Bailly, écrivain malgré lui

Olivier Bailly à l'Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly à l’Université Libre de Bruxelles ©Lise Ménalque

Olivier Bailly est journaliste indépendant depuis plus de dix ans. Ce Belge aime être seul pour écrire et assume pleinement sa misanthropie. Paradoxal, l’homme a de l’intérêt pour les gens, surtout ceux qui souffrent. Dans ses écrits, il tente inlassablement de dénoncer les dysfonctionnements de la société. La plume qui gratte, le journaliste ne se considère pas comme quelqu’un d’engagé. Il a juste l’impression qu’être engagé, c’est bien faire son travail…

« C’est sympa, ça fait hôpital chez vous.. » Ironique, Bailly constate. Au 11e étage aseptisé du bâtiment D de l’Université Libre de Bruxelles, l’homme s’installe. Dans une petite salle aux murs bleus clairs, le quadragénaire passe doucement ses mains autour de son cou pour se réchauffer. Prémisses d’un tatouage à peine perceptible. Le journaliste est un peu sur la réserve. Les questions, c’est lui qui les pose d’habitude. Bientôt dix ans qu’il s’intéresse aux gens et à leurs histoires, et tente de retranscrire au mieux les réalités qu’il observe. Dans la majorité de ses articles, ce reporter indépendant cherche à dénoncer les erreurs du système. Il se met constamment « du côté de ceux qui souffrent ». Voir parfois dans leurs peaux. Son travail le plus connu dénonce les problèmes managériaux au sein de l’entreprise Bpost. Bailly n’a pas hésité à donner de sa personne en se faisant passer pour un facteur bruxellois pendant un mois. C’était en 2013. Son enquête lui a valu le Prix de la presse Belfius, à hauteur de 2000 euros. Une somme non négligeable pour le « freelance » qu’il est.

Écritures divergentes

Les constats sont essentiels pour Bailly, et doivent impérativement être respectés. « Je déteste l’estompement de la norme journalistique par rapport aux faits», explique le journaliste à propos du mélange entre la fiction et le journalisme. Et de citer des exemples qu’il ne cautionne pas comme le faux documentaire Bye Bye Belgium qui annonçait en 2006 l’indépendance de la Flandre en plein JT. Mais le reporter est loin de haïr la fiction, au contraire. Il faut juste qu’elle soit présentée comme telle.

« Le journaliste est responsable de ce que les gens croient. Dans un roman, les gens sont seuls responsables de ce qu’ils croient », déclare-t-il calmement en parlant de la frontière entre écrivain et journaliste.

Car Bailly écrit des romans depuis 2008. Des récits fictionnels en parallèle de ses reportages : dénonciateurs. Son dernier né, Sur la grue (2014) évoque la dure réalité de trois immigrés qui seront bientôt expulsés. Ils décident alors de se percher sur une grue place De Brouckère pour « revendiquer le droit d’exister, de rester dans ce pays ‘d’accueil’ qui ne les accueille pas. » Pour en savoir davantage sur cet ouvrage, ainsi que sur tous ses autres travaux, Olivier Bailly tient un blog : « Je doute donc je cherche ». Titre cartésien qui met pleine lumière sur sa curieuse humilité.

« Il n’était pas écrit que j’écrive »

Avant de se lancer dans des études de journalisme à l’IHECS, Bailly a fait un an de réalisation vidéo à l’Institut des Arts de Diffusion. Il n’est pas pris pour la seconde année et se rabat sur le journalisme. Un peu par défaut. « À ce moment précis, il n’était pas écrit que j’écrive », commente en riant le journaliste. À la fin de ses études en 1996, c’est la photographie qui l’inspire. Un an après, il réalise un reportage photographique au Rwanda. Le thème ? La reconstruction du pays post génocide contre les Tutsis en 1994. Après l’Afrique, il écrit pour plusieurs magazines, tout en étant au chômage. Le jeune homme recherche la stabilité financière. Il sera alors chargé de communication et journaliste pour le Centre national de coopération au développement (opération « 11.11.11 ») pendant quatre ans. En 2004, il se lance pleinement comme indépendant dans la presse écrite, et enchaine les projets rédactionnels en Belgique ou à l’étranger. Un choix réfléchit :

« Je me suis posé deux questions à l’époque. Est-ce que je peux vivre de l’écriture ? Est-ce que je peux m’amuser avec l’écriture ? Et je n’ai jamais vraiment répondu à la deuxième… », esquisse-t-il anxieusement.

Grâce à son travail, Bailly voyage beaucoup. Il part au Cameroun pour tenter de cerner le système de soins de santé, au Maroc pour suivre des immigrés de la troisième génération, ou encore en Colombie pour enquêter sur les multiples disparitions en plein conflit armé. Mais le journaliste s’essouffle : « Après ces quelques voyages, je me suis rendu compte que partir dix jours dans un pays n’est pas suffisant pour expliquer une réalité sociale complexe. Je les ai donc petit à petit remis en question. » Et puis il y a la vie. Bailly est papa depuis quelques années. « Ça change l’organisation… Je prends moins de risques dans ma vie professionnelle. Les sujets de mes immersions se modifient », dévoile-t-il pudiquement. Le journaliste n’hésite pas à remettre en en cause un projet d’immersion dans le milieu de la drogue à Bruxelles, parce que « la plaque tournante » est à 200 mètres de chez lui. « Ce qui pose problème, c’est que ça risque d’influer sur ma vie de famille. Mais personnellement, ça ne me pose pas de problème », commente-t-il. L’audace du reporter se modifie avec les enfants qui naissent, faisant peut-être place à plus de sagesse.

L’engagement sans chichis

Difficile de ne pas considérer Olivier Bailly comme un journaliste engagé, de par ses sujets, de par sa manière de traiter les faits. Pourtant, ce terme lui déplaît. Quand l’engagement est abordé, il prend quelques secondes de réflexion avant de répondre.

 « Quand je veux décrire ce qu’est un journaliste engagé, j’ai juste l’impression de décrire ce qu’est un journaliste. Quelqu’un qui travaille les faits, qui les cherche, qui va les découvrir, et puis qui travaille la réalité pour être un traducteur de ces faits », développe-t-il.

Il avoue ensuite être un peu engagé dans le choix de ses sujets. « Comme le disait Robert Fisk, je suis impartial du côté de ceux qui souffrent. Je vais plus facilement travailler sur des sujets d’équité dans le monde que sur la dernière pompe à la mode vendue Avenue Louise ! » Certains de ses papiers sont parfois mis à mal par les rédactions pour lesquelles il travaille, comme celle du journal Le Vif par exemple. Bailly serait catégorisé comme un journaliste de gauche. Bien qu’il soit issu de la bourgeoisie waremmienne (« une gauche conformiste », dit-il en plaisantant), ce Bruxellois d’adoption ne revendique pas cette étiquette politique. « D’autres me catégorisent comme ça », conclut-il.

Médor : par passion

À peine arrivé au lieu de rendez-vous, le journaliste dégainait fièrement le flyer explicatif de Médor. « Médor, n’est pas un chien. Médor sera un trimestriel coopératif belge d’enquêtes et récits. », peut-on lire d’entrée de jeu au dos du petit carton. Olivier Bailly est le cofondateur de ce nouveau mook (mélange de « magazine » et « book »). Il n’aime pas trop mettre ce rôle en avant car, pour lui, le projet place les 17 contributeurs au même niveau.

« C’est une organisation horizontale, où tout le monde a le droit à la parole. Autour de moi, tous des cons, et ça commence à bien faire ! », badine-t-il,  n’en pensant pas un mot.

Mais au fond, Médor, c’est un peu son bébé. Lorsqu’il a reçu le prix Belfius (encore un) pour son enquête sur le surendettement, en 2011, il lui fallait rebondir, car il ne pourrait pas l’obtenir l’année d’après. L’idée de créer un mook d’enquêtes a donc fait son chemin. Pas pour l’argent, mais pour être libre de ses mouvements. Pour faire ce qu’il aime sans contrainte. « Ça demande de l’effort et de la conviction parce qu’on ne gagne pas un balle pour le moment. Mais ce qui est sûr, c’est que ça ouvre des horizons », argumente le journaliste. Mais dans cet effet de groupe, qu’est donc devenu le misanthrope? Celui qui aimait tant écrire seul ? « Je suis contradictoire, je ne vous le cache pas », commente-t-il avec dérision. Un brin arrogant, aussi. Comme pour se protéger du monde qui l’entoure, et qu’il raconte si bien.

Sofia Douïeb et Lise Ménalque