Les jeunes et le yoga : oui, mais pas à n’importe quel prix
Hajar Messaoudi, Grace Motingia, Margherita Scialino, Noemi Soldati et Sila Yalcin
Les jeunes et le yoga : oui, mais pas à n’importe quel prix
Les jeunes et le yoga : oui, mais pas à n’importe quel prix
Hajar Messaoudi, Grace Motingia, Margherita Scialino, Noemi Soldati et Sila Yalcin
Photos : Sila Yalcin
10 avril 2026
Des jeunes aux adultes, le yoga attire. Les lieux de pratique se multiplient dans les gymnases des campus, les studios privés et à domicile. La différence : leur prix d’accès.
Né en Inde, le yoga remonte à environ 200 ans avant Jésus-Christ.
Sur le plateau de France Culture, Marie Kock, autrice du livre Yoga, une histoire-monde, raconte que la pratique gagne du terrain dans la société contemporaine : « Ce qu’on peut voir, que ce soit en France ou ailleurs, c’est que les studios de yoga ouvrent partout ; il y a de plus en plus de gens qui en font. Aujourd’hui, faire du yoga, c’est comme aller au café ou à la boulangerie. »
Pourtant, à la pratique ancestrale, s’est rajoutée la mode des studios privés, parfois inaccessibles aux jeunes. Mais faire du yoga, sans trop dépenser, est encore possible.
« Installez-vous confortablement. Les mains sur les genoux. Inspirez et expirez en ressentant, peut-être, une détente plus accrue dans votre corps. » Tapis enroulés et gourde à la main, les étudiant.es de l’ULB se rendent au bâtiment E, sur le campus du Solbosch, pour un rendez-vous incontournable. Le lundi soir, comme toutes les semaines, une séance de yoga, souvent complète, est organisée dans un dojo recouvert d’un tatami bleu et enrichi de photos évoquant les arts martiaux. Dos tirés, jambes croisées et abdos relâchés : les séances se font doucement, au rythme d’une musique zen.
Parmi les raisons qui séduisent le public, on retrouve les bienfaits de cette pratique ancestrale. L’International Journal of Yoga souligne son impactpositif sur le bien-être psychologique, en contribuant notamment à réduire les tensions; mais aussi sur le plan physique : le yoga améliore la force musculaire, ainsi que les fonctions respiratoires et cardiovasculaires.
C’est surtout le côté décompression qui attire Moïra, étudiante en master en agronomie, qui a été initiée par sa mère. Dès lors, elle ne manque jamais ce rendez-vous qui lui permet de « finir doucement » sa soirée.« Ça canalise bien mes énergies. Ces séances ont, sur moi, presqu’un effet de drogue », admet-elle en rigolant. « J’ai l’impression que la pratique qu’on a faite ce soir active bien les petites hormones qui font plaisir. » Et elle a tout à fait raison, car le yoga Kundalini, proposé le lundi soir, vise à travailler l’énergie vitale et spirituelle. À l’issue de la séance, Moïra n’est pas la seule à se sentir moins stressée. En roulant son tapis, Claudia, étudiante en criminologie, raconte : « Faire du yoga me relaxe beaucoup. Ça me vide la tête. »
Yoga à l’université
Grâce à l’abonnement ULB Sports, les étudiant.es de l’université bruxelloise peuvent s’inscrire à toutes les séances de sport proposées sur les campus du Solbosch et d’Erasme, et ce, pour un tarif peu élevé (60 euros par an). La demande de yoga était si forte que les responsables de l’ULB Sports ont doublé le nombre de séances ces dernières années, passant de deux à quatre par semaine. A l’intérieur du dojo du bâtiment E, “accessibilité” et “démocratisation” de la pratique sont les mots d’ordre.
Tapis empruntés à l’entrée, sacs laissés au bord du tatami, vêtements de tout types, allant de brassières respirantes jusqu’aux tee-shirts de Lanzarote et de festivals de musique : le public est vaste et, ici, il n’y a pas besoin d’être un.e confirmé.e pour faire du yoga. « J’essaye d’adapter la séance aux différents niveaux, car certain.es participant.es regardent les plus avancé.es et décident de se lancer dans des postures plus compliquées, mais j’encourage à ne pas trop pousser », raconte Olivier Croquet, professeur à l’ULB Sports depuis 2008.
C’est un livre trouvé dans la bibliothèque de ses parents, « un bouquin qu’il a dévoré », qui lui a fait découvrir le monde du yoga. Aujourd’hui, Olivier essaye de transmettre aux personnes qui participent à ses séances « le plaisir d’entretenir et de sentir son corps ».
Pour Frédéric Lesigne, un autre professeur de yoga à l’ULB, l’ambition est avant tout de prendre du plaisir : « J’ai commencé en 1987. Pour moi, c’est un mode de vie. J’espère transmettre une discipline. Et, pourquoi pas, l’envie de devenir professeur.e. »
Certain.es enchaînent les séances du lundi et du mardi. C’est le cas de Lise, étudiante en logopédie qui, depuis février, s’y est mise plus sérieusement. Pour elle, faire des postures, comme la chandelle ou le chien tête en bas, est une manière de bouger sans ressentir la pression de la compétition qui caractérise certains sports : « J’avais vraiment besoin d’un sport où il n’y a pas de jugement. Après une séance de yoga je suis détendue. Je me sens bien ici. »
Pourtant, les petits prix de l’ULB ont leur revers de la médaille : les cours sont vite saturés. Pour les participant.es, il suffit de réserver sa place à l’avance et, selon Claudia, cela vaut bien le coup : « Pour moi, c’est vraiment une question économique : j’aime bien faire du yoga et je ne pourrais pas aller ailleurs, comme c’est plus cher. »
Au-delà du Solbosch, Bruxelles compte également des studios de yoga privés. Si l’offre est variée, les prix auraient tendance à éloigner une clientèle plus jeune.
« Nous avons beaucoup d’étudiants qui viennent essayer une fois et puis ils ne reviennent plus », admet Colin Wolf, coach au studio YYOGA, situé à Sainte-Catherine. Entre Hatha, Vinyasa, Hot yoga ou encore Yin yoga, l’instructeur s’est formé pendant plusieurs mois pour proposer une offre variée. Toutefois, cela ne suffirait pas à garder les jeunes sur le long terme: « J’interprète cela comme le fait que les étudiants ne peuvent pas se permettre des cours à un tel prix, et je le comprends totalement », continue Colin.
Assis près d’une table, une tasse de thé à la main, ce dernier nous présente les prix en vigueur. « Nous proposons une première séance à 21 euros. Si la personne souhaite revenir accompagnée par une copine ou un copain, elle ne payera que 7 euros », explique-t-il. Un abonnement à 149 euros par mois permet ensuite d’accéder à l’ensemble des classes.
Des tarifs nécessaires pour faire vivre les studios
« Avec ce que l’on gagne grâce aux cours, nous devons payer le loyer du studio, ainsi que les charges et les salaires des professeurs », justifie Colin Wolf en sirotant sa tasse.
Dans sa salle équipée de tapis mauves, Patrick Noblet, du studio Creyda (Ixelles), nous accueille dans un espace décoré de tapisseries et relativement sobre. « Une fois que vous avez un tapis, vous avez presque tout ce qu’il vous faut », affirme-t-il.
Depuis 2004, Patrick Noblet propose un yoga dit thérapeutique ou intégral, inspiré de l’enseignement du médecin indien Swami Shivananda. Pour ses cours, il propose une première séance d’essai à 10 euros. « Nous ne voulons pas que les gens s’engagent directement dans cette activité particulière. C’est pour cela que nous proposons un essai, afin qu’ils puissent voir si cela leur correspond », explique-t-il. Si les participants souhaitent continuer, ils peuvent souscrire à un abonnement à 85 euros par mois qui donne accès aux cours quotidiens. Pour ceux qui préfèrent venir une fois par semaine, un abonnement à 65 euros par mois est proposé.
« Nous n’avons pas d’étudiants. Je crois que ça ne les intéresse pas, le yoga que nous proposons », affirme le professeur. Le profil des yogis de chez Creyda se compose principalement de personnes âgées entre 40 ans et 75 ans, qui peuvent être des femmes au foyer, des employés à la Commission européenne, etc.
Ce n’est pas le cas chez IASO, un centre de soins qui compte plusieurs étudiants parmi les habitués de sa salle de yoga. « Il y a des jeunes de l’ULB, de Solvay ou encore de la VUB, mais cela dépend aussi du type de yoga », raconte Laurent-Philippe Ham, propriétaire du centre. Selon lui, les étudiant.es ont davantage tendance à participer à des séances de Hatha yoga doux. Pour elleux, le centre propose une « carte découverte » : à 30 euros pour trois cours différents ou à 50 euros pour cinq cours. La clientèle reste assez variée, allant des étudiant.es jusqu’aux personnes retraitées.
Derrière le comptoir, une machine à café et du thé sont mis à disposition. Laurent-Philippe loue une salle à des professeurs qui y donnent leurs séances. “Je demande aux enseignants d’avoir suivi une formation pour cette pratique”, affirme-t-il. Selon lui, cet aspect est fondamental, car le yoga est une discipline qui exige une grande attention aux mouvements et au bien-être du corps.
La formation des enseignants n’est pas le seul point important pour le propriétaire, pour qui l’esthétique de ses locaux est essentielle. « Le lieu fait partie intégrante du bien-être, et ici c’est beau », affirme fièrement Laurent-Philippe Ham. Il ajoute également que le fait de « se sentir accueilli » peut contribuer au bien-être des participant.es. « C’est pour cela que lorsqu’une personne arrive, je lui demande si elle veut un café », dit-il en souriant. Mais l’esthétique du studio influence-t-elle vraiment la participation des jeunes?
Martine Clerckx, sociologue spécialisée dans les tendances sociétales, nous éclaire: « Les jeunes adultes tendent à préférer des studios de yoga épurés, car cela rejoint une forme de recherche de perfection de soi. » Selon elle, dans ce contexte, la pratique semble évoluer progressivement : d’une activité sportive, elle devient aussi un marqueur social et un phénomène de mode.
Une cinquantaine de studios de yoga se sont installés dans la capitale belge. Ces dernières années, leur nombre s’est multiplié et la demande ne cesse de croître. Retraites spirituelles, ateliers, team buildings : toutes les occasions semblent bonnes pour pratiquer. En devenant tendance, le yoga traditionnel a évolué.
La pratique est désormais aussi devenue un levier économique. « En Inde, les gens n’ont pas de tapis. C’est du bazar commercial. Tout ça, c’est du business…», critique Martine Séguy, professeure de yoga à l’ULB Sports.
Des accessoires aux vêtements, l’esthétique développée autour du yoga influence désormais tous les aspects de la pratique, alimentant un marketing effréné. De nouvelles marques spécialisées dans les vêtements de sport se sont lancées sur ce marché florissant. C’est notamment le cas de la marque Lululemon, une chaîne de magasins chics proposant des vêtements et des accessoires de sport élégants destinés à la pratique du yoga.
Au magasin Lululemon de l’avenue de la Toison d’Or, à Bruxelles, tout semble conçu pour plonger le client dans l’univers du yoga tel qu’on le voit sur les réseaux sociaux. Une fois entré, on aperçoit une rangée de leggings parfaitement alignés, déclinés dans toutes les couleurs et baignés dans un éclairage presque scénique. Plus loin dans les locaux, des mannequins aguicheurs sont entourés d’accessoires soigneusement disposés : gourde, casquette, sac. À quelques pas seulement, le magasin Decathlon de Porte de Namur propose un aménagement moins formel : un mannequin portant des leggings de yoga est installé à côté de chaussettes antidérapantes. Beaucoup moins glamour, en effet.
89 euros le legging. Un prix élevé justifié, selon Lululemon, par la promesse d’une qualité exceptionnelle. « Nos vêtements, notamment de yoga, sont confectionnés à partir d’un matériau breveté appelé Nulu, un tissu doux comme la soie », assure la manageuse de la franchise bruxelloise. « Lululemon est une vraie communauté ; on organise des évènements autour du yoga avec des influenceur.ses et des invité.es très investi.es », poursuit-elle. Dans l’univers de Lululemon, les clients sont appelés « invités » et les vendeurs « éducateurs ». L’enseigne entretient également des partenariats avec la chaîne de studios privés bruxellois « Yoga Room ».
« Les professeur.es de ces studios bénéficient de réductions lors de l’achat de nos produits et, en échange, nos vendeurs ont accès à des séances à tarif préférentiel. » Certain.es professeur.es participeraient aussi à la promotion de la marque en échange d’avantages tarifaires. L’écosystème Lululemon repose ainsi sur des codes qui lui sont propres, diffusés à travers des événements, les réseaux sociaux et un vocabulaire spécifique. Par ses choix esthétiques, son lexique et sa stratégie d’engagement, une marque de vêtements de sport peut ainsi se distinguer et renforcer son identité.
Les réseaux sociaux : un catalyseur de popularité
Tapis de yoga roses, boissons au matcha et gourde d’eau toujours à la main, l’esthétique « Clean Girl », est diffusée en masse sur les réseaux sociaux. La « Clean Girl » correspond à l’image d’une jeune femme, souvent blanche et aisée, associée à un mode de vie épuré. Cette tendance, dont une partie de la jeunesse s’inspire aujourd’hui, met en avant le fait de prendre soin de son corps.
Martine Clerckx explique que pratiquer le yoga correspond à l’affirmation d’un certain statut social. « Faire du yoga est devenu un marqueur social et ça permet de dire quelque chose de vous, au-delà de ce que la pratique représentait au départ. » La sociologue ajoute : « On observe que la société se durcit et qu’on réintègre des critères de performance, plutôt que de méditation. »
Faire du yoga chez soi: la solution la plus accessible?
Pas besoin de tissus brevetés ni d’une gourde tendance pour pratiquer le yoga. Parfois, il suffit simplement d’un tapis et de bonnes instructions. Loin des images qui circulent sur les réseaux sociaux, cette pratique reste accessible et flexible. Elle ne se limite pas à des studios spécialisés : beaucoup choisissent aujourd’hui de dérouler leur tapis directement chez eux, dans le confort de leur salon.
Comme Marina qui pratique grâce à des vidéos sur YouTube : « Je regarde du contenu de gens d’Asie du Sud qui sont spécialisés », explique la jeune étudiante. Cette dernière a trouvé des chaînes qui offrent des séances de niveau débutant ou intermédiaire, plus adaptées à son rythme.
« J’ai commencé il y a 4 ans pour me libérer l’esprit. J’étais déprimé, je vivais dans un petit espace et me sentais enfermé» – Roméo
Son cas n’est pas isolé : d’autres étudiants ont aussi cette habitude. Certains pour commencer tout doucement, animés par la curiosité, d’autres pour trouver du réconfort. C’est notamment le cas de Roméo: « J’ai commencé il y a 4 ans pour me libérer l’esprit. J’étais déprimé, je vivais dans un petit espace et me sentais enfermé », raconte-t-il. Pour Lisa, une autre étudiante, la découverte du yoga s’est faite par hasard : « Quand j’étais plus jeune, la sœur de ma grand-mère m’a donné un livre qui s’appelle ‘Le yoga en un week-end’. Quand j’en eu un de libre, je l’ai utilisé, et depuis je pratique. »
Pour faire du yoga à la maison, il suffit d’utiliser des applications ou encore de regarder des vidéos. Sur YouTube, il en existe pour tous les goûts : des vidéos plus longues pour une séance complète, des courtes pour ceux qui manquent de temps, de différents niveaux pour s’adapter aux novices de la pratique, ou encore proposant d’approches différentes. « J’aime bien quand je trouve une vidéo proche des pratiques traditionnelles », confie Maria, une autre yogini.
La chaîne YogaCoaching met l’accent sur le côté ancestral de la discipline. Derrière cette chaîne qui comptabilise plus de 320 000 abonnés, il y a Ariane, une coach certifiée depuis plus d’une dizaine d’années. Elle propose une variété de vidéos de yoga à la maison pour se relaxer après le travail ou encore pour s’apaiser l’esprit. Des débutants aux seniors, tout le monde peut trouver ce qui lui convient.
Paloma et Marina pratiquent, elles aussi, le yoga. Elles ont commencé pendant le confinement par simple curiosité, comme tant d’autres durant cette période. Aujourd’hui, elles alternent entre leur salon, les jours où elles n’ont pas envie de sortir, et les locaux d’une organisation de yoga communautaire, pour retrouver d’autres passionné.es.
Un yoga humain et solidaire
L’aspect financier est un argument souvent soulevé dans les discussions. Niamh, qui pratique le yoga depuis plusieurs années, tient aussi compte de cette dimension : « J’aime les lieux où je peux être honnête vis-à-vis à ma situation sociale et économique », raconte-t-il.
Niamh a déjà testé des studios de yoga plus luxueux et ne s’y est pas senti à l’aise. Pour lui, ce genre de lieu pousse à la performance et au paraître. « Je préfère pratiquer quelque part où, si je fais mal une posture, je ne me sens pas jugé ou en décalage avec le groupe », poursuit-il. Ce qu’il apprécie, c’est de pouvoir dépenser plus ou moins selon sa situation du moment, tout en gardant la possibilité d’accéder aux séances. Et il n’est pas le seul, car des initiatives telles que le yoga communautaire voient le jour.
Ce réseau bruxellois de professeur.es de yoga bénévoles a été fondé par Alexandra Sebbag. L’objectif est d’offrir des cours accessibles aux personnes disposant de faibles revenus. L’approche est inclusive et permet, au prix minimal d’un euro, d’avoir accès à des cours.
« Je suis ici bénévolement. C’est un service à la communauté pour rendre le yoga plus accessible pour les personnes qui n’ont pas les moyens ou qui se sentent mal à l’aise dans les studios privés », raconte Viola, coach de yoga certifiée, qui enseigne aussi bien au yoga communautaire qu’en studio.
Grâce à cela, des personnes comme Lina ont pu poursuivre leur pratique, ou, comme d’autres, trouver un lieu pour sociabiliser. Certains apprécient cet aspect communautaire et inclusif. Viola, en plus d’être coach, travaille dans une ONG pour les droits des personnes LGBTQI: « Ça fait des années que je travaille pour les droits sociaux et de genre. C’est important que la pratique du yoga puisse s’aligner avec mes valeurs d’inclusion et d’équité. »