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Derrière les portes de l’ésotérisme bruxellois

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Derrière les portes de l’ésotérisme bruxellois

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Derrière les portes de l’ésotérisme bruxellois

28-03-2021  

Du chamanisme urbain à la sorcellerie : plongeon dans ce monde méconnu à Bruxelles.

Jeux de tarots, talismans, pierres précieuses, livres ésotériques, coussins de méditation et autres objets divers sur des thématiques étonnamment vastes. Voilà ce que l’on retrouve comme objets dans la devanture de « L’univers particulier », une librairie ésotérique au croisement de la chaussée de Waterloo et de la rue Américaine à Saint-Gilles.

L’intérieur de la librairie baigne dans les vapeurs d’encens et la musique d’ambiance est lente et contemplative. Dans l’entrée, on trouve des dizaines de cartes de visite, des magazines, des numéros de téléphone et des flyers publicitaires. Si certains mots sont familiers, d’autres sont totalement inconnus. Il en va de même pour les rayons de cette librairie. Chamanisme, bouddhisme, occultisme et sorcellerie côtoient ayurveda, masculin-féminin sacré, angéologie, lithothérapie et tarots. D’autres livres trouvent leur place dans des rayons plus fourre-tout. Il est difficile de comprendre ce que ces pratiques ont en commun. Certaines sont plus ou moins socialement reconnues et acceptées. D’autres ont souvent mauvaise presse, considérées comme de l’arnaque voire des pratiques néfastes. Il faut se faufiler délicatement pour ne pas renverser la multitude d’objets qui trônent dans la boutique, les dizaines d’encens, les plantes séchées, les pierres précieuses et semi-précieuses. Certains objets ressemblent plus à des jouets ou des produits dérivés.

« L’Univers particulier »  regorge de pierres précieuses, de bâtonnets d’encens ou encore de bols tibétains. © Nicolas Perrin

Une librairie comme porte d’entrée
L'Univers Particulier, librairie ésotérique à Saint-Gilles. © Nicolas Perrin

On essaie d’en apprendre plus sur ces pratiques et le business qui gravite autour. Après une heure à attendre que la boutique se vide, on parvient finalement à trouver un moment pour converser avec André, le cofondateur de la librairie. Il explique que depuis sa création en 1986, son commerce a toujours fonctionné. Il n’a pas de clientèle type : étudiant, avocat, acteur ou encore homme politique, tous les profils passent la porte de sa librairie. C’est une institution de l’ésotérisme à Bruxelles. Toutes ces pratiques, même si elles sont éloignées par leurs origines ou leur imagerie, relèvent de la médecine parallèle. Mais attention, « ici, pas de magie noire », martèle André. Il propose uniquement des pratiques accessibles et sans danger apparents. Il reconnaît que certaines d’entre elles « ont parfois mauvaise réputation, mais ce n’est que le cas d’une minorité. » L’échange est écourté au bout d’une dizaine de minutes par le tintement de la cloche suspendue à l’entrée. Une chose est sûre, ces pratiques attirent du monde. Il a toujours trouvé son public, et ne constate pas de net changement depuis le début de la pandémie: « Il y a toujours la même curiosité et la même demande d’ésotérisme », affirme-t-il. Pourtant, les témoignages recueillis cette semaine tendent à dire le contraire.

L’ésotérisme qu’est-ce que c’est ? Selon le dictionnaire Larousse, c’est une partie de certaines philosophies dont la pratique devait rester inconnue des profanes. Selon Olivier Santamaria, chercheur en religions à l’ULB, l’ésotérisme désigne ce qui n’est pas évident, ce qui demeure caché au premier regard. « La démarche ou l’attitude ésotérique cherche à faire ressortir des aspects plus subtils, mystérieux: un sens profond. »
Une myriade de pratiques…
Flyers disponibles à l'entrée de la libraire « L'Univers Particulier ». © Paul Labourie

Rien qu’à Bruxelles, les possibilités sont multiples. On a rencontré plusieurs personnes qui touchent de près ou de loin à ces pratiques, le temps d’une semaine.

Margaux – prénom d’emprunt – , 22 ans, est étudiante en neuropsychologie. Depuis son enfance, elle perçoit des signes étranges autour d’elle. Dès son plus jeune âge, elle ne veut pas dormir seule dans sa chambre. Elle en a une peur bleue. Lorsqu’elle commence à pouvoir s’exprimer, Margaux explique à sa mère : « Il y a un méchant monsieur dans ma chambre, et il me fait peur. Il y a des choses qui bougent », raconte-t-elle. A 8 ans, sans réellement savoir ce qu’elle fait, elle prend la clé de la chambre de sa grand-mère, qui vit avec elle, et s’en sert comme pendule. Une façon pour elle de communiquer avec cette présence qu’elle ressent : « Je posais des questions. Si la réponse était oui, la clé devait tourner sur sa droite. Et si c’était non, sur la gauche. » Elle ne sait pas l’expliquer, mais la clé bouge, et ça l’effraie. Depuis, Margaux a enfermé la clé dans son grenier et n’y a plus touché.

Il y a environ un an, en faisant un grand nettoyage de printemps, elle retombe dessus : « Il s’est vraiment déclenché quelque chose en moi. C’est comme si mon âme s’était réveillée. J’ai accepté que ça me suive, puisque c’est en moi, et qu’il faut donc que j’apprenne à vivre avec ces phénomènes », poursuit-elle. Pour se sentir mieux, Margaux a tenté d’occulter cette présence. Elle pense avoir un don, et décide de ne pas le renier : « Ces présences sont là parce qu’ils savent que je suis une porte ouverte. Donc automatiquement, ils viennent chercher de l’aide. » Elle les appelle « entités ». Elle ne les voit pas, ou peu, mais par contre, elle les entend. C’est ce qu’on appelle la « clairaudience ». Elle entend notamment des guides : « Ce sont les âmes qui ont terminé leur cheminement karmique, donc qui sont bien passés de l’autre côté, contrairement aux entités », assure-t-elle. Aujourd’hui, la jeune étudiante se dit médium : elle fait appel à ces guides, qui lui font parvenir des messages. « La différence avec la voyance, c’est que moi je suis un messager, alors que le voyant, lui, voyage dans le temps avec son âme pour apporter des réponses. » Margaux perçoit ces croyances comme une connexion totale à la nature et plus largement à l’univers : « Il faut te connaître toi-même, être connecté à toi-même. C’est un travail spirituel. Et il faut accepter que certaines choses nous dépassent complètement. »

Clé de la grand-mère de Margaux. © Camélia Van Bost

 

Cartes de divination. © Camélia Van Bost

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis l’émergence de la crise du Covid, elle remarque, selon sa propre expérience, une augmentation de personnes qui se tournent vers l’ésotérisme. « On est enfermé chez nous, les gens cogitent. Et l’humain a du mal à être seul avec lui-même, il a peur de se poser trop de questions. Certains essayent de trouver des réponses, du soutien, des moyens d’aller mieux. », conclut-elle.

Tandis que Margaux semblait prédestinée depuis sa jeunesse, d’autres se lancent dans ces pratiques plus tard.

Juliette – également prénom d’emprunt – est une artiste chorégraphe et danseuse professionnelle française âgée de 25 ans. Suite au premier confinement, toutes les représentations sont annulées et elle se retrouve sans activités. Un premier confinement qui coïncide avec d’autres bouleversement pour elle : changement de pays, de cercle d’amis et rupture amoureuse. « Ça a été un grand moment de vide et de retour à une intimité dans laquelle je n’avais pas été depuis très longtemps. » Elle ressent le besoin de se retrouver et de comprendre ce qui se passait  « Il y a beaucoup de questions qui ont ressurgi, et j’avais le temps nécessaire pour y répondre. » La jeune femme décide de suivre des sessions de travail en visioconférence avec une chorégraphe qui aide les danseurs à mieux communiquer avec leur corps. C’est à ce moment que Juliette découvre des pratiques qui s’approchent du chamanisme.

Après avoir appris à respirer différemment, visualiser et visiter les images qui peuplent son corps. Selon elle, ces pratiques lui apprennent à mieux visualiser ses émotions, ce qui les provoque et ainsi comprendre les traumatismes transmis par ses ancêtres. « Toutes nos émotions peuvent être visitées et inversées. On va chercher à trouver dans notre corps où se se trouvent ces émotions, à leur attribuer une couleur, une forme, un visage. » Les blocages auxquels elle est confrontée peuvent ainsi être résolus. « Ça m’a aidé à prendre de la distance par rapport aux événements, à oser aller vers des gens avec qui j’ai envie de travailler. Prendre des initiatives. Créer ma compagnie. Approfondir un projet d’écriture qui a commencé à m’apparaître en rêve grâce à ces sessions. » 

Si Juliette ne fait que suivre des séances de développement personnel, d’autres pratiquent le chamanisme professionnellement. C’est le cas de Nadine Etien qui propose, au sein de l’ASBL L’arbre, des pratiques chamaniques et d’autres formes de médecines parallèles.

Rencontre avec le chamanisme

Nadine Etien, chamane de l’ASBL L’Arbre. © Paul Labourie

Chez Nadine Etien, dans son cabinet à Uccle, la pièce est beaucoup plus sobre qu’à la librairie « L’Univers particulier ». Cette femme de soixante ans propose des soins chamaniques à Bruxelles depuis près de trois décennies. Issue d’une famille « matérialiste classique » et peu ouverte d’esprit selon ses dires, Nadine s’est tournée très sérieusement vers la spiritualité à dix-sept ans à la suite d’un choc émotionnel. Mais depuis sa tendre enfance déjà, elle ressent une hypersensibilité, une particularité assez mal vue à l’époque : « Dans les années 60, on n’est pas hypersensible, on est juste dingue» raconte-t-elle. Elle se pose des questions. Pourquoi a-t-elle des visions ? Pourquoi peut-elle communiquer avec les défunts ?

Nadine se lance dans des recherches, pratique le yoga et le tai-chi, et part à la rencontre du bouddhisme et de la médecine chinoise. Elle s’installe dans la Sierra Nevada colombienne, auprès des Kogis (peuple amérindien de Colombie), qui lui apprennent leur tradition chamanique. Elle participe à plusieurs expériences chez les Kogis avec des psychologues et des scientifiques occidentaux. Là-bas, de longs jeûnes préparent à la pratique, au cours de laquelle les participants « peuvent devenir » un animal le temps de la cérémonie : « Je suis devenue lionne, et un psychologue est devenu gazelle. Il sautait partout. Je me souviens très bien avoir attrapé ses fesses avec mes griffes », confie-t-elle. 

Cette année, elle part en Mongolie se familiariser avec une autre pratique chamanique : « On trouve le chamanisme partout dans le monde. Ce n’est pas de l’affabulation, c’est une pratique très cartésienne. Dans ma vie, je n’ai jamais pris ni drogues, ni plantes », explique-t-elle. 

Le chamanisme qu’elle propose à Uccle est une pratique adaptée au monde occidental : « Nous ne sommes pas des Amérindiens, nous avons notre alimentation, notre culture, nos modes de vie, nous ne pouvons pas pratiquer le même chamanisme» poursuit Nadine. Sa pratique est basée sur le son : ce sont principalement les tambours qui modifient l’état de conscience de la personne, ou du groupe, dont elle s’occupe. Mais avant la séance, elle rencontre toujours individuellement les personnes : « C’est très sérieux, il ne faut pas jouer avec ça. Je dois d’abord savoir ce que la personne recherche, si elle est dans une démarche sérieuse. Il m’arrive de refuser des gens. » Pour 60 euros, Nadine propose un entretien et une séance pratique d’environ trois heures : « Le chamanisme est un soin, qui n’est pas censé être marchand. Le problème, c’est qu’en Occident, quand on en fait son métier, on est obligé de payer les charges et subvenir à nos besoins. Mais il m’arrive de ne pas faire payer ceux qui ont besoin de guérir et qui n’ont pas les moyens. »

Depuis le début de la pandémie, Nadine constate un plus grand intérêt pour le chamanisme. Pour elle, nos modes de vie éloignent les gens de leurs désirs profonds, de leur but. « On est tous sur Terre pour quelque chose, pour soi et pour les autres. Quand on se sent perdu, c’est très difficile. Et avec le Covid, les gens sont plus isolés, ils se posent plus de questions, ils font face à des peurs. » C’est aussi selon elle une question de mode : « Les gens cherchent de nouvelles expériences, et de nouvelles manières d’améliorer leur vie. Il y a eu le yoga dans les années 70, puis le tai chi et le qi gong. Aujourd’hui, le chamanisme est un mot très galvaudé et très à la mode. »

Après cette introduction théorique au chamanisme, on décide de s’immerger dans cette pratique.

Qu’est-ce que le chamanisme ? Selon Jan Vansberg, chercheur au département culture, histoire et philosophie de l’université Åbo Akademi de Turku en Finlande, il est difficile d’arriver à une définition unique du chamanisme. On peut cependant noter quelques points de définition. « Les gens qui pratiquent le chamanisme ont des croyances centrées autour d’une personne qui peut entrer en contact avec des entités surhumaines », explique-t-il. Ces personnes pourraient ainsi « recevoir des connaissances, des pouvoirs ». Il ajoute également que l’on retrouve un désir de se raccrocher à un passé révolu et aux valeurs attachées à la nature de ses ancêtres. Philippe Bobola, docteur en physique, biologie et anthropologie à l’Université du Kremlin Bicêtre (Paris) a également étudié le chamanisme. Il ajoute : « le chamanisme, au-delà du fait que ça peut faire sourire, ou que ça soigne des gens et donne lieu à des rituels, ça nous reconnecte par rapport à nos racines profondes. »

Mercredi, vers 19 heures, on se rend à une cérémonie de chants sacrés de guérison à deux pas du parvis de Saint-Gilles. L’événement, trouvé sur Facebook, est organisé par l’association Shamanika. Sania, la chamane, accueille dix participants, majoritairement des femmes. Si trois sont Lettones, la plupart sont francophones. Tous ont entre 40 et 50 ans, excepté une jeune femme. La chamane les découvre en même temps que nous. Seule l’une d’elles vient régulièrement. Sur une tenture circulaire placée au centre de la pièce, la maîtresse de cérémonie installe bougies, pierres sur les quatre points cardinaux et roses, avant d’expliquer brièvement le déroulement de la séance. Celle-ci doit se passer dans le calme, en respectant l’intimité spatiale et sonore des autres. 

Elle nous invite à nous tenir les mains dans un cercle. Puis elle prononce quelques phrases, remercie les quatres éléments – eau, feu, terre et air – et les esprits bienveillants qui accompagneront la cérémonie. Une fois les remerciements effectués, chacun regagne son tapis de gym. Elle nous purifie à la fumée de son bâton de sauge blanche. Très vite, l’odeur et la fumée embaument la pièce. 

La cérémonie commence. Les yeux se ferment. Pendant deux heures, elle alternera entre tambour et autres instruments, en plus de son chant cristallin. L’expérience est surprenante, les ressentis diffèrent pour chacun des participants. Les respirations s’accélèrent, certains corps s’allongent ou se recroquevillent. Certains pleurent doucement ou sourient. D’autres restent parfaitement immobiles.

À l’issue de cette heure de pratique, la chamane ramènera doucement l’assemblée à la réalité de la pièce pour reformer le cercle initial. Ensuite suivra un moment où chacun partagera son expérience. Forte pour certains, plus douce pour d’autres. Certains s’imaginent dans la nature. D’autres visualisent l’intérieur de leur corps ou ressentent un bercement maternel.

Après ce débriefing, la salle se vide. On reste un moment pour échanger avec Sania, la chamane urbaine. Elle organise ces pratiques ici depuis deux ans. Si elle a toujours été très spirituelle, pratiquant depuis très jeune la méditation, elle a eu une révélation en rencontrant par l’intermédiaire d’une amie, une chamane coréenne, qui a vu en elle une consœur. Cela a déclenché une sorte de déclic chez elle, comme si elle avait attendu qu’on lui confirme ce don dont elle pensait avoir hérité . Elle nous explique : « J’ai suivi une formation pendant trois ans en Belgique, auprès d’une chamane issue de la branche sibérienne. » Sania comprend le scepticisme à l’égard du chamanisme. Pour elle, c’est tout à fait normal qu’une personne qui n’y connait rien émette des doutes sur cette pratique : « Heureusement que les gens sont sceptiques, ce serait presque bizarre de croire à ces choses sans les avoir expérimentées. » C’est aussi normal étant donné que tout le monde peut s’autoproclamer chamane: « C’est comme pour la boulangerie. Tout le monde peut faire du bon pain, mais tout le monde n’est pas prêt à se lever à 4 heures du matin pour nourrir tout le village », dit-elle en riant. 

Depuis le Covid, elle constate un certain succès de ses pratiques, qu’elle a d’abord dispensées via Zoom. Elle a repris en salle depuis seulement quelques semaines, et tout est complet. Il est presque 22 heures et le couvre-feu nous guette. On se dépêche de rentrer.

 

… parfois douteuses
Il existe de multiples livres initiant à la pratique du tarot. © Nicolas Perrin

Pour les adeptes de l’ésotérisme, ces pratiques permettent de se connecter avec la nature et les esprits. Cela permettrait à la personne de donner du sens à sa vie, de répondre à ses interrogations. Il peut donner lieu à des rituels ou soigner des douleurs. Certains peuvent alors en profiter pour arnaquer les gens.

D’après Philippe Bobola, docteur en anthropologie et spécialiste en culture chamanique: « Un chamane est bienveillant, si il ne l’est pas, c’est un escroc. Il y a des personnes qui se disent chamane, mais qui n’ont aucun lien avec l’invisible et font ça uniquement pour soutirer de l’argent. »

Le Centre d’Information et d’Avis sur les Organisations Sectaires Nuisibles (CIAOSN) donne les outils pour repérer des pratiques douteuses. Certains critères sont notamment énumérés pour cibler le problème : manipulation mentale, rupture totale avec la société, privation des adeptes de soins médicaux adéquats. Tant de critères qui permettent d’évaluer si le groupe est nuisible aux personnes ou non. Par ailleurs, le CIAOSN rappelle que chaque individu a le choix d’adhérer à une religion ou à une croyance librement, selon les articles 19 et 20 de la Constitution sur la liberté de culte et d’opinion.

Des chamanes mettent aussi en garde face aux dérives. Nadine Etien, par exemple,  se dit très en colère contre les «chamanes autoproclamés. » Pour elle, le problème vient d’un manque de reconnaissance de la pratique chamanique. Sania la rejoint sur cette idée. « En Europe, n’importe qui peut dire qu’il est chamane, c’est difficile de vérifier. . Et de véritables abus peuvent alors survenir : « Les gens en souffrance ont besoin de réponses mais ils peuvent très mal tomber : ils peuvent se faire escroquer, ce qui est déjà inacceptable. Mais certaines pratiques non encadrées peuvent être des expériences très violentes et réellement néfastes », explique Nadine. Elle pense notamment au tourisme chamanique, autour de plantes hallucinogènes comme l’ayahuasca et la chacruna, des préparations très puissantes utilisées dans certaines pratiques amérindiennes pour voyager et modifier sa conscience : « Au Brésil, à Iquitos, il y a des vendeurs d’ayahuasca tous les cinq mètres. Des Occidentaux pensent qu’ils peuvent partir une semaine en Amérique latine, prendre de l’ayahuasca, et revenir changé en une meilleure version d’eux-mêmes. Mais ça ne se passe pas comme ça, et c’est très dangereux, ils ne sont pas préparés à une telle pratique. »

Nadine a plusieurs fois soigné des individus ayant été abusés par des pratiques et des individus néfastes. « J’ai vu des choses terribles, il y a des gens réellement malhonnêtes. Il faut faire très attention aux gens qui veulent avoir du pouvoir sur les autres. Le but de toute chose est de rester libre, et soi-même. Personne ne doit vous forcer à quoi que ce soit. » 

Si pour les adeptes de l’ésotérisme, ces pratiques peuvent s’avérer réparatrices ou purifiantes, elles ne doivent surtout pas tomber entre de mauvaises mains. Or, les différents confinements ont poussé de nombreuses personnes à intégrer des groupes Facebook, et à suivre des comptes Tik Tok ou Instagram animés par des personnes à l’expertise douteuse

De la sorcière à la militante féministe
Les « sorcières » s'invitent aux manifestations du 8 mars. © Jean Bensana

Dans la libraire d’André, on trouve aussi des livres sur les sorcières. Ce mot qu’on associe toujours, à tort, à la femme au nez crochu qui veut vous jeter un mauvais sort.

Sarah Kamouni, assistante psychologue âgée de 23 ans, est sorcière. Née d’un père musulman et d’une mère chrétienne, elle avait toujours associé ce mot à quelque chose de négatif : « Mon père emploie le mot jnoun, ou djinn au singulier, ce qui fait référence au diable en arabe. Donc je ne me retrouvais pas du tout là-dedans, ça me faisait même très peur. Du côté de ma mère, on parlait de sorcières, mais avec une connotation très négative. Dans la culture portugaise, c’est quelqu’un qui va lancer des sorts pour blesser les autres, pour créer du tort d’une façon ou d’une autre, et qui va entrer en communication avec les esprits. »

Malgré ces a priori, Sarah ne peut pas renier ce qu’elle perçoit. Dès son plus jeune âge, elle sent des présences, qu’elle essaie d’éloigner avec la fumigation : « Ça ne m’est pas venue sans réfléchir, ou même sans influence. Comme je le disais, mes parents sont de cultures différentes. Et la fumigation au final, on la retrouve dans à peu près toutes pratiques, qu’elles soient religieuses ou non, avec les cierges par exemple », nous explique-t-elle.

Par la suite, Sarah commence à voir des ombres opaques, qu’elle a du mal à identifier, mais dont elle devine le genre et la tranche d’âge. Elle entend des bruits, voit des objets bouger. Désireuse de trouver une explication rationnelle à ces phénomènes paranormaux, elle se tourne vers l’ésotérisme. Un jour, un médium qui a entendu parler d’elle la contacte : « L’étiquette qu’on m’a posée, c’est celle de sorcière et de passeuse d’âme, ce qui touche plus à tout ce qui est paranormal, comme les âmes errantes et le passage vers l’au-delà. Le mot sorcière ne me posait pas problème, car je m’étais renseignée dessus. Mais passeuse d’âme, ça fait peur, surtout qu’on m’a juste dit ça sans réellement m’expliquer ce que ça impliquait et pourquoi ça m’arrivait à moi », raconte encore Sarah.

Glossaire :

Pendant le premier confinement, elle a le temps d’apprendre la cartomancie (usage du tarot, de pendules). Sa pratique touche essentiellement au développement personnel. Elle n’utilise pas les cartes à des fins divinatoires. Elle rejoint Margaux quand elle explique qu’avec l’âge, elle apprend à prendre du recul : « J’ai la tête en plein dedans alors j’essaie de garder un pied dehors. Et ça m’a permis de réaliser qu’il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre, et que ce n’est pas grave. » Toujours selon elle, la figure de la sorcière est aussi celle d’une femme qui prend conscience de qui elle est, en se reconnectant à elle-même, à la nature et donc à ses pleins pouvoirs naturels : « Ce sont des pratiques qui ont toujours existé, c’est ce qu’on appelle le féminin-sacré. Le mot « sorcière » veut simplement dire qu’on est dans une ère où les femmes, peut-être plus que les hommes, apprennent à reprendre possession de leur corps, à être en phase avec les cycles lunaires, les cycles menstruels, et apprendre à les utiliser. »

Et s’il y a bien un mot du vocabulaire ésotérique qui est aujourd’hui sur le devant de la scène, c’est celui de sorcière. On a pu le voir à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars, où certains slogans les ressuscitent : « Tremblez, les sorcières sont de retour », ou « Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler ».

Dans les librairies, le terme est également très présent dans les sections liées aux différentes formes de féminisme et de lutte sociale. Comme en témoigne le florilège de premières de couverture ci-dessous.

Marielou et nature morte. © Paul Labourie

Parmi ces nombreux ouvrages, le plus connu est sans doute celui de Mona Chollet : « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », paru en 2018 aux éditions La découverte.

Pour parler de cette image politique de la sorcière, nous rencontrons Marielou, plasticienne designeuse queer et féministe. « Ce n’est pas un concept nouveau dans le féminisme, mais le livre de Mona Chollet l’a rendu très mainstream. Quand c’est sorti, trois élèves sur quatre le lisaient à mon école. » Pour elle, la notion de sorcière est complexe, dans la mesure où chaque individu peut se l’approprier à sa manière. « L’image de la sorcière peut revendiquer un héritage très violent, où les militantes d’aujourd’hui sont les survivantes de la chasse aux sorcières, qui était un véritable génocide. Au Moyen Âge, beaucoup de femmes qui avaient un savoir contradictoire avec l’Église finissaient au bûcher. » Mais elle nous explique que la chasse aux sorcières était surtout un prétexte pour se débarrasser de femmes problématiques pour l’hégémonie catholique et masculine.

Dans la culture queer, la sorcière renvoie à la colère et au refus de se conformer à des normes physiques, sexuelles ou comportementales. « C’est le refus du compromis. La sorcière peut devenir une figure laide, vieille, indésirable, mais aussi très sexuelle et libérée. Et elle peut l’être sans se conformer à la version sexualisée de la sorcière qu’on voit dans la culture populaire. »

La perspective décoloniale est encore différente : « Dans les cultures qui ont résisté au christianisme, on garde une trace de certaines pratiques qui relèvent de la sorcellerie, là où en Europe le fil se coupe très vite. En Asie, ou aux Etats-Unis, certaines personnes sont sorcières car elles utilisent des techniques de soin totalement étrangères à la médecine occidentale. En Europe, c’est très difficile de renoncer totalement à l’industrie pharmaceutique, le christianisme a tout éradiqué. »

Enfin, cette figure a une place très importante dans le courant écoféministe, initialement américain. Dans les grandes manifestations écoféministes des années 70 et 80, les militantes se griment en sorcières et jettent des sorts.

Ce courant revendique une certaine proximité à la nature, au travers de pratiques qu’elles veulent créatives et joyeuses : « Elles ne voulaient pas faire comme les hommes, qui faisaient la guerre et la course à l’armement. Elles revendiquaient un nouveau monde, anticapitaliste et non patriarcal. Ces femmes ne voulaient pas une plus grosse part d’un gâteau déjà empoisonné. »

Un autre versant de l’écoféminisme renvoie à une idée essentialiste, selon laquelle les femmes seraient naturellement plus proches de la nature que les hommes. Se réapproprier ce savoir leur permettrait donc de s’affirmer en tant que femme. Mais pour Marielou, cette division très binaire, « c’est justement le poison dans le gâteau ». Selon elle, ce serait donc l’éducation reçue qui conditionne les femmes à cette sensibilité et à cette connexion à la nature. « Mais en fait, c’est peut-être la seule part du gâteau qui n’est pas empoisonnée. Et ce savoir, on peut le redistribuer aux hommes qui l’ont culturellement oublié, pour aller vers une nouvelle forme de société. La sorcière, c’est aussi l’idée que le savoir n’est pas hégémonique. On peut l’être si on connaît les plantes, les pierres, la lune, ou le corps, et ces savoirs se complètent. »

En somme, pour Marielou, l’idée de la sorcière est un concept très vaste et adaptable à chaque individu. Mais quoi qu’il en soit, elle reste une figure marginale et alternative à la culture patriarcale dominante. De la même manière que le chamanisme, la radiesthésie, la voyance ou la médiumnité sont des pratiques résolument parallèles à la culture occidentale classique.

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