Plantes et médicaments : la phytothérapie trouve sa place

Pantxika Paillardon, Léo Miral, Elodie Ombelets et Camille Pillilini

Plantes et médicaments : la phytothérapie trouve sa place

Plantes et médicaments : la phytothérapie trouve sa place

Pantxika Paillardon, Léo Miral, Elodie Ombelets et Camille Pillilini
Photos : Camille Pillilini
13 avril 2026

 À Bruxelles, la phytothérapie séduit de plus en plus de patients en quête de solutions naturelles. Entre engouement, influence des réseaux sociaux et réalités médicales, ces plantes révèlent pourtant une autre facette. Qu’en est-il réellement de ce retour au “naturel” aujourd’hui ?

Dans les pharmacies comme dans les herboristeries, les produits à base de plantes s’installent discrètement mais sûrement dans les habitudes de consommation. Portée par une quête de bien-être et une méfiance croissante envers les médicaments classiques, la phytothérapie s’impose comme une alternative rassurante. Mais derrière cette image de naturel, se dessinent des enjeux bien plus complexes : industrialisation, standardisation de plantes et manque de données scientifiques. À travers rencontres et témoignages, ce reportage explore ce succès grandissant.

 

 

Micro-trottoir réalisé sur le campus de l’ULB.

 

Histoire de la phytothérapie 

Les différentes branches de la phytothérapie :

 

L’aromathérapie : méthode thérapeutique qui utilise les huiles essentielles extraites des plantes, appliquées notamment sur la peau, et dont l’usage nécessite des précautions en raison de leur puissance.

La gemmothérapie : pratique fondée sur l’emploi d’extraits dilués de tissus jeunes de plantes, comme les bourgeons, auxquels sont attribuées des actions spécifiques sur l’organisme.

L’herboristerie : approche traditionnelle reposant sur l’utilisation de plantes fraîches ou séchées, préparées sous différentes formes (infusions, décoctions, macérations) à des fins thérapeutiques.

L’homéopathie : méthode thérapeutique utilisant des substances d’origine végétale, animale ou minérale, fortement diluées à partir de teintures mères.

La phytothérapie chinoise : branche de la médecine traditionnelle chinoise qui utilise les plantes pour rééquilibrer les énergies et leur circulation dans le corps.

La phytothérapie pharmaceutique : utilisation de substances végétales extraites et concentrées, présentées sous forme de médicaments et dosées pour produire des effets rapides et ciblés.

Source : LAROUSSE

La phytothérapie en pharmacie

La phytothérapie gagne les pharmacies, portée par une demande croissante. © Camille Pillilini

À 24 ans, Inès est en dernière année d’étude d’infirmière. Elle effectue son stage de fin d’étude dans la pharmacie Louise, sur l’avenue du même nom. Depuis quatre mois, elle a vu passer beaucoup de monde. De nombreuses personnes font appel à la phytothérapie pour se soigner. Selon elle, « c’est parce qu’on est dans un quartier de travailleurs, de gens stressés qui dorment mal ». De la poche de sa grande blouse blanche, un assortiment de stylos et surligneurs dépasse. Concentrée, elle est prête à répondre à la demande d’un client. 

“Les clients viennent sans trop savoir pourquoi.” 

Nous discutons dans un coin de la pharmacie, entre les attelles et les bas de contention. C’est un endroit calme où les gens peuvent s’asseoir pour essayer les « produits ». Elle explique que des personnes de tout âge se tournent vers la médecine alternative pour divers problèmes : maux de ventre, concentration, compléments alimentaires, insomnies… L’étudiante remarque une tendance grandissante sur les réseaux sociaux qui se répercute dans les demandes des clients : “Les clients viennent sans trop savoir pourquoi. On leur a dit sur les réseaux qu’ils avaient besoin de ceci ou cela et ils ne se posent pas réellement la question.” Ines comprend l’envie d’être sain, de se soigner “naturellement”, et conseille d’ailleurs régulièrement des traitements phytothérapeutiques à des clients, mais “il faut savoir ce que l’on cherche”. Pour la future pharmacienne, c’est un bon moyen de soigner quelques soucis, il lui arrive de conseiller les clients sur certains produits comme les compléments alimentaires qui trônent juste en face de la caisse et bien mis en avant. On y retrouve tout un tas de produits étiquettés : La santé naturellement”. Pourtant, elle déplore parfois l’ignorance des intéressés, qu’ils soient plus jeunes ou non. Ses conseils passent souvent au deuxième plan après ceux des influenceurs. 

 

“On ne peut pas être sûr que deux plants de la même plante auront la même concentration de principes.” 

Les avis sont tranchés : « Il y a ceux qui sont emballés par l’idée du naturel, surtout pour des petits soucis, et il y a ceux qui ne veulent pas en entendre parler, peut-être en raison du prix, je ne sais pas.Les produits phytothérapeutiques ne sont, en effet, pas pris en charge par les mutuelles. Le Dr Ledent, médecin généraliste depuis une dizaine d’années, ne prescrit pas de phytothérapie. Il en reconnaît parfois les effets, mais justifie son choix : “Je comprends que les patients soient attirés par l’idée du naturel mais on soigne très bien avec des médicaments classiques.” Dans son cabinet, il nuance. En ayant conscience que certaines personnes sont bien renseignées sur les principes actifs des plantes. Il est également convaincu que les végétaux ont toujours servi à soigner. Mais il pointe du doigt, le caractère aléatoire des principes actifs dans les plantes : “Si vous prenez par exemple deux plants de la même plante, on ne peut pas être sûr que ces deux plantes auront la même concentration de principes.”

 

“Ce n’est pas mon rôle de poser un diagnostic sur une maladie.” 

Pour atténuer certains maux, comme des problèmes de digestion ou de stress, Inès redirige le patient vers la phytothérapie : “Comme c’est censé être plus naturel, c’est moins agressif pour le corps.” La phytothérapie est un milieu qu’elle connaît un peu pour avoir suivi quelques cours sur le sujet, mais ce n’est pas son domaine de prédilection. En tant que pharmacienne, elle admet disposer de moins de connaissances moins larges que celles d’un herboriste : “Les herboristes sont plus pointus sur les différentes plantes, nous les pharmaciens on ne se concentre que sur quelques-unes d’entre elles, comme des extraits de gingembre pour la digestion par exemple.” 

Clémentine nous accueille dans son herboristerie Les Simples. Une boutique sobre, comme son nom l’indique, apaisante et regorgeant d’aromates et de soins. Après une reconversion professionnelle il y a quatre ans, elle s’est tournée vers la santé naturelle parce qu’elle voulait se sentir “utile”. C’est derrière son comptoir, un thé embaumant la pièce, qu’elle raconte sa vision de son métier : J’aime pouvoir aider les gens en leur proposant des alternatives. Attention je n’ai pas de diplôme de médecin. Ce n’est pas mon rôle de poser un diagnostic sur une maladie. Je cherche à atténuer des symptômes, des maux ou réduire des effets secondaires mais je n’ai pas la légitimité ni la connaissance pour en déduire une maladie.”

Les extraits qu’elle vend ne sont pas ou peu transformés : Des herbes séchées pour des infusions, ou réduites en poudre pour des gélules. Je vends aussi, et c’est la particularité de la boutique, une grande quantité d’épices puisqu’elles peuvent aussi être utiles dans une alimentation quotidienne.” 

 

  • Chez Les Simples, le savoir des plantes se prolonge en produits accessibles. © Camille Pillilini 

Phytothérapie : dans les coulisses du “naturel”

La qualité des plantes, cultivées et récoltées avec soin, est au cœur de la phytothérapie. © Camille Pillilini

On commence toujours par la même image. Une feuille, une racine, une promesse simple : se soigner autrement. Quelque chose de plus doux, de plus pur, presque évident. La phytothérapie s’inscrit parfaitement dans cette époque où l’on cherche à revenir à l’essentiel, à se méfier du chimique, à retrouver une forme de contrôle sur ce que l’on consomme.

Et puis, à un moment, on gratte un peu. Pas beaucoup. Juste assez pour voir ce qu’il y a derrière.

Au départ, l’idée était simple : entrer dans des laboratoires, observer, comprendre de l’intérieur. En Belgique, plusieurs demandes ont été envoyées. Toutes refusées. Accès impossible. Même au téléphone, les échanges n’ont été acceptés qu’à une condition : rester totalement anonymes.

Un premier laborantin décroche avec une voix calme, précise, presque clinique. Il travaille dans une entreprise française du secteur. Quand on lui parle de plantes, de naturel, de tradition, il marque une pause, comme s’il cherchait à reformuler quelque chose d’évident mais difficile à dire simplement.

« La plante, telle que vous l’imaginez… elle n’existe plus vraiment chez nous. »

Dans son laboratoire, la plante est un point de départ. Elle est séchée, broyée, extraite, concentrée. Ce qui compte, ce n’est pas sa forme brute, mais ce qu’elle contient, ce que l’on peut isoler, reproduire, stabiliser.

« Ce qu’on travaille, ce n’est pas la plante. C’est son principe actif. »

Il nous explique que tout repose sur une exigence simple : la reproductibilité. Chaque produit doit avoir le même effet, le même dosage, la même composition. Or, une plante varie selon le sol, le climat, la saison, la manière dont elle a été récoltée. La nature est, par essence, imprévisible.

L’industrie, elle, ne peut pas se permettre cette incertitude. Alors elle corrige. Elle ajuste. Elle standardise.

Dans la foulée, un second laborantin accepte de nous parler. Le ton est différent, plus direct. Moins précautionneux. On lui pose alors une question simple : est-ce que la phytothérapie est encore naturelle ?

Il laisse échapper un léger soupir.

— « Ça dépend ce que vous appelez naturel. Une plante, c’est vivant. Nous, on est obligés de la rendre prévisible. Ce qu’on travaille, ce n’est pas la plante. C’est son principe actif. »

Il détaille le problème sans détour : une même plante peut produire des effets différents d’un lot à l’autre. Pour une industrie, c’est ingérable. Alors on intervient. On enrichit certains composés, on en réduit d’autres, on ajuste les concentrations pour obtenir un résultat constant.

« À partir du moment où tu standardises, tu transformes déjà la nature. »

À ce stade, quelque chose devient clair. La phytothérapie moderne ne rejette pas la nature, elle la transforme pour la rendre compatible avec des logiques industrielles. Ce n’est pas une trahison, mais un compromis.

On les interroge ensuite sur la provenance des plantes. Sur ce qu’il se passe avant même l’arrivée en laboratoire. La réponse est plus floue. Plus prudente aussi.

« Il y a des contrôles, bien sûr… mais la chaîne est longue. »

Le second laborantin est plus franc.

« Ça peut passer par plusieurs pays. Et plus ça passe d’intermédiaires, plus la traçabilité devient complexe. »

« Le consommateur imagine un circuit court. En réalité, c’est souvent mondialisé. »

Entre l’image d’une plante cueillie à la main et la réalité d’un produit fini, il y a une distance. Une chaîne industrielle, logistique, chimique, que le consommateur ne voit presque jamais.

Et puis, il y a le marketing. Impossible de l’ignorer. Les deux laborantins finissent par en parler, chacun à leur manière. Sur les emballages, on retrouve toujours les mêmes codes : des feuilles, des couleurs vertes, des mots comme “naturel”, “traditionnel”, “plante médicinale”.

On leur demande si cette image correspond à la réalité du produit.

« Disons que ça simplifie les choses. »

« L’image est souvent plus naturelle que le produit lui-même. »

Dans les laboratoires, le vocabulaire est tout autre. On parle de molécules, de concentrations, de stabilité. La plante, elle, devient presque abstraite.

Reste une question essentielle : est-ce que ça fonctionne ?

Les réponses sont nuancées, mais honnêtes.

« Oui, certaines plantes ont des effets réels. »

Puis une précision.

« Mais il y a aussi tout ce qu’on projette dessus. »

« Le naturel rassure. Et cette confiance, elle joue énormément. »

L’efficacité existe, mais elle n’est pas toujours là où on l’imagine. Elle se situe quelque part entre la biologie, la perception et la croyance.

À la fin de ces échanges, il ne reste pas un sentiment de scandale. Plutôt une forme de décalage. Comme si deux réalités coexistaient en parallèle : celle que l’on vend, et celle que l’on fabrique.

Avant de raccrocher, on pose une dernière question. Simple, presque naïve.

“Au fond, aujourd’hui, la phytothérapie… c’est quoi ?”

Quelques secondes de silence.

Puis cette réponse :

« C’est du naturel… mais calibré pour fonctionner dans une industrie. »

 

 

En Belgique, il est des jardins où la connaissance se mêle à la contemplation. Au sein du campus UCLouvain Bruxelles Woluwe, le Jardin des Plantes Médicinales Paul Moens offre au public un cadre végétal unique, où les plantes médicinales se découvrent autant qu’elles se ressentent.

 

  • Le jardin Paul Moens, à Woluwe-Saint-Lambert, se découvre comme un lieu à la fois de connaissance, de calme et de partage. © Camille Pillilini 

 

Un marché en pleine floraison

Entre traditions et mise en valeur, les plantes médicinales deviennent aussi des produits. © Camille Pillilini

Aujourd’hui, plus de 30.000 plantes sont employées dans le monde pour leurs propriétés médicinales selon le site spécialisé sur la santé Creapharma. De l’ail au gingembre, en passant par le ginkgo, ces plantes se déclinent en tisanes, sirops ou encore en gélules. Ces remèdes s’inscrivent dans la médecine et la pharmacie depuis des siècles comme le rapporte le docteur en pharmacie Lenny Sahakian. Au 21e siècle, la phytothérapie séduit de plus en plus de patients en quête de traitements plus naturels et d’un retour aux sources. 

Cet engouement est porté par l’évolution des comportements de santé. Le cabinet de conseil For Insights Consultancy identifie plusieurs facteurs explicatifs, dont la sensibilisation croissante au bien-être et la popularité des soins de santé préventifs. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne elle aussi l’intérêt des médecines traditionnelles dans la prévention. Le naturel devient un argument central. Les firmes font appel à la tradition, au retour au végétal et au fait qu’il y a probablement peu de toxicité estime Jean-Charles Preiser, coordinateur de la clinique de nutrition de l’hôpital Erasme. Un engouement qui porte ses fruits : les chiffres d’affaires des entreprises phytothérapeutiques belges grimpent, même s’ils restent encore inférieurs à ceux des grandes firmes pharmaceutiques du pays.

 

 

Vendre du vert

Face à cette demande croissante, les entreprises phytothérapeutiques affinent leur stratégie. Les leaders belges comme le laboratoire Ortis misent sur une promesse de qualité et de pureté : origine éthique, efficacité optimale et contrôles rigoureux. L’idée, ce n’est plus seulement de vendre des plantes, mais de construire une image de sécurité presque pharmaceutique. Cette stratégie repose aussi sur la façon dont ces produits sont perçus. “Certains médicaments sont faits depuis longtemps et rappeler qu’ils sont à base de plantes peut bien sûr donner une réputation plus positive. Pourtant, la façon de créer le médicament n’a pas changé.” nuance Jean-Charles Preiser.

“Le poison, ce n’est pas le produit, c’est la dose.”

Derrière l’image rassurante des plantes, les risques sont pourtant bien présents. L’essor de la phytothérapie se heurte à un manque d’information sur les effets réels sur la santé selon TF1. L’association plantes-médicaments ne fait parfois pas bon ménage. Le millepertuis, utilisé contre les traitements dépressifs, peut par exemple diminuer l’efficacité de médicaments comme la pilule contraceptive. Pour garantir un usage optimal des produits à base de plantes, le pharmacien reste essentiel pour prévenir des contre-indications et posologies.

Caroline Stévigny, professeure à la Faculté de Pharmacie de l’Université libre de Bruxelles, précise que “la matrice plante peut aussi interagir avec d’autres médicaments que l’on prend. Cela peut diminuer leur efficacité, voire mener à une toxicité pour certaines associations. » Un danger résumé par Jean-Charles Preiser : Le poison, ce n’est pas le produit, c’est la dose.” Anne-Sophie Limonier, docteure en pharmacie, confirme que, tout comme pour les médicaments allopathiques, les plantes médicinales ont un dosage à respecter qui permet un effet thérapeutique maximal pour un risque d’effets indésirables minimal.

Labelliser le naturel

 

Si ces risques existent, c’est aussi parce que la science peine encore à suivre l’essor du marché. Seules 2.000 à 3.000 plantes médicinales ont été étudiées sérieusement de façon scientifique. “Les freins pour avancer, c’est que tout ça coûte et qu’on ne peut pas breveter les plantes” explique Caroline Stévigny. Si l’on peut déposer un brevet sur une transformation ou un procédé d’extraction des actifs dans la plante, on ne peut pas s’approprier la plante elle-même. Elle précise que les investissements en recherches restent limités par manque de moyens ou de volonté. 

Le problème, c’est le manque d’efficacité clinique et de savoir ce qui est actif dans la plante.

Cette situation favorise aussi l’essor des compléments alimentaires, qui sont notamment plus simples à commercialiser que les phytomédicaments et moins encadrés. Selon Sciensano, cette réalité entraîne des dérives : doses qui dépassent les apports journaliers recommandés et compléments sans efficacité prouvée. Les petits laboratoires n’ont pas les moyens de faire tester leurs produits de manière rigoureuse pour permettre de confirmer leur efficacité, déplore Jean-Charles Preiser, le coordinateur de la clinique de nutrition de l’hôpital Erasme. 

 

Caroline Stévigny rappelle que naturel ne signifie pas toujours sans risque. © Camille Pillilini


Si pour l’avenir on peut espérer extraire encore plus de principes actifs des plantes, à l’image des feuilles de saule ou de la spiruline, l’essor actuel pose aussi une question écologique. La surexploitation des plantes inquiète Caroline Stévigny : “
Aujourd’hui, l’arnica montana ou encore la busserole sont des plantes menacées d’extinction”. La phytothérapie se trouve ainsi à un tournant. Entre promesse de naturalité, réalité scientifique encore incomplète et absence d’encadrement plus strict, son développement reste fragile. Pour Jean-Charles Preiser, une chose est sûre : Il y aura toujours une niche de la population qui restera très attachée à la phytothérapie par méfiance vis-à-vis des firmes pharmaceutiques de façon globale.

Retour en haut