Petits mensonges du FN

11-02-2016   Décodage
Marine Le Pen est revenue sur le devant de la scène le 8 février. La présidente du Front national a annoncé sa participation à la présidentielle de 2017 dans le JT de TF1. Lors de ce JT, elle a également affirmé qu’elle sera « la candidate de la vérité ».

« Oui, je suis candidate à l’élection présidentielle de 2017 », c’est ce qu’a affirmé Marine Le Pen dans le JT de TF1 du 8 février. La présidente du Front national a informé qu’elle sera la « candidate de la vérité ». « Je suis la candidate de la vérité, je ne viens pas vendre des mensonges aux Français », a affirmé Marine Le Pen. Pourtant, quelques jours auparavant, elle a reçu le prix 2015 du mensonge. En effet, Marine Le Pen a été à plusieurs reprises pointée du doigt pour diffuser des informations mensongères.

Pourquoi le prix du mensonge 2015 a été accordé à Marine Le Pen ?

« En ce moment, c’est 4 500 migrants arraisonnés quasiment par jour qui arrivent vers l’Union européenne. Ce chiffre va évidemment continuer à se multiplier puisqu’on a fait le choix d’arraisonner ces bateaux et de les amener nous-mêmes sur les rives de l’Union européenne plutôt que de les ramener à leur port de départ ». Voilà ce qu’a déclaré Marine Le Pen lors d’une interview pour iTELE. Le chiffre correspond en réalité au nombre exceptionnel de migrants secourus entre vendredi et samedi 30 mai 2015. Ce chiffre ne peut donc pas être considéré comme la moyenne quotidienne de migrants qui affluent vers l’Europe. L’agence européenne de contrôle aux frontières a communiqué qu’environ 330 migrants par jour arrivaient en Europe. Treize fois moins que le chiffre de Marine Le Pen.

Traversée de migrants en Méditerranée en Avril 2015
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« Les institutions internationales disent qu’il y a 75 % d’hommes parmi ces #migrants. » #BourdinDirect — Marine Le Pen (@MLP_officiel) 24 Septembre 2015 Contrairement à ce qu’a annoncé Marine Le Pen sur le pourcentage d’hommes parmi les migrants, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a annoncé que 69 % des migrants arrivés en Europe via la Méditerranée en 2015 étaient des hommes. La présidente du Front national a donc augmenté le pourcentage à l’avantage de sa politique.       « La réalité, c’est que la grande majorité de ces gens viennent pour des raisons économiques ! » #BourdinDirect — Marine Le Pen (@MLP_officiel) 24 Septembre 2015Cette affirmation tenue par Marine Le Pen s’est révélée fausse. Selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies, les migrants venus de Syrie, pays en pleine guerre civile, ont représenté à eux seuls 54 % des migrants ayant traversé la Méditerranée en 2015.

À #Calais, les secours ont été pris d’assaut par des #migrants alors qu’ils venaient aider une Syrienne. Faillite totale du pouvoir. MLP — Marine Le Pen (@MLP_officiel) 16 Octobre 2015

Marine Le Pen a relayé un peu trop vite cette information, qui a été par la suite démentie par la préfecture et des syndicalistes du Pas-de-Calais.

Marine Le Pen a déclaré lors d’une interview pour Franche Inter, le lundi 7 septembre 2015, que « Monsieur Cazeneuve explique que prôner le djihad n’est pas un délit. C’est une déclaration qu’il a tenu sur RTL. » En réalité, la phrase viendrait d’un article publié par le site Metronews le 29 juillet 2014. A cette époque, le livre « La voie du musulman » a été mis en vente dans les grandes surfaces. Ce livre a fait polémique car l’auteur y explique que le djihad est une obligation pour tout musulman. Metronews avait alors contacté le ministère de l’Intérieur pour avoir une réaction. Le ministère de l’Intérieur a déclaré « On ne peut pas interdire des livres dès qu’ils sont choquants. S’il n’y a pas d’appel à la haine ou d’apologie au terrorisme, on ne peut pas l’interdire. Ce n’est pas un délit de prôner le djihad, ce n’est pénalement pas répréhensible ». Cette affirmation n’a donc pas été faite par Bernard Cazeneuve même.

Lire aussi : Marine Le Pen, lauréate du prix du menteur en politique

L’intox, une méthode récurrente chez les partis d’extrême droite ?

« En politique, il n’est pas question de vérité ou de mensonge », explique Nicolas Baygert, professeur et chercheur en communication politique. Il est important de relever que la communication politique se professionnalise d’année en année. Il n’est plus rare de retrouver des boîtes privées de marketing en charge de la communication d’un parti. De plus, le mensonge fait partie intégrante de la communication politique. « La notion de vérité est de l’ordre de la philosophie ou de la religion, mais pas de la politique », commente Nicolas Baygert. Le FN a conscience qu’exagérer certains chiffres ou donner une grille de lecture contraire à celle donnée par les autres partis ou les médias peut jouer en sa faveur. En effet, la dénonciation des mensonges de Marine Le Pen peut renforcer l’idée que la classe politique et les journalistes sont alliés contre la droite nationaliste.

Pourquoi les mensonges reprochés à Marine Le Pen sont souvent au sujet des migrants ?

Le thème des migrants est souvent repris dans les discours du Front national car il touche à l’identité nationale. En effet, l’immigration est associée au sentiment d’insécurité. L’idée véhiculée par le parti est que les migrants vont islamiser la France et voler le travail aux français. Lorsque le parti annonce des chiffres ou des événements négatifs dans lesquels sont impliqués les migrants, il faut être spécialiste pour repérer les éléments mensongers ou alors avoir accès à une contre-expertise. L’un des points forts dans la communication du parti se trouve dans leur traitement de certains événements avant même celui des médias. Par exemple, pour les agressions sexuelles à Cologne, la presse n’en a pas tout de suite traitée ; ce qui a donné une longueur d’avance au Front national. L’avantage de Marine Le Pen est d’être parfois la seule, ou même la première, à traiter de faits dont la presse n’a pas encore parlé. Dans ces cas-ci, le « framing » joue en leur faveur. En effet, lorsque le FN est seul à traiter d’un fait, il offre une certaine grille de lecture de la réalité en choisissant leur propre cadrage.

Les thèmes polémiques, cœur de la stratégie communicationnelle du Front national ?

Le Front national a une stratégie communicationnelle performante. Le parti communique principalement sur des sujets sensibles qui touchent à l’identité nationale et qui préoccupent l’opinion publique. Le thème de l’islamisation de l’Europe va alors être mis en avant par le parti, surtout depuis les attentats du 11 septembre. Cette période voit aussi apparaître des crispations et des replis identitaires. Le FN a abordé ces thématiques plus rapidement que d’autres partis et sans aucun tabou ; ce qui a joué en sa faveur. De plus, le parti aborde ces thématiques en temps d’instabilité et dans ce contexte, la pénétration des idées identitaires est facilitée. Le FN a alors mis en évidence les valeurs de la République et a pointé du doigt ceux qui, selon le parti, peuvent les revendiquer et ceux qui ne les respectent pas.

« Le parti a compris qu’il faut passer par la métapolitique », explique Nicolas Baygert, professeur et chercheur en communication politique. En effet, leur objectif premier est de gagner la bataille de l’opinion avant celle des votes. Le FN veille à aborder des faits que d’autres partis n’ont pas osé aborder. L’une des thématiques qui a rapidement rendu populaire le parti est celle du modèle d’assimilation. Le modèle d’assimilation a fonctionné jusque dans les années 80 et a été ensuite dénoncé comme étant raciste. Le FN a compris très tôt que mettre l’accent sur la décadence du modèle français en accusant l’islam marcherait. Pourquoi viser les musulmans ? « Car ce sont les derniers migrants arrivés massivement en France », explique Nicola Baygert. A l’époque, le modèle d’intégration n’avait pas été remis en question par les autres partis. « Aujourd’hui c’est modèle contre modèle. Pour le FN, la gauche est en train de déconstruire l’identité de la France. Tandis que la gauche prône, de son côté, la création d’un nouvel homme qui peut s’adapter au multiculturel », conclut Nicolas Baygert.

Dénoncer les mensonges d’un politique peut-il avoir un impact sur sa réputation ?

Dénoncer les mensonges de Marine Le Pen ne changerait rien à la popularité du Front National. Marine Le Pen expliquerait qu’il suffit de sortir de chez soi pour tirer ses propres conclusions. De plus, il semble plutôt facile de contredire les chiffres. Aujourd’hui, les partis peuvent mener leurs propres recherches via des experts ou des sociologues. Le FN est dans ce cas : le parti a trouvé ses experts de référence comme Emmanuel Todd.

Kawtar Tatekht et Alexandre Theron

 

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