Par Margherita Scialino, Ochoa Simon, Chaïmae Attaouil, Salma Benchekroun
En quelques secondes, une vidéo sur TikTok peut informer, émouvoir ou induire en erreur. De plus en plus utilisé pour suivre l’actualité, le réseau social bouleverse les habitudes d’information des jeunes et impose de nouveaux codes aux contenus diffusés. Entre vulgarisation efficace, quête d’attention et risques de désinformation, TikTok redéfinit la manière de s’informer.
Selon le Digital News Report 2025, l’accès direct aux sites de presse continue de reculer, tandis que les réseaux sociaux et les plateformes vidéo occupent une place croissante dans l’accès à l’information. À l’échelle mondiale, 17 % des répondant·e·s déclarent utiliser TikTok pour suivre l’actualité chaque semaine, contre 33 % qui utilisent l’application pour n’importe quel usage.
Cette tendance est particulièrement visible chez les plus jeunes : dans l’ensemble des 48 marchés étudiés par le rapport, 44 % des 18-24 ans déclarent que les réseaux sociaux numériques et les plateformes vidéo constituent leur principale source d’information. Pour ce public, ce n’est plus seulement le logo d’un média qui valide l’information : c’est aussi la personne qui l’incarne, son ton, sa proximité et sa capacité à rendre l’actualité compréhensible. Face à ce basculement, les rédactions traditionnelles semblent ne plus vraiment avoir le choix : pour exister, elles doivent s’inviter dans le flux de vidéos et accepter de jouer selon de nouvelles règles.
L’info au défi de la “For You Page”


© @BX1 sur TikTok
Pour maintenir leur présence dans l’information en ligne, des médias belges comme la RTBF et BX1 ont choisi d’investir la For You Page des utilisateur·rices. L’objectif est de rester visibles sur ces plateformes et de proposer une information vérifiée dans un espace où circulent aussi de nombreux contenus non sourcés. Comme nous l’explique Laura Jadot, journaliste à la RTBF, la présence des médias sur TikTok permet de toucher des publics qui ne se rendent pas nécessairement sur les sites d’information traditionnels.
Le terrain reste toutefois sensible. Le Digital News Report 2025 indique que 58 % des répondant·es se disent préoccupé·es par leur capacité à distinguer le vrai du faux dans l’actualité en ligne. Le rapport souligne aussi que TikTok, tout en étant l’un des réseaux qui progresse le plus pour l’information, est perçu dans plusieurs marchés comme l’un des espaces où circulent le plus de contenus faux ou trompeurs, aux côtés de Facebook. À l’échelle mondiale, les influenceur·euses et personnalités en ligne sont identifié·es comme l’une des principales sources potentielles de contenus faux ou trompeurs : 47 % des répondant·es les considèrent comme une menace importante, au même niveau que les responsables politiques nationaux. Cette montée en puissance de TikTok impose un nouveau standard de production : le visual storytelling. Pour les rédactions, l’enjeu est désormais de rendre l’information claire, accessible et attractive sans en appauvrir le contenu, dans un format où chaque seconde compte.
Séduire pour informer
Attirer l’attention d’un public jeune passe surtout par la créativité et l’usage de codes propres à TikTok. Pietro Amerio, expert en psychologie de la perception visuelle et de la conscience à l’ULB, explique qu’en règle générale, « tout ce qui est voyant, bruyant, coloré attire notre attention (…) et a plus de chances d’entrer dans notre champ de conscience. » Dans le contexte des médias, il souligne que des contenus conçus pour être percutants ou capter immédiatement l’attention seront « plus présents dans la perception du spectateur et pourront maintenir son attention plus longtemps« .
L’accroche est déjà importante à la télévision ou dans la presse, mais elle l’est encore plus sur les réseaux sociaux numériques, où une vidéo peu captivante incite à un scrolling rapide du contenu. Mais au-delà des couleurs et du mouvement, la survie d’une info sur le web tient aussi à son ton. Pour garder l’attention du public, Laura Jadot insiste aussi sur l’importance « d’une petite touche d’humour« , de la musique ou des émojis, absents du journal télévisé. Malgré les critiques sur la durée des contenus, la journaliste rappelle que « les gens oublient qu’un sujet JT dure une minute trente (…) Parfois nos vidéos sont plus longues qu’un reportage« . Selon elle, même en format court, il est tout à fait possible « de donner les clés de l’information pour aller ensuite plus loin« .
S’adresser à une nouvelle génération
Depuis 2021, la RTBF est active sur TIkTok avec Mise à Jour, un compte suivi aujourd’hui par plus de 580 000 personnes. L’objectif est de s’adresser aux adolescent.es, une tranche d’âge jusqu’alors peu ciblée par le service public francophone : « On avait l’impression d’avoir l’information pour les enfants avec les news en TV et sur le digital, et puis d’avoir Tarmac, qui vise les étudiant·es. Il y avait un trou, on oubliait les adolescent·es », explique Laura Jadot. Le but de la RTBF avec ce compte, c’est d’aider les jeunes à comprendre l’actualité en respectant les règles du journalisme, comme la vérification des faits et le croisement des sources, et en étant présent sur les réseaux que les jeunes utilisent le plus.
L’actualité à hauteur d’ado
Sur TikTok, capter l’attention des jeunes semble passer avant tout par des sujets qui les concernent directement. École, mobilité, vie locale ou règles du quotidien suscitent davantage d’intérêt que l’actualité politique traditionnelle. Une vidéo consacrée à l’obligation du port du casque pour les trottinettes électriques au-delà de 20 km/h a ainsi dépassé les 62 000 vues, en est un bon exemple. Ce score, jugé satisfaisant par la rédaction, montre qu’un sujet réglementaire peut devenir attractif lorsqu’il touche à une pratique quotidienne des jeunes. En comparaison avec des vidéos politiques plus classiques, souvent centrées sur les institutions ou les partis, ce type de contenu fonctionne mieux car il rend la politique concrète, proche et immédiatement utile. L’enjeu n’est donc pas seulement le choix du sujet, mais sa capacité à être relié à l’expérience directe du public visé.
Cette stratégie éditoriale se construit au contact du public. Commentaires, messages privés et échanges sur le terrain permettent d’identifier les attentes des jeunes utilisateur·rices. « Je pense que pour beaucoup de jeunes, l’actualité se résume à la politique, aux mauvaises nouvelles et à la guerre. Notre défi est de leur faire comprendre que c’est aussi ce qui se passe dans leur commune« , explique Laura Jadot.
Deux regards pour un même événement
Choisir un sujet ne suffit pourtant pas. Il faut le rendre compréhensible et décider comment le raconter. Adapter un sujet consiste à présenter une information de manière accessible à tous, avec un langage simple et des exemples concrets. L’angle de narration correspond au point de vue adopté. Il détermine ce qui est mis en avant, comme une situation du quotidien, une conséquence directe ou un témoignage. Cette distinction est essentielle sur smartphone, où l’attention est brève et le défilement rapide. Il faut capter l’intérêt dès les premières secondes. Dans ce contexte, les médias traditionnels doivent repenser leurs formats pour rester visibles. Des rédactions comme RTBF et BX1 proposent des contenus adaptés à la vidéo verticale, aux formats courts et au scroll continu.
L’exemple des commémorations des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles permet d’illustrer cette adaptation des formats. Sur leurs supports traditionnels, comme leur site ou le journal télévisé, des rédactions de la RTBF et de BX1 proposent un traitement plus complet et contextualisé. L’événement est replacé dans une perspective globale, avec des explications, des images de la cérémonie et plusieurs intervenants. Sur TikTok, en revanche, le traitement évolue. Le format court impose un angle plus resserré et plus direct. L’information est simplifiée et recentrée sur un élément précis, comme un témoignage ou un moment marquant. Le ton est également plus incarné afin de capter rapidement l’attention. Cette comparaison montre que ce n’est pas seulement le sujet qui change, mais la manière de le traiter selon le support. Les contraintes du format influencent à la fois le choix de l’angle, le niveau de détail et la forme du récit.
Algorithmes, influence et esprit critique
En France, le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur TikTok, publié en 2025, décrit ce réseau comme une « machine algorithmique » conçue pour capter l’attention, souvent au détriment de la qualité des contenus. Selon les auteur·rices, ce fonctionnement met en avant les publications les plus marquantes et peut devenir une « fabrique de vulnérabilités communicationnelle ». Cela montre que la logique de la plateforme repose avant tout sur l’engagement, ce qui peut entrer en tension avec les objectifs des médias d’information. Un profil fragile peut alors être exposé à des contenus dangereux liés à l’anxiété ou à l’automutilation en seulement 12 minutes, ce qui illustre la rapidité avec laquelle ces contenus peuvent s’imposer dans un fil personnalisé.
Dans ce contexte, il devient essentiel de faire la part des choses. Le Centre de Crise National invite à ne pas confondre désinformation, qui relève d’une intention de nuire, et mésinformation, où une erreur circule sans intention malveillante. Cette distinction est importante, car elle montre que les dérives ne sont pas uniquement liées à des acteurs malveillants, mais aussi au fonctionnement même des plateformes.
Ces phénomènes renforcent une forme de défiance. D’après une étude de 2023 de la Fondation Jean Jaurès, seulement 33 % des jeunes estiment que la science apporte plus de bien que de mal, contre 55 % en 1972. Cette évolution suggère que la circulation de l’information, notamment sur les réseaux sociaux, influence la manière dont elle est perçue.
Dans ce contexte, développer l’esprit critique devient indispensable. Le Conseil Supérieur de l’Éducation aux Médias (CSEM), organisme de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a pour mission de développer l’éducation aux médias. Il produit des outils pédagogiques, soutient des initiatives et encourage une lecture plus active et réfléchie de l’information. Pour Aude Lavry, chargée de communication du CSEM, cette éducation doit aussi passer par les parents, les enseignants et les plateformes. Elle encourage les jeunes à adopter des réflexes simples comme vérifier et diversifier leurs sources. Dans un flux continu où l’information se mêle au divertissement, le défi n’est plus seulement d’informer, mais aussi d’aider à distinguer le vrai du faux, une tâche qui motive les médias belges.
