Engagement & Journalisme : notions incompatibles ou complémentaires ?

Le Journalisme. Considérée par certains comme “le quatrième pouvoir”, et par d’autres comme un simple concept dénué d’intérêt, la profession vit aujourd’hui une crise sans précédent. Les questions sont nombreuses autour notamment, du modèle économique à adopter, de la pertinence des sujets à l’heure de l’information ultra rapide, du support le plus adapté…

A travers un table ronde organisée à l’Université Libre de Bruxelles le 18 novembre 2014, six journalistes et acteurs du monde médiatique ont tenté d’apporter des éléments de réponse à ces questions fondamentales pour la survie du métier, à travers le spectre d’une caractéristique incontournable au journalisme : l’engagement.

Lors de ce débat, animé par Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), les intervenants ont été amenés à donner leur définition et vision de l’engagement dans le journalisme. Avec leurs propres expériences et compétences, ils ont livré un avis personnel aux apprentis journalistes face à eux. Mais on l’a vu et entendu, la question suscite des réponses divergentes, qui tendent parfois à se perdre dans diverses définitions et perceptions.

 

Crédit : Philippe Delchambre

Les Intervenants (de gauche à droite) : Ricardo Gutierrez, Cyrus Pâques, Valentine Bonomo, Adèle Flaux, Sandrine Warsztacki, Olivier Bailly, François Pirot (Crédit : Philippe Delchambre)

Leur vision d’un journalisme engagé dépend avant tout du type de média dans lequel ils évoluent. Dans le domaine de l’audiovisuel, où le choix de l’image est primordial et relève d’une certaine subjectivité, Adèle Flauxjournaliste enquêtrice et assistante-réalisatrice en documentaire et web-doc se revendique de “l’École de l’objectivité”. Son choix professionnel d’aller vers le documentaire marque paradoxalement une opposition forte à l’objectivité, car selon elle, le documentaire est le fait du regard du documentariste : “la subjectivité y constitue une vraie richesse”. Elle préfère alors parler d’engagement dans le journalisme plutôt que dans le domaine du documentaire. L’engagement constitue pour elle, l’importance de faire passer des sujets indépendants et engagés.

Partageant le même point de vue, le scénariste – documentariste et réalisateur François Pirot décrit l’engagement comme “une marque de subjectivité, sans pour autant tomber dans une forme de dénonciation”. Il importe de prendre ses distances, entre l’envie d’être engagé et l’envie de militer. François Pirot met en garde : par rapport à sa propre expérience, il conseille de ne pas avancer avec des oeillères, prêchant l’engagement à tout prix au risque de se fermer à d’autres réalités et complexités.

Cyrus Pâques, photojournaliste, rejoint ces deux définitions mais ne manque pas d’ajouter une précision notable : “Je suis en faveur de la subjectivité assumée”, affirme-t-il. Selon lui, on a toujours un point de vue, donc aucune objectivité ; mais l’important, c’est surtout de l’assumer. Dans le domaine de la photographie, d’ailleurs, chaque image est choisie consciemment : on doit assumer tel ou tel choix, c’est une sorte de “légitimité personnelle” que l’on doit cultiver.

Dans un autre registre, Sandrine Warsztacki a fait de l’engagement un des objectifs de la revue Alter Echos. Le concept a, selon elle, davantage attrait au choix des sujets traités par la revue, engagée dans la défense des droits économiques et sociaux. Elle précise que l’engagement dans le journalisme peut revêtir plusieurs formes, comme le choix des sujets ou l’angle choisi, mais il peut s’opérer également de manière plus concrète au sein d’une rédaction.

Toujours dans le domaine de la presse écrite, Valentine Bonomo explique que la vision de l’engagement de “Papier Machine” tient essentiellement en sa démarche. En effet, la revue tient à s’éloigner des codes du journalisme (sujets d’actualité, faits réels, point de vue objectif et fidèle aux faits…) pour laisser la part belle à la poésie. L’engagement amène ici à la question des objectifs que la revue cherche à atteindre, “toujours en gardant un grand sens de la responsabilité, car nous produisons dans un monde déjà rempli d’informations”.  

Enfin Olivier Bailly, journaliste indépendant et co-fondateur de Médor”, ferme la marche avec un avis à l’opposé de tous les autres. Paradoxalement au lien mis en avant par les précédents intervants entre l’engagement et la subjectivité, le journaliste ne se sent “ni engagé, ni objectif”. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’un journaliste engagé est un journaliste qui “fait simplement son métier et essaie de bien le faire” : c’est une question de recherche de faits, d’aller sur le terrain et de rapporter les observations et informations.

Les étudiants restent sur leur faim. (Crédit : Philippe Delchambre)

Après les différents exposés, les étudiants présents dans la salle, mais également sur Twitter via le hashtag #EUJB sont perplexes. De nombreuses interrogations subsistent sur le but et l’impact de l’engagement dans le travail journalistique. La principale question dégagée restera celle-ci : l’engagement ne concernerait que les médias alternatifs, essentiellement représentés ici, au détriment des médias généralistes qui se perdent dans la diversité des sujets traités ?

L’engagement d’un journaliste dépend de contraintes socio-économiques”, répond Olivier Bailly. Selon lui, de plus en plus de journalistes travaillent dans de mauvaises conditions, dépassés par le peu de temps dont ils disposent pour réaliser un travail de qualité. En parallèle avec sa propre définition de l’engagement, il ajoute qu’on “perd du temps à se poser les mauvaises questions, centré sur nos choix et sur une logique individualiste, subjective, au lieu de se concentrer sur le factuel”.

Une dernière question est lancée, résonnant comme un cri de détresse: “Mais comment faire pour être ou rester engagé quand on travaille dans de mauvaises conditions ?”. Personne ne se mouillera vraiment pour répondre …

Valentine Antoine & Clément Bacq

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *