurs de résoudre des problèmes pour s’améliorer. ©Ambre Delheusy

La série n’a pas été la seule à donner envie aux jeunes de se mettre aux échecs. Le jeu a aussi trouvé une vraie communauté sur Internet, qui s’est surtout construite pendant la pandémie du Covid-19. Confinées chez elles, privées de sorties et d’interactions sociales, des millions de personnes ont cherché de nouvelles façons de s’occuper. Et pour beaucoup, ce sont les échecs en ligne qui ont comblé ce vide.

Ceux qui en profitent, ce sont les applis comme Chess.com. L’application est la plus utilisée pour jouer aux échecs en ligne. En 2020, selon l’application, Chess.com comptait environ 35 millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, ils seraient plus de 250 millions. La plateforme rassemble des joueurs du monde entier, qui s’affrontent pour faire monter leur Elo, une valeur numérique qui mesure le niveau d’un joueur.

« Moi je préfère jouer en ligne, il y a moins de pression, et je peux jouer à n’importe quel moment de la journée », témoigne Léo, jeune amateur d’échecs. Il a téléchargé Chess.com début 2022. Depuis, il joue presque tous les jours.

Les plateformes de live-streaming sont aussi devenues très populaires pendant le confinement. C’est la plateforme Twitch, dédiée à l’origine aux gamers, qui domine le marché. Le jeu d’échecs s’y est donc fait une place.

Source: YouTube, tournoi en ligne PogChamps

Sur la plateforme, des tournois d’échecs en ligne, comme PogChamps, réunissent des personnalités d’Internet, et attirent rapidement un large public. Regarder des parties d’échecs devient un véritable divertissement. « J’ai vraiment commencé à apprendre en regardant des vidéos, par exemple de Julien Song ou Blitzstream. Je regardais aussi des lives de Hikaru Nakamura. » Léo fait partie de ces amateurs qui ont redécouvert le jeu à travers les écrans. « Quotidiennement, je dois regarder quatre ou cinq vidéos sur l’histoire des échecs, comment y jouer, ou des compétitions de professionnels. »

Comme beaucoup, il apprend grâce à de nombreux créateurs de contenu spécialisé, qui ont construit leur notoriété autour du jeu. Le phénomène dépasse la sphère des gamers. Les youtubeurs ou même les influenceurs s’y mettent.

A travers Twitch, YouTube ou encore TikTok, le jeu d’échecs s’est répandu à travers tous types de réseaux sociaux. Sur ces différentes plateformes, une communauté jeune et créative s’est développée. Les internautes inventent de nouveaux concepts, créent des chansons et des montages humoristiques, tout en partageant des tutos et des conseils de stratégie.

https://www.tiktok.com/@alphyyy2/video/7537681521948364040?is_from_webapp=1&sender_device=pc

           

De quoi casser les préjugés : les échecs ne sont plus seulement associés aux stéréotypes des « intellos », mais à un public plus large et plus diversifié.

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