Denis Ruellan : la neutralité est une chimère

Denis Ruellan est un chercheur occupé. Après une carrière de journaliste, il s’est tourné vers la recherche. Il est notamment le directeur-adjoint du CRAPE (Centre de Recherches sur l’Action Politique en Europe) et co-éditeur de la plate-forme Surlejournalisme.com, site de veille centré sur l’actualité de la recherche internationale. Et il ne s’arrête pas là puisqu’il consacre aussi son temps à l’enseignement au sein de l’Université de Rennes 1.

Pas de journalisme sans engagement

Être chercheur en journalisme, c’est ne pas manquer de travail ! Les médias sont en perpétuelle évolution et directement soumis à la critique publique. Pas étonnant donc que les journalistes s’interrogent sans cesse sur leurs pratiques.

Actuellement, la question de l’engagement fait débat. Le journaliste doit-il être engagé ? Qu’est-ce qu’un journaliste engagé ? Ces questions ne sont pas anodines. Denis Ruellan tente d’y répondre dans l’ouvrage « Journalistes engagés », qu’il a co-dirigé en 2010 avec Sandrine Lévêque. Pour le chercheur, la neutralité et l’objectivité n’existent pas. L’engagement est inévitable et ne pose pas problème. Le journaliste doit au contraire l’utiliser comme une ressource, dans sa recherche de contacts ou encore pour faire valoir ses compétences.

Preuve que cette question est plus que jamais d’actualité, elle a fait l’objet de deux conférences à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Denis Ruellan était un des intervenants de la conférence du vendredi 21 novembre. A cette occasion, nous avons pu le rencontrer.

Angèle Olivier et Lisa Delmoitiez

Crédit photo en Une : Alexandra Martins/UnB Agência http://www.unb.br/noticias/unbagencia/unbagencia.php?id=4972

Crédit photo Soundcloud: Denis Ruellan http://www.ppc.labocommunicant.net/ruellan/

Valérie Nahon et le mook: une histoire dans l’air du temps

Valérie Nahon est une chercheuse née. La trentaine affirmée, c’est un personnage au parcours atypique, éclectique dirait-elle même. Car cette jeune doctorante a soif d’apprendre, de découvrir. “Je suis une éternelle étudiante. Si on me payait pour étudier,  je crois que je continuerais.” Elle a notamment suivi des études en droit, en histoire de l’art et en Langues et littératures françaises et romanes, sans parler des nombreuses bourses de recherche dont elle a bénéficié. Passionnée par les mots en tant que relais des réalités sociales, elle a décidé aujourd’hui de s’attaquer au mook, cette forme hybride entre le “magazine” et le “book” qui mélange la photographie, le dessin et l’écrit pour offrir aux lecteurs un objet artistique. Mais, le mook c’est aussi un art nouveau, une forme contemporaine du journalisme. Et Valérie Nahon aime être à la page. Elle est donc parmi les premières à développer une thèse sur cette presse du temps long.

Vu votre parcours multidisciplinaire, comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux  mooks?

J’étais un peu entre l’art, la littérature et le journalisme. Ce que j’aimais avec les mooks c’est que ça touchait à la littérature, donc ça restait dans mon domaine, mais aussi à l’art. C’était donc pour moi la possibilité de lier les deux formations que j’avais tout en travaillant sur quelque chose de très contemporain. En soi, il est très clair que le mook n’a rien inventé. Il s’inspire énormément des formes du journalisme narratif, essentiellement anglo-saxonnes, comme The New Yorker. Mais ce que le mook a vraiment apporté, en plus de cette hybridation entre journalisme et littérature, c’est toute cette proposition esthétique. Il y a vraiment une recherche graphique qui est tout à fait intéressante et qui, pour moi, est ce qui a inscrit le mook dans le discours proprement contemporain actuel. Ils ont vraiment senti l’air du temps parce qu’on est dans une époque où l’esthétique a beaucoup d’importance. Dans le manifeste de XXI, ils disent « plus que jamais, l’information doit être belle ». Tout est dit.

On dit que le mook est une autre manière de penser le journalisme. D’après vos recherches, quels sont selon-vous les avantages et les inconvénients du mook par rapport au journalisme traditionnel?

Je dirais que le désavantage c’est que c’est trimestriel. C’est difficilement imaginable d’avoir des informations seulement tous les trois mois d’autant que les sujets sont triés et plus limités. Je  ne pense pas que les mooks vont remplacer l’information quotidienne qui est de plus en plus éclectique, qui vient de différents canaux et qui va très vite. Mais tous les quotidiens font plus ou moins la même chose, c’est du copié-collé. Et je pense que l’avantage du mook est justement  qu’il prend le temps de raconter l’information. Il permet donc de comprendre certains sujets d’une autre manière, en passant par exemple par le dessin. Je ne suis pas sure que les mots soient toujours la manière la plus adéquate pour faire sentir quelque chose. Le BD reportage peut vraiment renouveler les modes de compréhension du réel, de l’actualité. Il ne faut pas oublier que lorsque vous lisez un journal, vous êtes toujours plus ou moins dans la même démarche et donc ça peut aussi vous mettre des œillères. Tandis que si vous passez pas un autre canal ça va vous obliger à comprendre autrement et regarder l’information différemment. C’est comme si on vous disait : « Voilà, vous allez constamment regarder cet objet d’en haut. C’est votre habitude».  Et du jour au lendemain on vous dit : « Maintenant vous allez le regarder d’en bas ». Ce sera un autre point de vue mais il sera tout aussi informatif.

Cette presse du temps long s’oppose-t-elle au journalisme web?

Je pense que par rapport à internet c’est un objet intéressant. Certainement pas à la place d’internet, certainement pas en opposition à internet mais vraiment plutôt en complément. Par exemple, je ne dirais pas que XXI s’oppose au web mais plutôt au type d’information que véhicule Internet pour le moment.

Prendre le temps de traiter l’information implique naturellement un plus grand engagement de la part du journaliste. Mais l’engagement s’oppose-t-il à la neutralité?   

Ca dépend de ce qu’on entend par “neutre”. Qu’est-ce que l’engagement ? On peut avoir un mook qui ne va pas avoir une écriture neutre dans le sens où il y aura un point de vue. Et un point de vue ça ne veut pas nécessairement dire « voilà je suis contre, je vais vous montrer que je suis contre et je vais détruire ce sujet ». Ca peut simplement être un point de vue dans le sens où vous allez permettre au lecteur de comprendre que la personne qui écrit n’est pas une personne neutre mais une personne qui est placée dans telle situation, qui a tel type de regard. Le fait de prendre position par rapport au sujet duquel vous discutez, c’est une sorte de reconnaissance de non-neutralité quelque part. Je crois que l’écriture neutre est un leurre. Je crois qu’il y a des écritures plus engagées, plus critiques que d’autres.

Pour conclure, diriez-vous que le mook est un modèle économique viable?

Je pense que c’est viable à partir du moment où le but n’est pas de faire du profit. Et c’est justement là le problème de la presse traditionnelle. Si vous vous dites que le but est de faire du profit, vous allez de plus en plus vers une écriture neutre afin de toucher un plus large lectorat, tandis qu’avec une écriture comme celle du mook vous réduisez forcément votre public cible. Il faut que les gens comprennent pourquoi ils payent 15 ou 17 euros pour un mook. Il s’agit de restaurer la valeur d’échange entre le mook et le lecteur qui va payer pour avoir une qualité d’information. Mais s’il veut rentrer dans le système vraiment capitaliste néolibéral, où le but est de faire du profit, non seulement il ne fonctionnerait pas, mais en plus il y perdrait son âme. On est vraiment dans un monde qui pousse les gens à consommer de plus en plus. Mais quelque fois, consommer peut-être un peu moins d’informations, mais y mettant un peu plus d’âme et de réflexion, pour moi c’est du bonus.

Vous semblez séduite par le modèle du mook. Pensez-vous vous spécialiser dans ce domaine tout au long de votre carrière? 

J’aime bien le changement. Quand j’aurai fait quatre ans de recherche sur le mook je crois que j’aurai fait le tour. Pour la suite, j’aimerais continuer à me pencher sur des sujets transdisciplinaires, qui touchent au journalisme, car je voudrais garder un pied dans l’actualité, et rester dans l’air du temps. Cependant, la recherche c’est beaucoup de demandes et peu d’élus. Donc j’aimerais aussi me lancer dans l’enseignement car communiquer me plait beaucoup. Mais c’est clair que le rapport entre le journalisme, la littérature et l’art c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Donc pourquoi pas, aussi, prendre part à un mook.

Maria Udrescu & Quentin Mortier