Pokémon : de la cour de récré aux marchés boursiers

Max Boesnach, Corentin Delbecq, Virgile Snappe, Adele Ngo Bissohong

Pokémon : de la cour de récré aux marchés boursiers

Pokémon : de la cour de récré aux marchés boursiers

Max Boesnach, Corentin Delbecq, Virgile Snappe, Adele Ngo Bissohong
Photos : Virgile Snappe, Adele Ngo Bissohong
8 avril 2026

En trente ans, les cartes Pokémon ont quitté le monde de l’enfance pour celui des adultes, jusqu’à devenir une véritable « mini-bourse » spéculative. Nostalgie, chiffres fous et risques d’addiction : décryptage d’un phénomène qui réunit collectionneurs passionnés et investisseurs malins.

 

Cette année, Pokémon fête ses 30 ans. Ses cartes brillantes de collection animées par des créatures aux couleurs vives n’ont jamais vraiment quitté des générations d’enfants devenus adultes. Ce qui n’était autrefois qu’un simple échange de cartes entre camarades s’est progressivement transformé en un marché florissant, où certaines pièces valent aujourd’hui leur petit pesant d’or. En Belgique et en France, cette passion n’échappe d’ailleurs plus au regard du fisc. Lorsque la vente de cartes Pokémon génère des gains réguliers ou une plus-value importante, ceux-ci doivent être déclarés auprès du SPF Finances. Une preuve que ce hobby s’est transformé au fil du temps en véritable activité économique pour certains. Comment ces simples cartes en carton ont-elles pu passer de la cour de récréation à un marché parfois spéculatif ? Et quelle place cette passion occupe-t-elle aujourd’hui dans la vie des collectionneurs ?

 

 

Les cartes Pokémon pour les « nuls »

 

Carte gradée: Une carte notée de 1 à 10 en fonction de son état, par des sociétés françaises ou américaines.

Booster : Petit paquet de cartes scellé contenant généralement 10 cartes aléatoires. 

Booster Box / Display : Boîte complète de boosters, souvent vendue pour les collectionneurs ou revendeurs.

Deck : Ensemble de cartes utilisé pour jouer. Dans le jeu officiel Pokémon, un deck standard contient généralement 60 cartes.

Starter / Deck de démarrage : Deck prêt à jouer, destiné aux débutants.

TCG (Trading Card Game) : Jeu de cartes à collectionner. Dans le cas de Pokémon, il s’agit du jeu officiel de cartes Pokémon que les joueurs utilisent pour collectionner ou s’affronter.

Système de gradation : Processus par lequel une carte est analysée par une société spécialisée afin d’obtenir une note reflétant son état général.

  • Raw : Carte non-gradée.
  • Near Mint (NM) : Carte en état quasi parfait, ne présentant généralement aucune marque ni défaut visible. Notation de 9 à 10.
  • Excellent (EX) : Carte en très bon état avec quelques marques superficielles, visibles mais mineures. Notation de 7 à 8.
  • Good (GD) : Carte présentant des traces d’usage sur les rebords et quelques éraflures sur la surface. Notation de 4 à 6.
  • Light Played (LP) : Carte ayant été utilisée sans protection pendant une période prolongée, avec des signes d’usure plus prononcés. Notation de 3.
  • Played (PL) : Carte en mauvais état, montrant des signes d’usure importants sur toute la surface. Notation de 2.
  • Poor : Carte fortement abîmée, souvent considérée comme détruite. Notation de 1.

Source : Cardshunter

Ils vivent avec (et de) leur passion

Comme Alan, certains passionnés en font leur métier. ©Adele Ngo Bissohong

À deux pas de la Bourse de Bruxelles, le Jade TCG attire immédiatement l’œil. Derrière la vitrine, les boîtes colorées côtoient les pochettes protectrices et les classeurs remplis de cartes mystérieuses. Derrière le comptoir, Alan, avec une petite lunette ronde et vêtu de son bleu de travail, est employé du magasin. Il observe les clients feuilleter les cartes avec attention. A 30 ans passés, il a transformé une passion en métier.

Pendant dix ans, Alan a travaillé au Carrefour, mais les Pokémon ne l’ont jamais quitté. « Je suis fan depuis toujours », affirme-t-il. L’été dernier, avec deux amis partageant la même passion, il a décidé de franchir le pas. Ensemble, ils ont ouvert leur propre boutique spécialisée le 6 août 2025. Jade TCG est un magasin entièrement dédié aux cartes à collectionner. Depuis, d’après lui, les clients défilent. « Les gens dépensent énormément en Pokémon, surtout en cartes et en produits scellés », constate Alan. Le phénomène n’est pas nouveau. « La folie Pokémon existe depuis près de trente ans et elle ne s’est jamais vraiment arrêtée.»

Les règles du jeu

Avec les cartes issues des paquets ou d’un deck* préconstruit, les joueurs font s’affronter des Pokémon un à un sur le poste actif, tandis que d’autres restent en attente sur le banc. Pour attaquer, un Pokémon a généralement besoin d’énergies de divers types. Les attaques visent à diminuer les PVs (points de vie) de la carte adverse à 0 pour la vaincre. 

Le joueur peut également utiliser des cartes objets, supporters et stades pour étoffer sa stratégie. L’objectif est de récupérer les 6 cartes-récompenses en premier. Celles-ci sont obtenues lorsqu’un Pokémon adverse est vaincu, certaines créatures spéciales représentant parfois un gain de 2 ou 3 récompenses à leur défaite.

Dans la boutique, les cartes passent entre les mains des collectionneurs, parfois pour quelques euros, parfois pour bien plus. La carte Pokémon la plus chère exposée ici vaut entre 1.800 et 2.000 euros. Sans surprise, les stars restent Dracaufeu et Pikachu, personnages les plus recherchés et connus, même par les plus novices.

Le marché est dynamique : tous les deux ou trois mois, une nouvelle série de cartes Pokémon sort, souvent avec des illustrations toujours plus élaborées. « Et avec l’anniversaire des 30 ans de Pokémon qui arrive, beaucoup pensent que le marché pourrait encore exploser », ajoute Alan. Pour alimenter leurs vitrines, les gérants travaillent avec des fournisseurs spécialisés, mais aussi avec des particuliers. L’achat-revente fait partie intégrante du business : « c’est un marché très rentable », reconnaît-il.

La carte la plus prisée du Jade TCG est estimée à 2.000€. ©Adele Ngo Bissohong

Attention aux arnaques

Mais dans cet univers parfois très onéreux, la prudence est de mise. Les contrefaçons circulent ; certaines cartes sont même rescellées, c’est-à-dire remises frauduleusement dans des emballages grâce à des machines adaptées. « Sur une fausse carte, la couleur bleue au dos est souvent plus claire », explique Alan.

Les collectionneurs parlent d’ailleurs leur propre langage : carte «loose», carte «gradée».

Dans la boutique, entre passion et spéculation, les clients de tous âges et horizons confondus scrutent chaque détail. Ici, le cœur peut s’emballer rapidement pour ‘une simple carte en carton’, et même parfois valoir sa petite fortune…

 

Ils sont partout !

Même les magasins qui ne sont pas spécialisés dans l’échange de cartes s’adaptent à une demande qui ne faiblit pas.

Au Pêle-Mêle d’Ixelles, Joachim gère la section «cartes à collectionner». Ce magasin de seconde main a récemment intégré un espace dédié aux passionnés. « Bien que nous vendions des cartes à dix centimes depuis des années avec un certain succès, nous n’avons commencé que récemment à nous intéresser aux cartes plus rares, et donc plus chères. Le marché a connu un succès international assez impressionnant ces dernières années et, pour répondre à la demande autant de nos clients ‘acheteurs’ que de ‘vendeurs’, nous avons pris le train en route », explique le commerçant.

Les magasins mettent parfois en place des espaces dédiés pour les fans. ©Virgile Snappe

Même si les fans de littérature et les mélomanes sont les plus présents en magasin, Joachim a constaté l’émergence d’une petite clientèle de collectionneurs, tant d’enfants que d’adultes. Pour lui, ce regain d’intérêt s’expliquerait par la nostalgie et l’envie, chez les Millennials, de retrouver un engouement à partager. Il évoque également les cas de « collectionnite », cette pathologie fictive qui toucherait les personnes toujours à la recherche de la « pépite qui leur manque ». « La franchise a toujours autant de succès et avec les 30 ans cette année, je ne pense pas qu’elle soit sur le point de s’essouffler.»

 

 

 

Retour aux sources

Au début, Pokémon visait avant tout les plus jeunes. ©Adele Ngo Bissohong

Les cartes Pokémon représentent de souvenirs précieux pour toute une génération qui a grandi à la fin des années 90 et au début des années 2000. 

Avant l’apparition des cartes, les Pokémon, aussi appelés « Pocket Monsters », existaient d’abord sous forme de jeux vidéo. Les premiers jeux, Pokémon Rouge et Pokémon Vert, sortent en 1996 au Japon, suivis par la commercialisation des premières cartes huit mois plus tard. Il faudra toutefois attendre 1998 pour que ces petits morceaux de carton débarquent à l’international

En 1999, les cartes holographiques rares commencent à être considérées comme de véritables objets de collection. Cependant, c’est surtout à partir de l’année 2021 que certaines cartes rares atteignent des prix de plusieurs milliers d’euros lors de ventes aux enchères. Cette année-là, marquée par la pandémie de COVID-19, de nombreuses personnes ont ressorti leurs anciennes cartes, ce qui a contribué à raviver l’intérêt pour ces objets.

L’année 2021 est également marquée par l’achat d’une carte Pokémon Illustrator par le YouTubeur Logan Paul pour 5,3 millions de dollars. Cinq ans plus tard, il la revend pour 16,5 millions. Un prix exceptionnel qui s’explique notamment par la rareté de cette carte : seuls 39 exemplaires ont été mis en circulation en 1998.

Ce phénomène peut aussi être expliqué par l’économie des « kidultes », des adultes qui consomment des produits culturels associés à l’enfance, mais avec un pouvoir d’achat plus élevé et une approche plus mature de la collection. L’économie des « kidultes » s’inscrit également dans une tendance plus large de consommation nostalgique. De nombreuses entreprises ciblent aujourd’hui ces personnes en leur proposant des produits liés à leur enfance, transformant ainsi certains objets, comme les cartes Pokémon, en véritables pièces de collection et parfois même en investissements.


Source : Ouest-France

Les chiffres fous

Certaines cartes gradées peuvent valoir plusieurs milliers d'euros. ©Adele Ngo Bissohong

 

Le phénomène s’exporte également en ligne, avec l’essor de plateformes de vente et d’échange ainsi que de groupes Facebook toujours plus locaux. Toutefois, les cartes Pokémon pullulent, plus particulièrement sur la plateforme Vinted, qui permet une communication et des négociations directes entre vendeurs et acheteurs. Ce système de vente de seconde main a permis le développement d’un marché virtuel où circulent produits scellés, cartes individuelles et autres lots.

Plusieurs communautés d’échange se regroupent sur les réseaux sociaux. © Print screen Facebook

L’expert en finances de l’UCLouvain Frédéric Vrins voit dans ce business « un marché de gré à gré, non régulé où  les vendeurs et les acheteurs se regroupent en communauté pour se faire rencontrer l’offre et la demande ». Il souligne également : « Ce qui est un petit peu interpellant, c’est le côté très spéculatif. Certaines choses peuvent prendre une valeur folle et la perdre tout aussi vite. » 

Le professeur d’économie rapproche la collection de cartes Pokémon de celle des timbres, en raison de leur aspect passionnel. « On joint l’utile à l’agréable : il y a l’aspect investissement et l’aspect passion. Vous ne faites pas ça si vous n’en avez rien à faire des timbres, évidemment. C’est parce que vous aimez les timbres que vous aimez le fait de rechercher en brocante, par exemple.» 

« À partir du moment où il y a une génération qui ne s’intéresse plus aux Pokémon, on peut se demander s’il y a encore des gens qui seront prêts à mettre des sommes folles pour acheter une carte. On peut vraiment se demander dans quelle mesure ça va persister dans le temps. » – Frédéric Vrins (UCL)

Il ajoute également : « Dans les années 60, 70 et 80, c’était commun de faire des collections de timbres. Il y en avait de quelques centimes qui s’échangeaient contre plusieurs milliers d’euros.» Pour Frédéric Vrins, ce n’est pas beaucoup plus rationnel pour les cartes : « Ça n’a aucune autre valeur que celle que les gens leur donnent. C’est quelque chose de très subjectif, d’émotionnel, qui n’a pas vraiment de valeur intrinsèque. »

Finalement, comme pour d’autres objets vintage, l’expert s’interroge sur la pérennité des cartes Pokémon comme objets de valeur :  « À partir du moment où il y a une génération qui ne s’intéresse plus aux Pokémon, on peut se demander s’il y a encore des gens qui seront prêts à mettre des sommes folles pour acheter une carte. On peut vraiment se demander dans quelle mesure ça va persister dans le temps. »

Au rythme de ce marché en plein essor, les sites d’estimation et de ventes aux enchères s’adaptent eux aussi. Des plateformes comme Catawiki, qui se présente comme un marché en ligne, comptent aujourd’hui près de 4.000 objets sous l’intitulé « Cartes Pokémon » mis aux enchères.

Alexis Jacquemard, directeur de la section Pop Culture de la maison de ventes aux enchères Millon, explique la présence des cartes sur le site, à quelques clics, seulement, des bijoux en or et des meubles art déco: « Ça fait 5 ans qu’on propose ce service, ça faisait sens. On avait déjà des jeux et jouets vintage.»

Toutefois, il reconnaît que le marché est dominé par les particuliers: « Quelqu’un qui veut vendre une carte individuelle, rare, a plus d’intérêt à aller voir un type dont c’est la spécialité.» De plus, les sites non spécialisés manquent souvent d’un service prisé par les amateurs du business des cartes. En effet, pour pouvoir estimer et gonfler la valeur de leur pièce de collection, les plus investis peuvent consulter le système de « grading.»

PSA, Beckett et PCA en France, tous des noms qui désignent des techniques payantes de protection et d’estimation de l’état d’objet de collection. Généralement, les cartes «gradées notées de 10 pour le meilleur état à 1 pour le moins bon, représentent une augmentation drastique de la valeur par rapport à une carte. En reprenant l’exemple de l’iconique Dracaufeu première édition, une version non gradée peut valoir jusqu’à 6.000 dollars, mais avec un verdict PSA 10, elle peut dépasser les 500.000.

Source : Price Charting

L'envers du décor

Certains clients passent plus de la moitié de leur temps dans les magasins de Pokémon. ©Adele Ngo Bissohong

Sur la table, plusieurs cartes et displays sont soigneusement disposés. Certains objets sont encore scellés, d’autres sont fièrement rangés dans une farde rouge décorée de stickers. En 2021, @lehammar_collectibles, son pseudo de passionné sur les réseaux sociaux, a repris sa collection d’enfance. Tout avait commencé simplement avec des boosters que sa maman lui achetait. Puis, lors de la sortie du jeu vidéo Pokémon Go, il a commencé la série de cartes commercialisées. Une fois la série terminée, il a décidé de reprendre là où il s’était arrêté.

Depuis, les achats s’enchaînent. Pour faire évoluer sa collection sans se freiner, il revend aussi certaines cartes, ce qui lui permet de financer ses prochaines trouvailles. Mais la revente ne sert pas uniquement à alimenter sa passion ou à compléter ce souvenir d’enfance. La part des bénéfices qu’il n’investit pas dans sa collection, il la donne à des associations.

Parmi ses pièces maîtresses, « lehammar » dévoile des coffrets entiers laissés dans leur emballage d’origine, mais aussi une carte gradée : «Tyranocif-ex. Il vient de la série «espèces delta» où les Pokémon adoptent un type différent de leur type d’origine», explique-t-il avec la pédagogie d’un professeur passionné. Gradée 10 PSA, sa valeur marchande atteint les 1.500 dollars.

 

Son enthousiasme contraste avec la réserve d’une communauté de collectionneurs souvent peu encline à dévoiler sa collection. Si les cartes Pokémon ont longtemps été un objet de sociabilité, vecteur d’échanges et de jeux dans les cours d’école, leur collection peut aujourd’hui devenir source d’isolement.

« Quand la collection devient centrale dans le quotidien, elle peut engendrer une forme d’enfermement » – Sophie Krepak (psychologue)

Certains collectionneurs, pris dans la quête de rareté et la spéculation grandissante du marché, investissent des sommes toujours plus importantes, parfois au détriment de leur équilibre social et financier. « Quand la collection devient centrale dans le quotidien, elle peut engendrer une forme d’enfermement. L’individu se replie sur son univers, entre achats, échanges en ligne et recherche de la pièce manquante », constate la psychologue Sophie Krepak.

Selon elle, cette passion peut facilement glisser vers l’addiction. « Il y a des cartes rares, donc un effet d’appât du gain. Certains achètent dans l’espoir de revendre une carte à un prix extrêmement élevé », explique-t-elle. Mais l’attirance ne se résume pas à la recherche de profit. Le fonctionnement des “boosters”, ces paquets au contenu aléatoire, entretient un sentiment d’attente et de hasard. « Ouvrir un paquet active le circuit de récompense du cerveau, comme dans les jeux d’argent. Trouver la carte rare du moment provoque une montée de dopamine », précise la psychologue.

 

Certains collectionneurs deviennent parfois accros. ©Adele Ngo Bissohong

Pour Sophie Krepak, ce comportement s’apparente à ce qu’on appelle en psychologie le biais du parieur: « Un collectionneur ne trouve rien après plusieurs paquets, et comme le joueur, il se persuade que la prochaine fois sera la bonne. Il continue d’acheter, pensant se rapprocher du gros lot, alors qu’il s’en éloigne financièrement »Peu à peu, l’achat devient un rituel, un réflexe difficile à freiner. « On commence par dépenser une petite somme, puis les montants augmentent, jusqu’à devenir normaux pour le consommateur », ajoute-t-elle.

Ou quand la recherche du plaisir et du profit finit par se confondre avec l’isolement et la perte.

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