Par Odile Fripiat, Ambre Delheusy, Lucas Germain, Océane Soares
Aujourd’hui en Belgique francophone, l’information circule largement via les réseaux sociaux qui complètent les médias traditionnels. Sur ces nouvelles plateformes, les newsfluencers mêlent pédagogie, décryptage et formats courts pour toucher un public plus large. Leur objectif : proposer un contenu dynamique et accessible afin de tisser un lien durable avec leur audience.
Armelle, 17 ans, ne lit pas les journaux et n’allume jamais la télévision pour s’informer. L’actualité, elle la suit sur TikTok et Instagram, où des créateurs de contenu comme Asckipe, Belektrabel, MathPolitics ou encore L’Explik (anciennement Politiquensemble) résument chaque jour les enjeux nationaux et internationaux en quelques secondes. Ces créateurs de contenus sur les réseaux sociaux analysent et décryptent l’actualité, sur un ton décontracté et pédagogique, parfois ponctué d’une touche d’humour. Comme beaucoup de jeunes Belges francophones, Armelle se repose sur ces newsfluencers pour accéder à l’information.
La relève numérique
Aujourd’hui, en Belgique francophone, seuls 35% des personnes déclarent faire confiance aux médias, contre 51% en Flandre, note le dernier rapport sur l’information numérique du Reuters Institute. Comme l’illustre le graphique ci-dessous, une baisse notable est observée depuis 2021. C’est dans ce paysage en mutation que les newsfluencers s’imposent comme de nouveaux intermédiaires. Noah Heine, derrière le compte de L’Explik, met toutefois en garde : « On va éviter de systématiquement critiquer les médias traditionnels, car on doit quand même se baser sur leur contenu pour vivre de ce qu’on fait. »
La popularité de ces nouveaux acteurs de l’information repose en partie sur une relation de proximité et de confiance. Les nouveaux formats en ligne n’échappent pas aux exigences du Code de déontologie journalistique (CDJ), et Matthieu Van Gansberghe, alias MathPolitics, affirme tenter de rester « le plus neutre et objectif possible » lorsqu’il traite de l’actualité politique, son domaine de prédilection. « Si on ne respecte pas certains codes journalistiques, même en se disant newsfluencer, je pense que c’est compliqué d’être pris au sérieux par le public », confie-t-il.
Dans l’inconscient collectif, de fortes attentes envers les journalistes subsistent, quant à leur objectivité ou neutralité, notamment. Les newsfluencers cristallisent de nouveaux enjeux : une information plus rapide, plus accessible, mais également plus dépendante des codes et des logiques propres aux différentes plateformes. Comme le souligne Zéphyr Béguin, alias Belektrabel : « J’ai une liberté de ton sur les réseaux que je n’aurais probablement pas ailleurs en Belgique. » Cette indépendance illustre la place centrale qu’occupent aujourd’hui ces créateurs de contenu dans le paysage médiatique.
La confiance envers ces newsfluencers se tisse au fur et à mesure des publications, à travers la manière dont ils informent et interagissent avec leur public. Le chercheur Jonathan Hendrickx parle d’un tournant spatial pour décrire le déplacement de l’actualité vers de nouveaux espaces. Là où les médias traditionnels reposent sur des formats fixes tels qu’un journal imprimé, un JT à une heure précise ou encore une émission radio bien programmée, les réseaux sociaux numériques rendent l’information accessible en continu. Elle circule désormais dans des espaces mobiles, au rythme des écrans et des algorithmes. Pour beaucoup de jeunes, ces plateformes numériques apparaissent plus visuelles, plus rapides et mieux adaptées à leurs usages que les formats classiques. « Le plus important pour nous, c’est la compréhension et l’accessibilité de l’actualité », souligne Noah Heine. Cette approche contribue à renforcer l’attrait envers ces newsfluencers.
Quatre parcours, un objectif

Derrière les comptes d’Asckipe, L’Explik, MathPolitics et Belektrabel, une même ambition se dessine : rendre l’actualité accessible et entretenir un lien de confiance avec le public. Tous s’inscrivent dans une initiative assez récente, souvent découlant des élections législatives fédérales et européennes de 2024. C’est le cas de L’Explik, lancé durant la période électorale dans un but pédagogique : « On faisait un travail de vulgarisation jusqu’aux élections, pour aider les jeunes à mieux comprendre l’actualité politique. » L’équipe a évolué vers un traitement plus large de l’actualité, à la manière d’un média généraliste. « L’objectif c’est de grandir, pas juste de gratter des abonnés. » Aujourd’hui, il coordonne une équipe de 18 personnes et accompagne chaque jour des milliers d’internautes pour comprendre l’actualité, principalement belge.
Derrière cette croissance, une priorité : créer du lien. Car, pour lui, tout repose sur la confiance: « Je pense que la clé est d’humaniser les contenus et d’avoir une personne à laquelle on peut se raccrocher, car psychologiquement les gens vont plus s’abonner pour quelqu’un que pour quelque chose. » À force d’apparaître, d’expliquer, de revenir dans les fils d’actualité, Noah Heine s’impose comme une figure identifiable et familière. Cette régularité ne fait pas seulement exister un compte d’actualité : elle installe une véritable relation avec son public.
MathPolitics naît aussi pendant cette période et cherche à expliquer des concepts politiques belges à travers divers formats adaptés aux réseaux sociaux, plus courts sur TikTok et Instagram et davantage développés sur YouTube.
Leurs trajectoires se diversifient ensuite. Belektrabel semble revendiquer un positionnement plus engagé que les autres. Selon lui, les discours d’extrême droite dans l’espace médiatique sont surreprésentés. De l’analyse de discours politique aux explications de phénomènes Internet, Belektrabel varie les thèmes, sans pour autant cacher son point de vue : « Le principal pour moi, c’est de démonter des discours qui sont aujourd’hui banalisés et que j’entends de la bouche de mes proches et de ma famille. » D’autres comptes suivent une logique différente. Asckipe, porté par Noah Bundula, est né d’une passion pour les médias. Il informe sur les sujets politiques, sociétaux, culturels et sportifs avec légèreté et humour. Il rejoint cependant Belektrabel sur un objectif plus large : devenir journaliste.
Gagner la confiance, tout un processus
En matière de pratiques journalistiques, les newsfluencers adoptent des approches variées. La mention des sources, pourtant centrale dans le journalisme professionnel, diffère d’un compte à l’autre : certaines vidéos n’en citent aucune, tandis que d’autres en mobilisent plusieurs, souvent issues des médias traditionnels. Pour Belektrabel, cette démarche participe à la crédibilité de son travail.
« Au début, je ne mentionnais aucune source en description de mes vidéos. Puis un jour, un abonné m’a conseillé de le faire, alors j’ai pris cette habitude. Je trouve ça bien, ça me rend légitime et me donne de la crédibilité. » – Belektrabel

La manière de s’adresser au public varie également. De nombreuses vidéos sont tournées en face caméra, se terminant souvent par un appel à s’abonner, commenter ou partager. Une pratique qui ne fait toutefois pas l’unanimité. L’Explik veille à ne pas en exagérer l’usage : « Ça fait un peu forceur. Enfin, ça dépend de l’information publiée. Si c’est un sujet grave, écrire ‘abonne-toi’ n’est pas très plaisant à voir et puis ce n’est pas notre objectif. » Néanmoins, son équipe approuve cette méthode pour d’autres formats : « Quand c’est un carrousel ou un format réel/TikTok et que les gens font l’effort d’aller jusqu’au bout, ils acceptent mieux de voir un ‘abonne-toi’ en dernière slide ou en fin de vidéo. »
Le rapport au public se construit aussi par le registre de langage et les mots utilisés. Cela passe d’abord par la façon dont les newsfluencers s’adressent à leur audience : le tutoiement, largement utilisé, installe d’emblée une forme de proximité. « La stratégie de vulgarisation passe par le tutoiement, et on essaie aussi d’utiliser le ‘on’ impersonnel ou de dire ‘notre pays’ pour instaurer un sentiment d’appartenance commune », explique L’Explik. Il précise adapter ses publications en ajustant le langage utilisé.
« Le problème, c’est que le public que nous touchons a parfois du mal à se reconnaître dans les médias traditionnels, car les termes y sont plus compliqués. » – L’Explik
Son audience est majoritairement jeune : 55,1% des personnes qui le suivent ont entre 18 et 34 ans sur Instagram et 65,5% sur TikTok, selon son rapport mensuel du mois de mars. Une autre des adaptations liées aux réseaux sociaux se traduit par la longueur des vidéos, conçues pour les formats courts des plateformes. MathPolitics, qui proposait initialement des formats longs sur Youtube, explique que réduire la longueur des vidéos est nécessaire pour attirer le public sur les réseaux sociaux : « Depuis quelques jours, je me suis restreint à une minute trente, et les vidéos font plus de vues. »
Si aujourd’hui beaucoup de jeunes s’informent via les newsfluencers, la question de la confiance qu’ils inspirent reste ouverte. Leur présence croissante dans l’écosystème médiatique redéfinit progressivement les équilibres : ces créateurs ont le potentiel d’occuper une place centrale et de bousculer durablement les médias traditionnels. En réalité, le mouvement est déjà en cours. Les grandes rédactions lorgnent sur leur visibilité et leurs compétences. Noah Bundula, par exemple, s’est récemment mis à la radio sur Vivacité. Zéphyr Béguin est invité à la RTBF et reçoit des propositions de collaboration avec des journalistes professionnels. Leur force est évidente : ils sont jeunes, ils parlent aux jeunes et parviennent à regagner une confiance que de nombreux médias traditionnels peinent à maintenir. Cette dynamique ouvre de nouvelles voies et contribue à redéfinir la manière dont l’actualité circule.




