Des hologrammes pour faire revivre les stars du passé

Tupac Shakur en 2017, Whitney Houston en 2020, l’industrie du divertissement surfe sur la vague du numérique pour proposer des concerts inimaginables il y a encore quelques années.

« L’image était d’une telle netteté que je me rappelle m’être dit que si on ne m’avait pas dit que c’était en hologramme, j’aurais mis ma main à couper que c’était une vraie personne » s’exclame Margaux Broeckaert, une spectactrice parmi les 2.000 personnes ayant assisté au concert post mortem de La Callas, à Bruxelles en 2020.

Initialement employés pour des personnes vivantes, les hologrammes se sont imposés dans le monde de la musique, à l’instar de la synthèse vocale. Déjà au XIXe siècle, au moyen de dispositifs issus du milieu théâtral, l’utilisation d’images animées était courante pour « projeter » les défunts. Mais depuis quelques années, des systèmes d’intelligence artificielle permettent des mises en scène dignes d’un véritable show, si bien que l’industrie du divertissement s’en est emparée pour réanimer les stars du passé.

Les hologrammes sont des projections en trois dimensions qui s’animent, comme flottant dans l’air, au moyen de procédés numériques. Le spectateur, grâce à une mise en scène souvent pointue, a l’illusion de la présence de ce qui est projeté devant lui.

 

Nostalgie et quête d’immortalité

Vouloir garder parmi nous nos stars préférées est une démarche qui paraît sensée pour Stéphane Dado, musicologue et chargé de mission à l’Orchestre philarmonique royal de Liège : « Je pense que c’est lié à notre époque. Cette aspiration à la vie éternelle que confère l’hologramme n’est pas étonnante dans une société incapable de vivre avec l’idée de mort. »

Il s’agit avant tout de faire plaisir à des fans inconsolables.

Mais au-delà de cette (presque) incapacité à affronter la mort, le statut de star confère une certaine nostalgie au phénomène: « Il s’agit avant tout de faire plaisir à des fans inconsolables » assure le musicologue. Fiorenza Gamba, sociologue spécialiste de l’immortalité numérique, partage également cette idée : « C’est quelque chose qui est apprécié par la part d’enfant qui peut revoir, avoir l’impression d’être encore avec son chanteur, sa star préférée. »

Cette forme de nostalgie serait entretenue par notre nouveau rapport à l’écoute des musiques, estime Stéphane Dado : « Ce phénomène traduit aussi d’une forme de nostalgie de ce que l’on n’a pas connu. Les codes esthétiques et musicaux d’un Elvis Presley ne sont plus ceux d’un Kendrick Lamar. Cette nostalgie est, selon moi, tributaire de cette perte de standards communs que l’on partage. On se réfugie dans les classiques de nos parents et grands-parents car ils pouvaient admirer collectivement, avec leurs amis et l’ensemble de la société des artistes connus de tous. Tout le monde connaissait les mêmes stars. » Aujourd’hui, l’écoute serait plus fragmentée, soutient le musicologue :  « Chacun est tellement spécialisé dans sa connaissance des artistes, en raison de l’immensité du nombre d’interprètes, de la diversité des genres, des approches aléatoires suggérées par les algorithmes de plateformes en streaming comme Spotify, que plus personne n’est en mesure d’avoir un socle commun. »

Ces références communes auraient tendance à rassurer le public, celui qui a connu l’artiste de son vivant et qui voit son sentiment de nostalgie comblé mais également celui, plus jeune, qui découvre la star jadis adulée, autrement que grâce à une simple vidéo. Et ces effets ne sont pas pour déplaire aux entreprises qui mettent au point ces tournées. Stéphane Dado précise : « Les concerts d’artistes du passé en hologrammes permettent de s’enfermer dans des références mainstream. Les anciennes gloires deviennent ainsi des produits, des marques rassurantes. Il y a une forme de réconfort auprès du public. » Les hologrammes s’inscrivent donc, en quelque sorte, dans la continuité des groupes de cover, mis sur pied pour les mêmes raisons.

Le recours aux technologies numériques dans le monde du show-business ne se limite évidemment pas aux artistes décédés. Nombreux sont les exemples d’artistes qui décident d’y avoir recours de leur vivant, ABBA étant le cas le plus connu. Mais la démarche s’inscrit également dans le cheminement d’une forme de quête d’immortalité, « en allant au-delà des limites causées par la fatigue ou la vieillesse. » affirme Mr Dado. La différence règne principalement dans l’anticipation de la démarche, certaines stars n’étant plus en vie lorsque ces dispositifs ont été mis au point (La Callas, Frank Zappa etc.).

Hommage ou trahison de l’artiste et de son image ?

« Fascinant et absurde, étrangement captivant mais aussi empesé et grotesque » : telle est la description qu’Anthony Tommasini, critique au New York Times, écrivait au sujet du concert de La Callas en 2018. Le recours au numérique pour modéliser ces artistes décédés refléterait-il un appauvrissement artistique plutôt qu’une prouesse technologique. Stéphane Dado est mitigé : « L’usage de l’hologramme crée un artiste déconnecté du temps. Pour reprendre l’exemple de La Callas, de qu’elle époque parle-t-on ? est-ce la Callas de ses débuts ? du top de sa carrière ? Il y a un risque de proposer un produit réducteur au public et de donner une image tronquée de son parcours artistique. »

La question de l’image de l’artiste est centrale. L’hommage peut facilement virer à la trahison de l’image post-mortem de la star et ainsi entacher sa mémoire. Il semble important de rappeler que lorsqu’un artiste décède, ses héritiers n’ont (quasiment) aucune prise sur l’exploitation de son image. Fiorenza Gamba, sociologue spécialiste de l’immortalité numérique, précise : « C’est compliqué de savoir comment la chose va être réglée par rapport aux droits de l’image parce que formellement, quelqu’un qui est mort n’a plus de droit à l’image mais les supports, les objets sont la propriété de quelqu’un d’autre. »

Dans certains cas, l’initiative provient directement de la famille, comme pour Frank Zappa. Dans d’autres cas, il s’agit d’initiatives purement commerciales. Les dérives, d’un côté comme de l’autre, semblent à portée de main, pour des entreprises qui décideraient de l’exploiter à des fins économiques ou même pour des particuliers. Un des exemples récents est celui de l’animateur ou plutôt ré-animateur phare de la télévision française, Thierry Ardisson, avec son émission Hôtel du Temps. La vedette du petit écran s’est vue attribuer par France TV un rôle de (presque) magicien du temps, toutes cartes technologiques en main pour ressusciter des célébrités décédées, le temps d’un entretien. Basées sur des interviews accordées de leur vivant, les réponses des célébrités abordent toutefois des sujets surprenants, comme celui de leur propre mort, à l’instar de la chanteuse Dalida à propos de son suicide.

 

Une expérience artistique déshumanisée

La répétition mécanique des concerts, qui laisse peu de place à l’improvisation (sauf celle des musiciens en live sur scène) représente également un risque d’appauvrissement, estime Stéphane Dado : « S’il n’y a pas de variations, diversifications, cela implique que la matière artistique proposée ne va pas évoluer avec le temps et que l’on s’enferme dans un contenu audio-visuel qui est condamné à être répété sans changements. » Ces désavantages causés par la répétition n’impacteraient pas seulement l’interaction avec le public mais aussi avec les musiciens qui jouent en live sur scène : « Il n’y a aucun échange entre le spectre du passé et les instrumentistes vivants, et cette absence d’interaction peut rapidement conduire à un travail machinal, peu artistique de la part des accompagnateurs qui effectuent plus un travail de cachetonneurs qu’ils ne partagent une réelle aventure artistique. »

Le tableau n’est pourtant pas complètement noir. Le musicologue liégeois reconnaît aussi les possibilités qu’offrent les hologrammes, pour le public : « Ce type de documents peut être perçu comme une archive capable de toucher les générations futures. Pour un jeune de 18 ans, voir Michael Jackson danser sur scène avec des musiciens vivants donne une meilleure idée de son art qu’une simple vidéo sur YouTube. », mais aussi pour le domaine, plus généralement : « L’usage de l’hologramme peut aussi s’effectuer dans le cadre d’une nouvelle création artistique. Si l’on combine avec des logiciels d’IA capables de reproduire à l’identique une voix, et avec une machine ou un artiste qui compose une musique nouvelle à partir de cette voix, on peut avoir la naissance d’un album totalement neuf avec la voix de l’interprète mort. Mais aussi la réalisation de clips contemporains grâce à l’hologramme. » La démocratisation des concerts que pourrait offrir ce type d’initiatives, une fois leur système économique stable, est également un atout à ne pas négliger, selon Mr Dado.