Par Elodie Ombelets, Elise Visée, Marie Scelso, Sibylle de Haan
Entre le projet de réduction du nombre de médias de proximité et la baisse des subsides publics, les télévisions locales en Fédération Wallonie-Bruxelles sont aujourd’hui sous tension. Sur le terrain, les journalistes vivent chaque jour les conséquences de ces contraintes économiques dans leur profession.
La vie politique de votre commune, les festivités de votre région, les actualités de votre village… l’information de proximité proposée par les télévisions locales est désormais menacée. Aujourd’hui, en Fédération Wallonie-Bruxelles, le paysage médiatique est sous tension. Les télévisions locales, appelées officiellement médias de proximité depuis 2022, sont menacées par un avant-projet de décret de la ministre des Médias, Jacqueline Galant. Actuellement au nombre de douze, ces médias devraient être réduits à huit. Concrètement, il s’agit de la disparition, par fusion ou rachat, de quatre télévisions dans les provinces du Hainaut et de Namur.
Au-delà de la réduction du nombre de médias de proximité, la question des subsides, ces aides financières publiques, provoque des tensions. D’après la ministre des Médias, la fonction publique dépense trop au vu du contexte budgétaire critique à tous les niveaux de pouvoir. Selon une étude menée par le Soir auprès de médias locaux, près de 30 millions d’euros sont actuellement investis par les autorités publiques dans ces médias. Parallèlement à la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui finance le secteur à hauteur de 10 millions d’euros, les provinces, les communes et la Cocof financent aussi les médias de proximité. Certaines télévisions locales comme Boukè, Canal Zoom et TV Com, reçoivent en plus des subsides internes. « Ces médias sont en partie financés par l’entreprise de production Callisto », explique Elise Graff, journaliste chez Boukè. Callisto opère d’ailleurs des changements dans son fonctionnement afin de compenser la perte des financements publics.
Pour Lorrie d’Addario, assistante-doctorante à l’Université de Mons, dont les recherches portent sur les télévisions locales francophones, ces dernières sont aujourd’hui essentielles : « Elles participent au pluralisme de l’information dans un paysage médiatique qui n’est pas grand. » La baisse des subsides pourrait dès lors rebattre les cartes dans un contexte de tensions économiques exacerbées par la concurrence accrue des grandes plateformes et des GAFAM.
Journalistes, véritables couteaux suisses ?
L’une des principales conséquences des contraintes économiques est l’augmentation de la charge de travail des journalistes. « On se passe du caméraman. On demande aux journalistes de faire le tournage et le montage, en plus de poser les questions, de trouver les contacts, etc.« , explique Pierre Jacquet, journaliste chez QU4TRE Liège Média (anciennement RTC Télé Liège). Un constat confirmé par sa consœur namuroise, Elise Graff, pour qui le quotidien n’a pas encore totalement basculé, mais le futur reste incertain. Elle redoute qu’à terme, il faille en faire toujours plus pour économiser.
« On est poussés à être des couteaux suisses dans les télés locales. On s’occupe nous-même des interviews, du reportage, du montage. Je fais aussi parfois le script de mes émissions. En télé nationale, ils ont plus de gens pour assurer les différents rôles. » – Elise Graff, journaliste chez Boukè
Cette polyvalence forcée inquiète également Lorrie d’Addario : « Quand il y a moins de moyens, il y a moins d’équipes, moins de matériel et moins de possibilités stratégiques d’aller couvrir de l’information locale. » Le risque à long terme : voir émerger de véritables déserts informationnels, privant certains téléspectateur·rices d’informations de proximité.
Dans cette situation, les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous·tes les employé·es. Chez QU4TRE, les journalistes avec plus d’ancienneté ont « campé sur leurs positions » et ont continué à travailler avec des technicien·nes sur le terrain, précise Pierre Jacquet. Pour les nouveaux et nouvelles entrant·es dans la profession, cette option n’existe pas. D’après le journaliste, la polyvalence « est une exigence qui va plus rapidement impacter les jeunes journalistes ou les pigistes qui veulent se faire engager, ceux qui n’ont pas forcément énormément d’expérience et d’ancrage au sein du média« . La chercheuse Lorrie d’Addario met en garde, quant à elle, contre les deux aspects de la polyvalence : il peut s’agir à la fois d’une opportunité pour les journalistes de travailler sur des projets variés, mais c’est aussi la cause d’une surcharge de travail ou d’épuisement.
La qualité de l’information en déclin
Cette nouvelle pratique où le ou la journaliste tourne lui ou elle-même ses images est appelée MOJO, pour mobile journalism. Le téléphone portable devient alors l’outil principal de reportage sur le terrain, remplaçant les caméras et micros professionnels. Selon Pierre Jacquet, cela implique surtout une baisse de la qualité : « Tout seul avec un iPhone pour filmer un sujet, vous n’arriverez jamais au résultat que vous aviez avec un caméraman. Il y a une claire baisse dans la qualité de l’image. » Le journaliste liégeois compare cette nouvelle façon d’informer à celle des vidéos de Youtubeur·euses amateur·rices, poussant le public à se détourner davantage des médias traditionnels. Il regrette d’ailleurs ce tournant des pratiques : « Ce qu’il faut faire actuellement, c’est de la vraie bonne qualité pour ramener les gens et leur redonner confiance dans les médias traditionnels. »
« C’est le traitement de l’information locale qui est mis en danger, et donc par extension, sa qualité. » – Lorie D’Addario, chercheuse en journalisme
Anaïs Corbin est pigiste pour BX1 depuis cinq ans et observe également cette tendance au sein du média. La télé locale bruxelloise, comme les autres, a dû réduire ses effectifs. Si toutes les équipes de tournage étaient auparavant composées d’un·e journaliste et d’un·e cadreur·euse, aujourd’hui, sur les cinq équipes, seules trois fonctionnent encore de cette manière. Anaïs Corbin a pris goût au modèle MOJO, mais ce n’est pas sans conséquences sur la qualité de ses reportages : « Quand on est avec un cadreur, on peut se concentrer sur notre rôle de journaliste alors qu’ici, ce n’est pas possible. Je ne peux pas commencer à réfléchir à qui je vais interroger et comment, alors que je dois tourner des images en même temps« , se désole-t-elle.
© @anaiscorb sur Instagram
Selon Elise Graff, ce n’est pas le MOJO, mais bien les futures réformes qui mettent en danger la qualité de l’information locale : « Il faut faire des économies dans le secteur et ça on le comprend. Par contre ce qu’ils nous imposent là, ça va être une perte pour l’information de proximité. S’il n’y a plus qu’une télé sur la province de Namur, on va devoir couvrir de Couvin à Dinant, et il va clairement y avoir une perte de qualité pour les citoyens. » Le réseau des médias de proximité dénombre pas moins de 600 000 téléspectateur·rices francophones, dont 450.000 wallon·nes, qui regardent quotidiennement les chaînes de télévision locales.
Des rédactions en réduction
Au-delà de l’augmentation de la charge de travail, les médias de proximité constatent une réduction progressive des effectifs. Chez QU4TRE, la priorité est donnée aux journalistes employé.es par l’entreprise. Pierre Jacquet constate un changement très clair : « Avant, on fonctionnait avec, je dirais, une dizaine de pigistes. Aujourd’hui, on a arrêté de travailler avec la moitié. » Elise Graff fait le même constat chez Boukè, à Namur : « Ce seront eux les premiers impactés pour éviter les licenciements de ceux sous contrat. C’est horrible car ils sont déjà plus précaires que nous. » Bien qu’elle ait eu connaissance de quatre licenciements économiques chez TV Lux il y a quelques mois, elle précise que la situation varie fortement selon les médias : « On a la même direction chez Canal Zoom et Boukè, mais ce ne sont pas les mêmes décisions qui sont prises, car le cadre est différent. À Namur, la direction tente de limiter les licenciements au maximum. Pour l’instant, trois journalistes ont quitté la rédaction, mais c’était volontaire.«
En décembre 2025, la rédaction de BX1 a également connu une vague de licenciements, expliquée par la direction comme une réorganisation stratégique nécessaire. Huit salarié·es, dont cinq journalistes, ont été licencié·es. Contrairement aux autres télévisions, l’expérience et l’ancienneté n’ont visiblement pas joué comme facteur d’employabilité : “Certain.es avaient près de trente ans d’expérience”, explique Anaïs Corbin. À l’inverse de QU4TRE, chez BX1 les pigistes sont les travailleur·euses du futur : polyvalent·es et flexibles. Pour compenser les licenciements, le média aurait embauché 9 nouveaux pigistes, qui doivent tous·tes travailler en MOJO.
Face aux difficultés dues aux contraintes financières, les médias de proximité se défendent en rappelant qu’ils sont des leviers essentiels de diversité et d’éducation qui garantissent un pluralisme indispensable grâce à une information de terrain fiable et complémentaire aux réseaux nationaux. Le Conseil d’Etat a également rendu son avis sur le projet de décret de Jacqueline Galant. Il met en garde contre l’incidence de cette réforme sur « le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale des fournisseurs de services de médias opérant dans le marché« . Il rappelle aussi l’obligation de respecter les règles européennes : le financement des médias de proximité doit rester suffisant, durable et prévisible.
Si la ministre Jacqueline Galant assure intégrer ces observations, le secteur reste dans l’attente face à son avenir. Plus que survivre, les médias de proximité tentent de continuer de produire une information locale de qualité. Une raison d’être qui n’est rien de moins que leur identité, en fin de compte.
